Mera World Festival, au cœur de la Transylvanie. Sur la voix des Balkans #14

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Athina retourne à Cluj Napoca pour se rendre dans le village de Mera, tout proche. Un festival de musique traditionnelle, majoritairement hongroise pendant 4 jours l’attend.

Réflexions avant de reprendre la route 

Ça y est! Je quitte  Bucarest! Sacré ville, peu à peu je m’y suis attachée malgré son côté parfois rude. Derrière l’attraction, chaque capitale a son revers de médaille. 
Et je suis bien placée pour connaître ce sentiment partagé “haine/amour” habitant depuis bientôt 10 ans à Paris. 
Tiens, d’ailleurs elle est surnommée le “Micul Paris” (Petit Paris) dû à quelques copies de bâtiment fameux: l’Arc de Triomphe, l’avenue de la Victoire (les Champs Élysées à la roumaine) et j’en passe. Petit article ici pour en savoir plus.
J’y ai donc passé deux semaines et comme tu as pu voir dans les précédents épisodes, ça a été plein d’aventures!
Surtout la deuxième semaine
Mais voilà, c’est déjà l’heure du départ. 
Je dois dire au revoir aux nouvelles amitiés naissantes: une des choses qui me déplaît le plus dans le voyage. Oui, toutes ces personnes avec qui je partage beaucoup – musiques, cuisines, rires, quiproquos, histoires et chansons – je ne les reverrai peut-être jamais? Et puis, il y a ce regret de ne pas être allée à Clejani. Celui de pas être allée non plus à l’Ateneul Rôman, celui de pas avoir pris le cours avec Ionuț, celui de pas être allée au Marché aux fleurs. Et sûrement d’autres choses encore. Je pourrais rester encore une semaine voire plus mais j’ai aussi envie d’aller voir le festival de Mera… Ah! quand le coeur balance. 

Allô? Y a quelqu’un? C’était pour te dire que je pars ce soir. © Athina Boé

Comment tuer le temps avec deux inconnus dans un wagon 

Assise dans le train pour Cluj Napoca, je suis surprise: il est complètement pris d’assaut par la jeunesse bucarestoise.
Moyenne d’âge 18 ans. Mais que se passe-t-il? Je comprends qu’ils se rendent tous à un autre festival qui n’a rien à voir ni de loin ni de près avec celui où je me rends. 
J’ai nommé: Untold. Oui, un des plus gros festivals de la Roumanie avec une programmation qui pour ma part ne me fait pas du tout vibrer. 
Au programme: David Guetta, Robbie Williams et compagnie. Peut être que si j’avais 18 ans, je trouverais ça “cool” mais j’en ai presque 10 de plus alors je me sens un peu vieille d’un coup. Bien-sûr j’ai déjà fait la bringue – quand j’avais leur âge – au festival Solidays avec ma bande de potes et pogoté sur du Prodigy. 
Chaque période de la vie a sa musique, ses folies, n’est ce pas?
Mais bref, tout ça pour dire que de 18h46 à 4h22 – oui, les trains et leurs précisions à la minute près – cette bande de jeunes ne va pas du tout dormir. Je suis un peu plus loin dans le wagon et j’essaye de trouver le sommeil à plusieurs reprises dans ce train plein de vie. 
En face de moi, je fais la connaissance avec deux hommes – le père et le fils – qui entre deux sommes me montrent des photos de leur famille sur un téléphone.  
Le père parle un peu italien alors on arrive à se comprendre car je parle un espagnol “qui a voyagé“. 
Les deux hommes regardent ce que je trafique avec mon carnet. Je prends des notes: ma routine préférée dans mon road trip.  
Et comme j’y colle toute sortes de souvenirs – tickets de trains, photos que je découpe dans les flyers, cartes postales, etc – c’est comme un petit musée qui à juste raison attire l’oeil. Alors, nous voilà partis dans une visite guidée du carnet de voyage d’Athina.
C’est pas triste!

Collages, récit, et pleins de souvenirs : c’est ça un “carnet de voyage” vivant! ©Athina Boé

Changement de décor radical!

