Bucarest, deuxième chapitre. Sur la voix des Balkans #12

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© Athina Boé

Athina change de maison et attend avec impatience le concert de Caliu, prévu pour vendredi. Jour après jour, elle revient sur les rencontres marquantes de la semaine.

On est samedi soir et je ne connais personne dans la ville si ce n’est mes hôtes et un autre couple. Mais tous sont occupés: invités à un mariage pour les uns et dans la famille pour les autres. J’ai bien envie de sortir et Ehsan (voir épisode #09) m’a recommandé à distance quelques endroits clés pour écouter de la musique live. Sur la liste, il y a un restaurant traditionnel où se produisent les lăutării.
Le Burebista est situé vers la station de métro Université, ah! je ne suis pas très loin, c’est faisable à pieds! 
Avant de me lancer, j’écris sur l’application Couchsurfing un message pour proposer à qui veut hang out – sortir.
Voilà que Samir me répond. Nous échangeons quelques messages et nous nous donnons rendez vous vers 20h. Sortie de la librairie Cărtureşti Verona, je me balade en empruntant des petites rues. Tiens, ça change vraiment du vieux centre ville blindé de touristes et de tavernes sans charme avec la sono à fond les ballons. 
Ici rien à voir: villas des deux côtés de la rue, légèrement restaurées alternant avec des bâtiments plus modernes et des cafés dans des jardins. 
Bienvenue dans le quartier arménien! Si tu veux en savoir plus sur l’histoire de ce quartier, c’est par

Sur le chemin du Burebista. © Athina Boé

Ma balade arrive à sa fin car je suis déjà arrivée au restaurant, un peu en avance. Je demande au serveur si il y a un concert ce soir et il me répond que non. Hein?! On est samedi et les musiciens ne sont pas là… “Ils jouent à un mariage, c’est la période”, il me répond. Et si ça se trouve ils jouent pour le mariage des amis d’Andrei et Lucia.
Ok, tant pis… Samir est déjà là et on a faim. On décide de rester car la cuisine looks good. On fait connaissance autour d’un repas effectivement excellent et alors que je lui explique que je me sens un peu perdue après tous ces chamboulements émotionnels, Samir me rassure “Relis tes articles si tu perds le fil”. Je me souviens alors des mots de Marius qui résonnent encore au loin “Tu peux changer le monde en faisant ta musique, en écrivant, pas moi”. Ah la la! 
Des fois, il faut se perdre pour se trouver, n’est ce pas? Voilà sur quoi je planche depuis le début du voyage, comme tu sais. Et c’est pas fini! 
Donc après moult discussions sur la vie et les petits oiseaux, nous partons boire un dernier verre au bord de l’eau. À deux pas de la place Unirii, une brochette de bars branchés sans grande originalité. On choisira le moins bling bling avec du Bob Marley en fond sonore et des transats style “on est à la playa”.  
Le lendemain je ne bouge pas de l’appartement ni même de mon lit. 
J’écris le 8ème épisode. Et oui, la rédaction finale a toujours quelques semaines de décalage avec ce que je vis au présent. J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien? Heureusement j’ai toujours mes notes ajoutées aux photos, vidéos, mémos vocaux stockés dans plusieurs cartes SD, bref de quoi réveiller mon récit. 
Article fini, on est lundi et j’ai envie d’écouter de la musique! C’est où que ça se passe? Aucune idée!
J’ai écrit à Larisa en arrivant à Bucarest histoire qu’elle me donne quelques repères. Elle travaille justement pour le Taraf de Caliu et je l’ai rencontrée à Paris pour une soirée de clôture de la saison France-Roumanie en avril dernier. C’était sur la péniche du Petit Bain – que je connais bien puisque j’ai bossé au bar il y a quelques années – et tu peux même voir ici la DJ Nico de Transilvania présenter la soirée. 
Donc Larisa m’informe que ce soir il y a la grande chanteuse Mioara Lincan qui se produit avec un taraf
Je motive mes hôtes et nous voilà en route pour ce concert qui s’avère être à l’autre bout de la ville. Entre temps nous avons récupéré Cristian, réalisateur de films et ami de mes hôtes. Nous arrivons au Grădina Floreasca, un restaurant dans un jardin avec piscine, autrement dit, très bon chic bon genre. 
Larisa est là et me dit que le concert est annulé à cause de la pluie…
Oh! non, c’est pas vrai! Deuxième concert raté depuis mon arrivée. J’ai la poisse! 
On repart bredouille boire un verre dans un bar sur le chemin de la maison et Cristian me donne quelques pistes pour rencontrer les tsiganes: aller au marché aux fleurs Piața de Flori  et dans les quartiers de Rahova, Ferentari, et Crângaşi. Il me dit que là bas je pourrais sûrement y rencontrer des musiciens de rue ou des gens qui peuvent m’orienter.
Je prends note! Comme toujours. 

