De Gărâna à Stuttgart, il n’y a qu’un pas! Sur la voix des Balkans #10

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© Athina Boé

Bien arrivée au Gărâna Jazz Festival, les pieds dans la boue et les oreilles en éveil. Marius fait son retour et propose à Athina de venir chez lui à Stuttgart passer une semaine…

J’ai laissé mon parapluie à Paris, oups!

On est jeudi, quelque chose comme 18h quand le taxi me dépose à la sortie de la ville de Reşița avec toute mes affaires. Il se demande vraiment comment je vais m’en sortir et me dit “Il y a une pension (hôtel familial) juste ici…” mais moi je sais très bien que je ne vais pas passer la nuit au bord de la route. Je tends le pouce et voilà qu’une fourgonnette blanche s’arrête. Par chance, Silviu va directement à Gărâna, il y tient un stand plutôt snack que mămăliga. En trois mots: sandwichs, frites, bières. Il me parle de son métier dans un anglais parfait et m’explique qu’il sillonne les festivals pendant tout l’été. Selon lui, “les gens qui viennent au Gărâna sont tranquilles, il n’y a pas de problèmes de drogues ou d’alcool comme dans d’autres festivals.“ C’est la raison pour laquelle il fait toute la route depuis Cluj Napoca – où il vit – pour venir quatre jours dans ce coin perdu du Banat
Il me dépose à l’entrée du village, où il y a déjà pas mal de festivaliers installés en contrebas de la route. J’y plante ma tente toute neuve trois places au bord du ruisseau. Eh oui! je me suis équipée d’un élément indispensable quand tu vas en festoche: un toit en toile. Le premier prix car je sais que ce sera encore l’une de ces choses que je vais laisser sur ma route. Depuis le début de mon voyage, j’y ai laissé quelques plumes… Oh! rien de bien précieux, que des choses matérielles sans grande valeur. Tant que j’y laisse pas ma voix, ça va. 
Installation réussie, tiens voilà la pluie! L’heure du premier concert a sonné et je m’empresse de faire la queue pour avoir mon pass de 4 jours. J’aperçois dans la queue pas mal de monde avec des chaises de camping, des couvertures, des parapluies… Et quand je rentre enfin, je comprends mieux: devant la scène, pas de chaises mais des troncs d’arbres en guise de bancs. 
Et chacun s’abrite sous son équipement dès qu’une goutte apparaît entre deux nuages. 
Apparemment, ils sont habitués et même s’il pleut des cordes comme ce sera le cas pendant presque tout le festival, ils restent plantés là sans moufter! Un public étonnamment déterminé pour écouter les artistes programmés pendant ces quatre jours. Pour ma part, je n’ai ni imperméable, ni parapluie, ni bottes de pluie, ni chaise, ni couverture! Rien de tout ça… J’envoie un message illico à Marius “Prends des couvertures, pulls, chaussettes car c’est vraiment la galère… euh la montagne ici!” 
Le concert d’ouverture de Jan Garbarek commence et je trouve ça vraiment kitsch…
J’accroche pas au style du saxophoniste, que j’ai dû écouter une ou deux fois pendant mes années jazz. Mais je me laisse séduire par le batteur indien Trilok Gurtu, un touche à tout qui chante divinement bien le konnakol, technique de percussion vocale de l’Inde du Sud. J’avais abordé très rapidement cette technique au conservatoire et dans un festival, mais là j’ai vraiment en face de moi un maître en la matière qui, en plus de faire des trucs de fous avec trois syllabes, frappe des bols tibétains, des cymbales, des tablâs et toutes sortes de percussions à ses pieds. Le duo sax/voix-drums-percus, part sur une longue improvisation qui pousse chacun à ses limites, et apparemment Trilok Gurtu n’en a pas vraiment. Pour le rappel, ils reviennent à la formule initiale, soit en quartet et c’est la pluie – de plus en plus intrusive – qui mettra définitivement fin au solo du batteur-percussionniste virtuose. Évacuation de la scène et tout le public vient s’abriter sous des cabanons qui entourent la zone du festival. Collés serrés, on regarde les trombes d’eau dégringoler sur le sol en attendant l’accalmie. 
En regardant après le concert d’où vient ce musicien, je comprends un peu mieux pourquoi j’ai flashé: il a joué avec Don Cherry! Un autre original, que j’ai beaucoup écouté, et dont l’album The shape of jazz to come fait partie de mes 10 albums de jazz préférés.
La nuit est tombée depuis un moment et il est temps de rejoindre le nid. Ce sera la nuit la plus froide du voyage! Tu sais quand tu te recroquevilles dans ta coquille cherchant un peu de chaleur sous un sac de couchage humide et pas du tout suffisant étant donné la température extérieure… Ah la la! j’veux de la chaleur! Bon, Marius arrive bientôt alors ça va. 