On est arrivés à Cluj Napoca et je suis cassée de partout. Je n’aurais jamais dû m’allonger sur ce siège et passer 3 heures recroquevillée. Passons. 
J’ai vu qu’il y a apparemment une navette qui est censée aller au festival mais je ne la trouve pas. Personne ne va à Mera. Je suis la seule. Et personne ne sait m’indiquer où elle se trouve. Bon, je laisse tomber.
Je prends un taxi qui certes me coûtera un bras, 160 lei soit un concert de Caliu et deux repas dans une cantine mais au moins: je suis à Mera!  
Le taxi est plutôt sympa – ça aide pour faire passer la pilule – et cherche à mes côtés le “camping“. 
Il est 5h du matin, le village se résume à trois rues et tout le monde est encore endormi. Il n’y a pas un chat si ce n’est un homme en train de préparer sa charrette et son cheval. On lui demande si il a une idée d’où se trouve le camping pour le festival. 
Pas la moindre idée. En réalité, il n’y en a pas.
Ah! Et j’ai acheté exprès une tente pour l’occasion… Oui, la deuxième du voyage. La première est restée dans la Subaru de Marius à Stuttgart (voir épisode #10). 
Bon, maintenant faut trouver un jardin chez un villageois. 
Comme il est trop tôt, je me pose au café – fermé – sur une chaise en bois et j’attends. 
À 5h30, une trentaine de personnes passe et un bus vient récupérer les villageois, direction Cluj. Je comprends que c’est celui que je n’ai pas trouvé à la gare mais dans l’autre sens.
À 6h, le café “ABC” s’allume – lueur d’espoir? – et puis zut, ce n’est pas encore l’heure d’ouverture. 
À 7h, la pluie vient d’être déclarée et au moins déjà 10 charrettes sont passées depuis mon arrivée. 
À 7h28, je bois mon premier café, je revis un peu mais aussitôt je me fais attaquer par les mouches. 
À 8h, les cloches sonnent sans s’arrêter. 
Vers 8h30, je pars voir l’organisation du festival: il y a juste une tablée de jeunes volontaires en train de petit-déjeuner. C’est eux qui s’occupent des installations.
Reviens plus tard, les organisateurs du festival ne sont pas encore arrivés“, on me lance.
Ok, je pars me balader. Je remarque que tout est écrit en hongrois. Oui, on est dans la région de Kalotaszeg, je t’ai dit? Région composée de 40 villages et la première langue parlée est le hongrois puis le roumain. En général, tous les habitants sont bilingues. Il y a alors une culture à part ici. Entre deux cultures. 

Revenant de l’épicerie, une grand mère rentre chez elle vers 9h. © Athina Boé

Se faire adopter par une grand mère hongroise 

Me voilà partie sans mes bagages que j’ai laissés au café pour un “repérage des lieux“.
Je suis en haut du village quand je rencontre Elisabeta. Elle est devant son portail en train de saluer ses voisines. Une adorable tête de poupée entourée d’un foulard sur la tête assorti à sa jupe. Il aura suffi d’un regard et d’un sourire pour qu’elle me fasse signe de venir. Elle me fait rentrer chez elle et m’emmène à l’étage de sa maison. 
Un salon entièrement décoré dans le style kalotaszeg avec des meubles peints. C’est magnifique! Elle me montre des photos, elle me raconte sa vie! Tout ça en 10 minutes. 

J’arrive là après avoir monté les escaliers avec Elisabeta. ©Athina Boé

Puis, elle ouvre l’énorme armoire et là… jupes, vestes, foulards, vestons de toutes les couleurs: je suis au paradis! Je n’en crois pas mes yeux!
C’est exactement le même style que ma jupe et veste que j’ai dégoté il y a deux mois à la foire de Negreni. (voir épisode #04)
Elle me dit que c’est elle qui a tout fait! Toute une vie dans une armoire! Je suis vraiment impressionnée et je me dis: “oh la la! si ça se trouve c’est elle qui a confectionné mon ensemble! Je dois absolument lui montrer!“.
Je lui explique que je cherche un endroit pour planter ma tente… 
Elle me dit “Il pleut! Tu ne vas pas dormir dehors ma fille. Tu peux dormir là haut, il y a une chambre mais tu sais je n’ai pas d’eau dans la maison…” Je vois en effet qu’elle récupère l’eau de pluie dans plusieurs bassines et achète des bidons de 5 litres pour faire la cuisine. Les toilettes sont dehors dans un petit cabanon. Je lui dit que tout me va. Et j’aime le côté récup’ de faire la vaisselle avec l’eau de pluie, le côté “vie comme autrefois” en chauffant l’eau dans une casserole pour prendre une “douche“, tout ça, ça occupe, et j’adore passer du temps avec Elisabeta! Qu’est ce qu’elle est attachante. 
Voilà comment de fil en aiguille, je me retrouve 4 jours chez “Mamie Yoyoy” – son petit surnom que je lui donne car elle n’arrête pas de dire yoyoy – la grande couturière du village!