Au bout du chemin de dalles, le Grădina Floreasca, entre constructions et temps orageux. © Athina Boé

T’es plutôt Dracula, Jésus ou Ceauşescu?

Lendemain, je pars au musée du kitsch situé dans le vieux centre. Sans espoir, juste pour voir. 
Eh bien, quelle belle surprise! 
C’est g.é.n.i.a.l: plein d’humour et de dérision sur un sujet qui me passionne: le kitsch. Et oui le “kitsch authentique est créatif, ridicule et ostentatoire”, nous avertit Cristian Lica, créateur de ce lieu décalé. C’est tout à fait ce qu’il me faut! J’y reste des heures…  Et en prime: il pleut des cordes dehors. Alors raison de plus d’y camper le temps d’un après-midi. 
Quand tu arrives, tu montes un escalier de bois éclairé par un néon jaune et déjà on t’annonce la couleur: “Nothing is more vulgar than sophisticated kitsch” qu’on pourrait traduire par “Rien n’est plus vulgaire que le kitsch raffiné”.
Déjà tu peux écrire une dissertation juste en partant de cette citation. 
Une bouche rouge pulpeuse est taguée sur le mur – pas celle des Rolling stones mais elle peut y faire penser – avec une cigarette au bec. Une armée de nains de jardins accueille le visiteur dans ce temple ouvert au public depuis seulement 2 ans. 
Tiens, dans la catégorie musée insolite, j’avais fait le musée de l’érotisme à Berlin. Le beate uhse erotik-museum a quelques point commun avec le musée du kitsch bucarestois. Un espace où l’on se sent comme à la maison et où toutes sortes de bibelots plus drôles les uns que les autres sont exposés. On se croirait dans un cabinet de curiosités ou tantôt chez mamie Elisabeta (voir les prochains épisodes) tantôt chez un prêtre orthodoxe.
Je paye mon droit d’entrée – 30 lei, c’est le prix de trois limonades – on me dit que je suis officiellement “the kitsch boss”. Ok, ça va alors! 
La première pièce nous propose de rencontrer le fameux mythe qui a fait couler tant et tant de s… d’encres!
Attention! question pour une championne: c’est un personnage de fiction créé par un certain Bram Stoker en 1897 basé sur des faits réels d’un certain comte de Transylvanie – respire – Vlad Țepeş, devenu un symbole national de la Roumanie et une attraction touristique avec notamment le fameux château de Bran où il n’a jamais habité. Biiiiiiiiiiiiip! DRACULA! Gagné! 
Pour me récompenser, j’ai droit à une photo unique pour immortaliser la rencontre avec la star des vampires. Autrement dit, un cliché… sanguinairement cliché!