Bienvenue au Gărâna Jazz Festival!  © Athina Boé

J’attendrai le jour et la nuit, j’attendrai toujours ton retour

Vendredi matin, je vais au restaurant/café pour me réchauffer avec un bon thé vert. Il y en a qu’un en bas du village et ici se rencontrent un peu tous les festivaliers. Et un deuxième thé, session écriture avec en arrière-fond la radio. Marius est en train de régler la paperasse pour venir avec sa deuxième Subaru me  rejoindre. Il vient tout juste de l’acheter il y a deux mois. Jimmy (voir épisode #07) est restée à Satu Mare.Une pour la Roumanie, une pour l’Allemagne.” Alors c’est Sam, S pour Stuttgart, A pour Athina, M pour Marius qui vient d’être enregistrée et qui fera le voyage: 1300 km. Je croise les doigts pour que Sam nous la fasse pas à l’envers… 
Attablée toujours avec mes différents carnets, juste en face de moi deux trentenaires boivent leur café.  Hristina le serbe et André le portugais sont comme moi: un peu en mode squattage du café après cette nuit froide. 
On papote, et voilà qu’ils viennent à ma table. Ils me donnent quelques pistes d’artistes à écouter pour compléter ma quête de musique. Olivera Katarina et Silvana Armenulić sont deux grandes voix de la Serbie. Je prends note. Je passe finalement toute ma journée au café où je m’installe dans un coin pour avancer sur mon article en cours. Dans le café, tous les concerts sont retransmis en direct, donc je peux travailler et suivre en même temps les solos de Giovanni Guidi au piano. 
Je file au dernier concert de la soirée, un duo de Timişoara plutôt connu pour son côté expérimental: Petre Ionuțescu et Daniel Dorobanțu. Trompette et clavier pour le premier, électronique et vidéos d’un autre monde pour le deuxième. Un beau projet qui invite au voyage, et qui me fait penser à des projets jazz électro d’Erik Truffaz. André que j’ai retrouvé avec sa bande de potes de Belgrade, me donne une chaise, une couverture, un poncho et même de la țuică.  Je pars sur Mars pendant tout le concert. Bye bye les terriens!
Vers 1h, le concert est fini et je me dis que je vais attendre Marius qui arrive au petit matin. Mais vers 4h, je tombe de fatigue et je m’endors emmitouflée dans au moins 6 couches. À 10h, mon téléphone sonne et c’est Marius qui est là ! Aaaaahh, je quitte la tente les cheveux dans tous les sens, je mets mes lunettes, je me prends les pieds dans le fil de la tente voisine, mon poncho gris souris qui a plus une gueule de serpillère qu’autre chose sous le bras, ma polaire prune et mon foulard orange et fuchsia autour du cou: j’arriveeee! T’as le look coco! Marius sort de sa Saburu, toujours grand gaillard et il a conduit 19 heures sur des routes bouchées de chez bouchées pour venir jusqu’à moi. Yeux de taupe et cheveux hérisson. 