Je te présente Mamie Yoyoy dans son salon-chambre. © Athina Boé

Cette fois, j’ai un imperméable mais pas de chaussures…

Après avoir préparé avec ma Mamie d’adoption la mămăligă, fait une petite sieste, mangé des œufs durs avec du concombre et du fromage – “il faut manger ma petite” – je pars au bal… 
Et me voilà chaussée de ses charentaises en caoutchouc noires qu’elle me prête pour la soirée. Je n’ai que mes sandales estivales, vraiment pas pratique avec la pluie. Ah! je retombe en enfance en  marchant dans ses souliers beaucoup trop grands. Elle me rappelle ma grand-mère paternelle, très affectueuse et toujours en train de s’activer entre le dehors et le dedans de la maison. 
Au festival, c’est le premier soir et il y a déjà beaucoup de boue, partout. Peu de monde. Mera World Festival est à échelle humaine, ce genre d’endroit où à la fin tout le monde se connaît. Il y a un point d’accueil, un bar, un coin grillades et un stand de T-shirt à l’effigie du festival. L’animal totem est le buffle car il y en a beaucoup dans cette région. J’en apprends tous les jours!
Pour cette première soirée est invité un groupe de jeunes de Budapest (États Unis, France et Hongrie) le “Kjartan & Hét Hat Club” et un autre groupe très populaire Hongrois : Csík Zenekar. Pour l’instant je n’ai ni le coup de coeur avec l’un ni avec l’autre.
Ensuite est organisé un bal folk dans la grange aménagée,  et de l’autre côté, une jam session internationale organisée par Kjartan et ses potes. 
Je fais un tour dans les deux et je préfère largement le bal. Je ne me risquerai pas à danser, enfin pas le premier soir.  Extrait:

Le seul arbre pour s’abriter de la pluie. © Athina Boé

Chanter, danser et découvrir un deuxième Béla Bartók

Chaque jour, Elisabeta me demande ce que je veux manger. Elle est aux petits soins et qu’est-ce que ça fait du bien ! Elle me prépare tous les jours une spécialité culinaire. Aujourd’hui, vendredi, c’est schnitzel avec des pommes de terre. Hummm, je me régale! 
L’après midi, je pars à un atelier de chant hongrois.
On est tous réunis dans la même grange où ont lieu les concerts, sur des bancs d’écoles avec notre polycopié. Quelques musiciens – violonistes – sont là pour accompagner les chants. Beau moment de communion où tout le monde, petits et grands, chantent à l’unisson.

Extrait:

J’enchaîne avec une master class de danse. Zut, je n’ai pas de partenaire. Et ici, tout le monde vient avec son ou sa partenaire. 
Je finis par trouver un danseur qui en sait plus que moi en la matière. Il est très grand et je dois m’accrocher à ses épaules pas vraiment à ma portée de mains. 
Pas grave! On fait avec! Et j’adore tourner!
À droite puis à gauche, il faut être rapide et compter les tours pour que pendant que le garçon lance ses jambes en l’air – ils connaissent pourtant pas le french cancan, il me semble – les filles tournent sur elles-même. Après 2h de girouette: je suis complètement désorientée!
Pause café/clope puis je me dirige au musée ethnographique qui présente une exposition sur les recherches d’un ethnographe spécialisé en musique et danse: György Martin. 
Un autre Béla Bartók ? (Voir épisode #03) Mais oui! Lui aussi allait dans les villages recenser les chants et plus spécifiquement les danses. Photos des années 50 jusqu’aux années 80 le montrent à l’œuvre et donnent un aperçu de la richesse des danses dans les villages comme dans les táncház
Une partie de son travail s’intéresse aux danses et musiques roms. Tiens, tiens! 
The traditions of the Romani and their role in Eastern European Dance Culture est le titre d’un de ses ouvrages. Ça donne envie!

György Martin et une chanteuse rom en 1957. © Pesovár Ernő

S’immerger dans la culture régionale 

Le soir il y a la parade des jeunes avant les concerts. Qu’est ce qu’ils sont beaux! 
Danses des garçons, puis danses de couple et à la fin les profs. Extrait:

Pour clôturer, ils chantent tous en chœur accompagnés par les musiciens. Un moment harmonieux et touchant. Kalotaszeg à 200 %!
En deuxième partie est invité le groupe Erdófú Népi Kamarazenekar, dont le premier violon est Fodor Sándor “Neti“, musicien tsigane connu dans la région. 
J’ai trouvé cette vidéo extrait d’un documentaire où il me semble que ça ressemble fort à Negreni mais 20 ans plus tôt! Incroyable! Pur hasard! 