Dracula veut ma peau! © Musée du kitsch

Je continue la balade et voilà qu’on arrive au kitsch religieux. Alors, quand on parle de religion, on rentre dans un sujet délicat. Eh bien, ici, il est abordé avec beaucoup de légèreté et d’humour.
Il faut savoir que 80% des Roumains sont orthodoxes et croyants. J’avais déjà remarqué que la religion tenait une place importante auprès de toutes les classes sociales et des communautés. Je me souviens encore de cette fois où un ami de Flori (voir épisode #06) m’a demandé si j’étais croyante devant un prêtre – un autre ami de Flori – tous attablés dans un restaurant attendant ma réponse avec hâte. Dois-je mentir ou dire la vérité?
Je ne sais pas mentir. J’ai dit que je n’étais pas croyante et là, l’ami professeur insiste parce que c’est pas possible.  “Même pas un petit peu?”. Donc voilà, petit malaise. 
Dans cette catégorie du kitsch religieux – ici on ne parlera que du kitsch de l’Eglise orthodoxe car c’est elle qui domine le paysage roumain. La tenue des prêtres – fantaisiste – est agrémentée d’accessoires souvent en or, les portraits religieux avec des lumières scintillantes, les statuettes en béton pour décorer le jardin, les voitures de luxe des prêtres, les tapis représentant des scènes religieuses pour décorer les maisons, les confessions en ligne ou encore les icônes sacrées en 3D sont toutes sortes d’exemples du kitsch orthodoxe. 
À chaque fois, le musée met à l’appui des photos ou objets pour mieux comprendre le décalage entre croyances et tout l’univers qui y gravite autour.
Je continue la visite, ah! on arrive à un autre sujet important: le kitsch du communisme sous le régime de Nicolae Ceauşescu. À la tête du pouvoir pendant 14 ans; de 1974 à 1989, il est connu pour maîtriser à la perfection la langue de bois.
Pour preuve, un grand panneau présente plusieurs phrases du dictateur dans quatre colonnes de 12 cases. 
Il nous est proposé le parcours suivant: colonne 1,  case de notre choix, puis colonne 2, case de notre choix, etc… jusqu’à la dernière colonne.
On comprend vite que les mots brassent plus vite de l’air que du concret. 
Autre symbole: le Palais du Parlement – deuxième bâtiment administratif le plus grand du monde après le Pentagone et visible depuis la Lune – construit pour servir le culte de la personnalité du Président. Qui dit le plus cher bâtiment d’administration au monde – estimé à 3 milliards d’euros – dit appauvrissement de la population pour rembourser les frais exorbitants. En parallèle de ce royaume de luxe – 3500 tonnes de cristal, 1.000.000 m3 de marbre, 2800 chandeliers, etc… – Nicolae Ceauşescu fait construire des blocs bons marché et sans charme, autrement dit le ghetto style pour le peuple et d’autres bâtiments dans un style stalinien pour les élites. 
Je continue la visite en passant par l’intérieur d’une maison “comme sous le communisme” et nous arrivons au tant attendu gypsy kitsch
Voyons voir ce qui est présenté là.
Les clips vidéos des popstars du manele (voir épisode #11) sont diffusés en boucle comme introduction. Avec des paroles considérées comme vulgaires ou machistes et abordant des sujets superficiels. Hummm.

Dan Bursuc, musicien et producteur de manele. © Liviu Bursuc / BBC

C’est pour ces raisons que les Roumains et même certains tsiganes (voir épisode #11) croisés depuis le début de mon voyage – de la Transylvanie à la capitale – rejettent en bloc cette musique la considérant comme de mauvais goût et too too much.
L’instrumentation électronique house disco oriental laissent en effet loin derrière l’héritage des musiques traditionnelles roumaines ou tsiganes. 
Un dénommé Costin Craioveanu rend hommage  au célèbre chanteur Nicolae Guță en intégrant dans ses tableaux les paroles de certaines chansons avec des feuilles d’or… Ou comment faire du kitsch avec du kitsch.
Dans la culture kitsch gypsy – celle des riches – on peut y trouver également l’architecture des palaces spectaculaires.
Oui, tu vas être peut être surpris.e mais les tsiganes ont leurs palaces, alors que d’autres n’ont rien du tout. Construits en signe de réussite sociale auprès de la communauté, j’ai entendu toutes sortes d’histoires à ce sujet… D’où vient l’argent, mafias ou pas? Animaux logés à l’intérieur?
J’ai pas encore percé ces mystères…
La ville de Buzescu – à 1h30 de Bucarest – est sûrement la plus connue pour ce goût des grandeurs. En effet, ça change vraiment des maisons de Măguri, plus modestes. (Voir épisode #07).
Un petit aperçu de leur style de vie? Entre bling-bling et traditions sous le titre de: comment les barons gypsy vivent ici.
Je finis le musée à l’étage où il y a une panoplie de fringues et accessoires kitsch que le visiteur peut utiliser à sa guise pour le fun. C’est aussi là, sur le canapé en cuir que je découvrirai le film de Liviu Tipurita dont je t’ai parlé dans le précédent épisode. Petit à petit, je vois bien que c’est plus compliqué que ce que l’on croit. Il y a autant de classes sociales différentes chez les  tsiganes que chez nous. Et souvent, on parle de toujours la même: les pauvres. 