Sur la route, toute la nuit il faut tenir bon. Pas de musique, pas de radio, juste ma voix comme leitmotiv.
© Athina Boé

Nous pataugeons dans la gadoue

Journée sieste nuit jour dans la tente et la pluie qui continue sa musique. 
Ah! quel sale temps mais qu’est ce qu’on est contents! Quand la pluie se calme enfin, on sort pique-niquer au bord du ruisseau. Un Déjeuner sur l’herbe sauf que c’est Marius qui est tout nu. Mais non, je plaisante! D’ailleurs Marius a fait des courses pour une semaine au cas où je lui aurais donné rendez vous dans un désert, sans eau ni gâteau. Prévoyant et expérimenté pour toutes situations ce garçon! On se régale de houmous, de pains aux graines, de jambon de pays et de tomates cerises.
Il me donne de quoi me changer parce que oui, toutes mes affaires sont mouillées ou humides. Et en 5 minutes, je ressemble à Gigi dans Les bronzés font du ski mais version festival: chaussures – du 42 – en plastique pour naviguer peinard dans une mare de boue avec les chaussettes de montagnes et le pull trois fois trop grand. Finalement avoir une dégaine de mi-clocharde mi-sirène me fait rencontrer d’autres énergumènes. Par exemple, ceux qui, pour protéger leur pantalon de la boue, ont emmailloté dans du film alimentaire toute leur jambe. Voilà, je me sens moins seule en mode rigolo and ridiculous.
Ce soir, les artistes programmés sont français : Jacky Terrasson Trio, Renaud Garcia Fons et Grégory Privat trio. La même configuration: piano, contrebasse, batterie, si caractéristique au jazz. Tous avec un style bien distinct, ils nous emmènent dans leur histoire, leur façon de réinventer cette formule qui a traversé l’histoire du jazz d’Oscar Peterson à Esbjörn Svensson trio. Une belle palette passant du flamenco avec Renaud Garcia Fons qui a invité Dorantes au piano, grand musicien gitan, puis on part à la Guadeloupe avec Grégory Privat originaire de la belle île, et puis on revient aux standards, sous-entendus par un phrasé en retenue d’un Jacky Terrasson en grande forme. La soirée se termine par le duo Lars Danielsson et Paolo Fresu improvisant comme deux copains de toujours et jouant avec des effets pédales avec grande classe! 

Quand il pleut, c’est dans l’arrière-cuisine qu’on trouve refuge. © Athina Boé

Mets en marche tes essuie-glaces et rentrons à Stuttgart

Le dimanche dernier jour du festival. J’ai envie de raccompagner Marius chez lui, et de passer une semaine à ses côtés dans sa ville: Stuttgart. Pour voir si ce nous tient le coup. Pour voir comment c’est la vie là bas.
Le temps de manger un bout sur les stands, d’écouter Maciej Obara Quartet, groupe polonais de free jazz et de plier la tente, il est déjà l’heure de quitter le camp. Nous prenons la route vers 21h. 
18 heures plus tard, nous arrivons dans le quartier de Marius complètement décalqués. Bon, pour ma part, j’ai dormi une bonne partie du voyage. Marius n’a pas dormi et est sur les nerfs. Repos bien mérité pour Monsieur pendant que je prépare le dîner pour nous remettre sur pieds.

Dernière photo avant de prendre la route. Ciel dégagé, enfin! © Athina Boé

48 heures à Stuttgart, pas plus, pas moins

Le lendemain, mardi. Marius part tôt au boulot. Quant à moi, ma mission est de faire le marché du quartier pour faire le plein de bons produits pour la semaine. Envie de voir à quoi ressemble un marché en Allemagne. Quand je me lève et que je réalise que je suis bien arrivée chez lui: ça me fait tout drôle… “C’est du sérieux, là!”, je me dis.
Son appartement est charmant et très lumineux. Il fait collection de tasses à café, et a par-ci par-là, quelques souvenirs de Roumanie. Le balcon est parfait pour prendre le petit déjeuner, avec en face un magnifique jardin tout vert et même des écureuils qui bondissent de branche en branche dans les arbres: whaouh! c’est la campagne en ville ici!