Un jeune couple de danseurs en tenue traditionnelle avant de monter sur scène. © Athina Boé

Samedi, au menu soupe avec les galuskas – genre de gnoccis – salade de pommes de terre, cornichon maison et concombre. Mamie Yoyoy me fait jour après jour un festin. 
Je pars bien requinquée danser vers 15h sur le plancher! 
Tourne, tourne, mon jupon vole et je commence à prendre mes repères dans ce rythme infernal. 
Je file ensuite à une conférence sur les costumes traditionnels de la région, leurs évolutions, ainsi que l’histoire de l’architecture du village. Une étudiante en anthropologie me fait une visite guidée du premier pub du village transformé en maison puis en musée. J’adore!
Le soir Romano Drom, groupe hongrois tsigane joue et… je vais les rater!  Je suis en pleine écriture du 10ème épisode. Ah, on ne peut pas être partout!

Chaque village a son évolution. Ici à Mera dans les années 50. © Conférence

Le dimanche, dernier jour du festival!
Je regarde la télévision avec Elisabeta: messe à Budapest, puis programmes musicaux sur Télé Ethno, Favorit et Hora. 
Elle me dit “aujourd’hui, on ne travaille pas car c’est dimanche“.
Oui, Elisabeta a 72 ans et travaille toujours la semaine en brodant des pièces au crochet. Les danseurs lui passent des commandes qu’elle me montre avec fierté.

Sous les coups de 22h je file aux concerts pour voir le dernier groupe: Ferenczi György & Rackajam. Un savant mélange de rock, folk avec des chansons hongroises  a capella. Ce soir là, je rencontre Perla après les concerts. Elle est musicienne et mexicaine. On se lie d’amitié et on échange nos contacts. Elle voyage elle aussi dans tous les Balkans. Ah, une copine de route mais on ne prend pas la même direction: dommage!

Dernier jour avec Elisabeta, snif, snif…

Le lundi, je propose à ma Mamie de faire une séance photo en costume. Je lui dis “Je vais montrer à Paris et au monde entier ton travail splendide!“. Elle se prend au jeu! Voilà qu’on enfile deux jupons en dessous de la jupe, que je mets un de ses tabliers par dessus ma jupe, un foulard dans les cheveux – il y a deux façons de le porter: pour les jeunes ou pour les mamies – et j’ai l’impression d’être énorme avec toutes ces couches! Elisabeta porte un costume où le noir domine, “plus on va dans l’âge et plus on porte des couleurs sombres“, elle m’explique.  
À la base, mon idée était de faire les photos devant l’église. Mais “on ne va pas à l’église, on est lundi!” Alors on les fera devant chez elle. Une voisine avec ses trois bambins dans les pattes nous prendra en photo avec mon téléphone. Doigt devant l’objectif. On en fait une dizaine jusqu’à qu’il y en ait une de bonne! 
Je la prends en photo à mon tour dans le jardin! Ah la la! ce sont nos derniers moments. Et ça se sent. 
Pendant tout mon séjour, elle m’aura préparé un thé à la menthe et au citron. Le meilleur de tout mon voyage. Je bois un dernier thé dans ma tasse attitrée en fer blanc et motif rouge. On s’écrit dans son salon-chambre du rez-de-chaussée nos adresses, numéros de téléphone – fixe pour elle, portable pour moi – et les recettes des bons plats qu’elle m’a préparé. 
Je fais un premier aller-retour pour porter mon gros sac au café en bas du village.
Puis un aller avec Elisabeta qui m’accompagne jusqu’à “la fourche” avec le reste de mes affaires. Elle prend mon sac à main sur l’épaule et m’explique que quand ses enfants viennent, elle les raccompagne jusqu’ici et leur fait des coucous. La fourche c’est le point de rencontre entre deux petites rues qui s’unissent pour former une seule route.  
Je pars et je me retourne tous les 6 pas pour lui dire “Szia szio” et lui faire des coucous. Elle me répond. Et puis à un moment, je suis déjà loin, je ne la vois plus. Elle a dû rentrer chez elle. Pincement au coeur. Elle va me manquer ma Mamie d’adoption.
Je prends un bus pour Cluj, puis ce soir un train direction Timişoara. Objectif: aller à Guča. Oui Guča! Le plus grand festival de brass band des Balkans… en Serbie! 

Quand la voisine nous prend en photo avant mon départ . © Athina Boé

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