© Mr Bangthamai
L’autre visage des tsiganes de Roumanie.

Visiter le Museum of Romani Culture perdu au fond d’un quartier abandonné par la municipalité

Le lendemain je déménage chez Samir, rencontré quelques jours auparavant.
On avait bien sympathisé et c’est amicalement qu’il me propose de m’héberger quelques nuits dans son appartement. Il vit à côté du métro Lujerului  autrement dit dans un quartier plus excentré. Bâtiment tout fraîchement inauguré il y a un an: moderne et familial, coloré. Ça change complètement du style bloc communiste gris où j’étais juste avant.
Samir vit ici depuis 6 mois pour le boulot dans une grosse boîte française.  Bucarest attire un grand nombre d’entreprises françaises et je rencontrerai d’autres frenchies pendant mon séjour. Sa mission prend fin dans une semaine et il prépare déjà son retour dans son pays: le Maroc. On a de très belles discussions autour d’un vin au petit nom sympathique “poem” sur son balcon. Samir est un vrai philosophe, la trentaine passé marié avec une polonaise et papa de deux petites. On peut rester des heures à questionner le monde, le refaire dix fois tout en fumant un paquet à deux.
Bien installée dans mon nouveau quartier, je remarque que le Museum of Romani Culture se trouve pas très loin sur la carte. Ahhhh! parfait!
Situé en périphérie de la ville dans un no man’s land, c’est tout un truc pour arriver à bon port. Je prends un premier bus puis un deuxième, jusque là rien d’extraordinaire. Quand j’arrive enfin, il n’y a pas d’arrêt, juste des terrains vagues où la nature reprend le dessus, quelques baraques, des gens sortant de nulle part. 
Voilà un peu le décor… Mais où suis je donc arrivée? On a vraiment l’impression d’être au bout du monde, un endroit désert où traîne encore la trace des hommes au loin. Je demande à l’épicerie où se trouve le musée, on me dit “par-là tout droit”. Ok, ok… Et là, c’est sur un parking que je devine le musée. Un hangar blanc qui semble limite désaffecté avec son jardin en friche, “Oh my god!”: c’est ici. 

L’entrée de l’hangar euh… du Museum of Romani Culture. Ça te donne une idée de la considération de leur culture par les roumains… © Athina Boé

Je toque à la porte et comme personne ne répond je finis par entrer. 
Ici, ça ressemble à un local-restaurant-centre social associatif et il y a quelques éléments exposés tel que des roulottes, peintures et sculptures dans un coin sous la poussière.
Une fille descend de l’étage où se trouve des bureaux pour savoir qu’est ce que je fais là. Je lui explique que je viens pour le musée… Ah! “Il a pris feu à cause d’un accident électrique alors on a mis les choses ici en attendant de trouver une solution”. Elle me propose de me faire visiter le lieu à ses côtés. À l’étage il y a une bibliothèque pour les enfants et même une étagère avec des ouvrages plus historiques, des cds, dvds. Le tout est un peu en vrac, j’imagine dû aux vacances scolaires. J’y resterai seulement 2 heures car le musée ferme à 16h. Je suis complètement absorbée par tout ce que je trouve, livres plus intéressants les uns que les autres. 
Je veux passer une semaine ici à tous les éplucher! 