Le jardin zen, dans la ville verte. © Athina Boé

Mais voilà, je réalise que tout ça, c’est bien beau, mais que je n’ai toujours pas la flamme.
J’apprécie notre complicité, mais je sens bien que je ne suis pas amoureuse malgré ce que j’essaye de me faire croire. Oui, c’est bête, j’essaye de tomber amoureuse de lui! 
Mais ça marche pas comme ça, en fait, l’amour. Ça marche comment alors?
C’est quand tu es sûr.e à 200% et avec Marius c’était plutôt du 50%… 
Donc j’appelle une première fois ma mère: “Je suis chez lui et je sais pas si c’est une bonne idée d’être venue jusqu’ici. Je le sens moyen, mais bon on va voir…” 
Marius rentre du travail vers 16h, je raccroche dans la minute. 
Et il commence les reproches car j’ai mangé sans lui, que je n’ai rien préparé pour Monsieur, que je ne ferme pas bien la porte du balcon, que je ne fais pas attention au bruit de la porte d’entrée, que la chaleur rentre, que deux tasses traînent sur la table du salon, que le lit, que le sol, que la couverture, que le linge, que la machine à laver, et que je me lève à 10h tous les jours. En gros, que je ne correspond pas à ses attentes. Alors là, je comprends plus rien. Revenu dans son quotidien, il change du tout au tout. Il s’énerve pour toutes ces broutilles et les incompréhensions s’accumulent en même pas deux heures. Ça part complètement en sucette pour une histoire de porte? Triste mais vrai. Et moi ça commence à me faire flipper la façon dont il me regarde. Le ton monte et je finis par quitter l’appartement. 
Je pars marcher et rappelle ma mère, une deuxième fois. 
Je lui explique ce qui se passe et que j’ai peur. La dernière fois que l’on s’est engueulés pour une histoire de photo de nous que j’ai envoyée à ma famille sans sa permission, il m’a donné un coup sur le bras. Et ça m’a fait mal. “Je te fais mal parce que tu m’as fait mal” m’a-t-il dit. Ça sent pas bon du tout!
Ma mère me dit de quitter Stuttgart sur-le-champ et de ne pas attendre un deuxième coup. De calmer le jeu et de surtout sortir de cette situation malsaine. Elle me dit: “Il t’a vendu du rêve, il s’est montré doux et aimant pendant deux semaines histoire de te mettre dans son filet et maintenant il croit que ça y est, tu es sa chose.
Je me sens vraiment conne de m’être mise dans ce merdier. Et pourtant comment aurais-je pu imaginer que ça pouvait si mal tourner?
Maintenant, qu’est ce que je fais? Rester ou partir? Je réfléchis et je décide de partir en bus ou en avion ou en train, peu importe: je dois me barrer de cette situation avant que ça ne dégénère. 
En rentrant, je lui explique que c’est trop pour moi. Que je n’ai pas besoin de quelqu’un d’impulsif à mes côtés et qu’il me fait peur. Repas tendu. Le lendemain matin, il recommence à m’engueuler. Et je ne sais même pas pourquoi. Je vais lui dire que j’ai pris la décision de quitter Stuttgart sans plus attendre.
Il ne prendra pas mes mots au sérieux. Pourtant, quand je lui écris que j’ai pris mon billet de bus et lui demande comment faire avec la clé de l’appartement, il réalise. Après plusieurs coups de fil, il essaye de me convaincre de rester. Sans succès. 
Ma décision est prise. 
À 15h, je suis à la gare routière, prête à monter dans le bus. 28h de route m’attendent, direction Bucarest… Et tu sais quoi? Je suis tellement soulagée d’avoir écouté la voix de la sagesse: ma mère. Ah je lui dois tant! D’avoir aussi suivi mon intuition de ne pas rester plus longtemps. 
Trois amies viennent en renfort pour me rassurer: tu as pris la bonne décision! 
Ingrid, Andromède, Cynthia, et même ma grande soeur Valentine, merci du fond du cœur pour votre soutien dans ce moment si délicat. Quant à mon love trip avec Marius, c’est le dernier épisode. Car… je me suis fait la malle.
Retour en Roumanie les ami.e.s! 

Bus qu’autant les étudiants que les travailleurs saisonniers prennent pour rentrer au pays pour pas cher.
© Athina Boé

► Sur la voix des Balkans: tout le voyage

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