Un livre qui raconte en romani l’histoire de Sofia, tsigane qui a survécu au camp d’Auschwitz. © Athina Boé

On repart ensemble prendre le bus du retour et elle me raconte qu’avant la naissance du musée, le bus ne desservait pas ce quartier. Qu’ils ont dû se battre avec la municipalité pour prolonger la ligne, et c’est pour ça que l’arrêt porte le nom du musée. Elle m’indique qu’il y a une boutique d’artisanat Rom en centre ville qui pourrait m’intéresser. J’irai plus tard faire un saut: Mesteshukar ButiQ

Quand un roumain chante avec les tsiganes…

Nous sommes jeudi et je me dirige au concert de Simion Bogdan Mihai et Lăutarii de mătase à l’Apollo 111, un haut lieu culturel de la ville.
J’ai justement rendez vous avec Paul le trompettiste de Timişoara (voir épisode #09) qui est en ce moment à la capitale pour des répétitions à l’Ateneul Rôman, prestigieuse salle de concert.
Le répertoire abordé est de la musique lăutărească, les musiciens sont tsiganes et le jeune chanteur est roumain. D’ailleurs j’essaierai de parler avec le chanteur mais il m’enverra à dix mètres… J’avais déjà remarqué le style bucarestois genre “j’me la pète parce que je suis un citadin”  – qu’on pourrait comparer à la nonchalance de certains parisiens et bah cette fois, pas de doute: j’ai en face de moi un maître en matière. 
Je finis quand même à la table des musiciens avec Paul qui m’introduit pour faire connaissance avec les lăutarii de mătase. On trinque au vin blanc et l’accordéoniste reprend son instrument et lance Anii mei şi tinerețea. Puis le voilà reparti, suivi du contrebassiste de table en table improvisant les paroles adaptées à chaque personne. Paul est mort de rire et les gars lâchent des billets.  Le barman vient les arrêter dans la foulée et leur dit que la police est juste à côté. “Une note de plus et ils sont là”, il leur envoie. 
Autrement dit: pas de musique après minuit. Ah la la! c’est pire qu’à Paris en fait! On s’en va dans un club continuer la soirée en mode DJ électro. 
On s’enflamme sur le dancefloor vide comme deux gamins. Après ça, trop d’alcools, trop de cigarettes, je rentre complètement saoule chez Samir vers 5h du matin. Le monde de la nuit. 

Une soirée tant attendue dont je ne serai pas déçue! 100% tsigane! 

On arrive au jour J! Je me suis levée tard, j’ai la gueule de bois… Le temps de manger un bout, reprendre des forces, voici qu’il est déjà l’heure de se rendre au concert annoncé pour 19h.
Oui le concert dont je te parle depuis un moment: le Taraf de Caliu!!!
C’est peut-être ce qui reste de plus authentique en termes de musique tsigane de Roumanie. J’ai trop hâte!
Me voici coiffée d’un bandeau scintillant dans les cheveux, parée de ma jupe de Kalotaszeg (voir épisode #04), et rehaussée sur mes chaussures brodées de perles: je suis fin prête. Nous partons en métro vers 18h30 au Grădina Sticlarilor, un endroit que je ne connais pas encore. 
On arrive après une petite balade depuis la station de métro dans ce jardin qui fait la taille d’un mouchoir de poche. 
Petit mais cosy.
On paye notre ticket, 100 lei – 20 euros – l’entrée, ce qui est très cher ici où la plupart des concerts tournent entre 20 et 50 lei. Il faut savoir que Caliu est une star et qu’il joue dans le fameux Palais du Parlement et ainsi que toutes sortes de salles prestigieuses européennes. 
Il n’y a plus de places assises – malgré ma réservation par mail sans réponse – c’est complet de chez complet. 
200 personnes sont installées dans cet écrin de verdure sous une lumière d’été: c’est beau. Nous, on reste debout en essayant de trouver un coin idéal pour ne gêner personne. 
Le concert commence et c’est en effet la tornade! Des tempos toujours plus rapides, Caliu commence le premier set sur les chapeaux de roue!  Tout le monde est calme, à l’écoute, bien campé sur sa chaise alors que sur scène Caliu bouge dans tous les sens et son archet vole dans les airs. Il déploie son énergie tel un cheval fou. Extrait:

Caliu, cheval fou au début du concert. © Athina Boé

Je regarde Samir d’un coin de l’oeil pour voir sa réaction: il est aux anges!
Il me dit “C’est génial!” et je suis contente que ça lui plaise. De l’emmener le temps d’une soirée Sur la voix des Balkans est ma façon à moi de le remercier de son accueil.
Lui qui ignorait tout de ce monde musical avant de me rencontrer, me dit qu’il se sent comme au bled le sourire aux lèvres. Il me fera d’ailleurs découvrir plus tard un style de musique mélangeant musique marocaine et flamenco: ici.
À l’entracte, je pars à la rencontre de Caliu. Il m’accueille avec sa banane jusqu’aux oreilles – rien à voir avec Simion Bogdan Mihai de l’autre soir – et me voilà en train de faire la groupie en demandant à Samir de nous prendre en photo ensemble devant les colonnes d’un vieux rose d’antan. 

Un doux moment avec Caliu entre deux sets. © Athina Boé

Au deuxième set, Caliu invite deux chanteurs à rejoindre le taraf. D’abord Ionuţ Guluna, la trentaine passé, une voix puissante. Malgré la jeunesse de Ionuț, Caliu restera la vedette durant toute la soirée. Il donne tout, fait le show en allant frotter ses cordes dans le public, impressionne en jouant avec une énergie de plus en plus incontrôlable, bref c’est ce qu’on appelle avoir du charisme. Viens le moment où il invite sa vieille amie Viorica Rudareasa, habitant le même village que tout le taraf: Clejani. Et là, je la reconnais! C’est bien elle qui parle dans le film de Liviu et témoigne sans retenue: “J’aime pas le manele”. Elle a, comme Caliu, ce feu, malgré son âge avancé et on entend dans sa voix toute son histoire. Elle me touche droit au coeur. Une personnalité authentique que j’ai envie de prendre dans mes bras. Elle danse aussi, et s’en fout pas mal des conventions. Je sympathise avec elle en un déhanché et elle me complimente quant à ma jupe qui me donne des airs de gitane sans l’être. 
J’ai ouvert le bal et voilà qu’il y a de plus en plus de monde qui se lâche sur le dancefloor. Je me demande toujours comment les gens peuvent rester assis sur leurs chaises face à cette explosion de joie. 
Deuxième entracte, en allant aux toilettes je croise Viorica et voilà qu’on échange trois mots, puis une chanson. Je rencontre Iulia qui est aussi dans la queue et elle m’aidera à traduire mes mots. 

Iulia deviendra mon entremetteuse auprès de toute la famille de Viorica. Je rencontre alors sa fille: Ramona Manole.
Alors un petit instant cancan: Ramona – j’apprendrai plus tard – est la fille cachée de Ionița Manole, un célèbre musicien tsigane qui avait auparavant joué dans le Taraf de Haidouks avec Caliu and co. Il a maintenant formé un autre groupe depuis une vingtaine d’années – ou peut-être plus? – avec une autre chanteuse qui s’appelle également Viorica… de la Clejani. Et leur site prend carrément le nom de domaine du village. Y a de quoi s’emmêler  les pinceaux mais quand on rentre en contact avec les musiciens de Clejani, c’est un millefeuille d’histoires et de clans, et bien sur il y a l’amour au milieu de tout ça. D’ailleurs la télévision roumaine raffole de ces histoires.
Il suffit de voir la médiatisation de Ramona ici.
J’avais découvert Viorica de la Clejani au Welcome in Tziganie 2019 et j’étais restée sans voix. Elle a tout: le charisme, la voix, et la classe bien sûr! Je ne soupçonnais pas à l’époque toutes les histoires internes… la deuxième Viorica qui a autre chose: la tendresse. 
Et maintenant que je suis ici, je suis en plein dedans! 
Donc j’échange les contacts avec Ramona car Viorica – la brune – n’a pas de téléphone portable. 
La soirée continue, je danse avec Ramona, Viorica bien sûr – qui m’invite sur scène – et mes nouveaux amis: Iulia et Norman. Samir nous filme puis finit par nous rejoindre dans la danse. Extrait:

Entre temps Andrei et Lucia sont arrivés car je les avais informé de la soirée “à ne pas rater”! Bref, tout le monde est là et ça part de plus en plus en grosse fiesta, le public va sur scène, les musiciens vont dans le public: une proximité qui fait du bien. 
Comme une grande famille. 
Pour le dernier morceau, Caliu sort le grand jeu. Questions réponses avec Ionică Tanase au cymbalum et Marius Manole à l’accordéon, ils jouent des petits jingles comiques pour se faire désirer, basés sur des quartes (intervalles). Après ça, Caliu envoie le paquet dans des suraiguës insoupçonnées. 
Un vrai magicien! Tout le monde est littéralement sur le cul et hallucine de la virtuosité du vieux en sueur qui tient ses deux jambes enracinés dans la terre. 

Voilà, c’est le bouquet final… ou plutôt officiellement. Extrait:

Après le concert chaque musicien continue son numéro directement à la table – private concert – à condition d’aligner les billets. 
Sur scène, revient Ionică au cymbalum et un autre – encore plus vieux que tous – à l’accordéon pour les rappels. Autour une trentaine de personnes continue la fête, quelques gros billets sont glissés dans les cordes du cymbalum. La folie est redescendue d’un cran, tout le monde est posé avec un verre de rosé en mode chill.  Et on n’aura pas droit au spectacle avec le fameux crin de cheval tant attendu. Tu te demandes peut être qu’est ce que je raconte?
Le crin de cheval? OUI! Caliu est aussi une star car il est le seul à continuer cette technique rendue célèbre par Nicolae Neacşu, LE violoniste du Taraf de Haidouks.
Je regarde de loin ce qui se passe car je suis en pleine discussion avec Iulia, mais je me décide enfin d’aller voir de plus près. 

Avec Iulia et Norman, super rencontre! © Athina Boé

Un clarinettiste – roumain – commence à s’intégrer dans la danse et je sens en moi le désir de chanter mais… je n’ose pas. On ne sait jamais si c’est ouvert ou pas.
Puis à un moment je lance assise une note assez aiguë puis un gars à côté de moi me prend pas la main et m’introduit auprès des gypsies. Je reste debout un moment en attendant de voir si j’ai une chance pour me glisser dans le flow. Tout le monde me regarde et attend le moment où je vais ouvrir la bouche mais Ionică est parti dans un solo virtuose, je pars me rassoir.
À la fin du morceau, un autre gars va voir Ionică pour lui dire que je chante. Ce même gars me dit de donner un accord pour qu’ils se lancent: “ré mineur”.
Un “oooooh!” général surgit comme pour dire “ah! elle est musicienne!”: bah oui les gars c’est ma tonalité pour Djelem djelem
Je commence le morceau et me rejoint Ionuț les mains sur les épaules de l’accordéoniste. Un duo qui n’en est pas vraiment un, et le gars qui filme la scène commente même sur une note humoristique. “Ça c’est totalement improvisé, ce n’est pas un concert, c’est une jam session. Elle est française, lui est roumain”.
Je foire la fin car je voulais chanter d’autres paroles que j’avais apprise avec Camélia (voir épisode #02) mais finalement ça ne colle pas avec les musiciens. 
Ionuț lance un nouveau rythme. Bref, je ressors de cette expérience avec un petit goût amer car j’ai peur d’avoir déçu Ionuț… grand chanteur comme tu peux le voir dans la vidéo. 
Et je prends conscience que aujourd’hui de l’importance de ce moment. Oui j’ai réalisé mon rêve: chanter avec les tsiganes!
Ionuț viendra me voir au bar après et on parlera pour faire un cours ensemble le lendemain. Il est chaud, eh! 
Je lui précise  que je veux apprendre avec lui une chanson tsigane et pas roumaine. Il me dit “Pas de soucis!” et qu’il nous faut un endroit pour faire ça car il ne vit pas à Bucarest. 
Je vais me débrouiller pour trouver un spot”, je lui réponds.
On échange les contacts et voilà qu’on se dit “à demain!”. Alors là, c’est la cerise sur le gâteau! Tu l’auras deviné, il y aura bien un troisième chapitre pour te raconter la suite! 

Et voilà, j’ai chanté Djelem djelem avec quelques membres du taraf de Caliu! Madre mia! © Iulian Vilănes

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