Haut les masques đŸ˜· Confinement et virose. Journal “Des mots de minuit” #11

Des mots de tous les jours ... Et ça me fait quelque chose ...
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La photo est floue et le masque est une prise de tĂȘte. Les oreilles, le nez, la bouche, la peau, Ă©ventuellement la barbe. Il donne chaud, renvoie les miasmes Ă  soi, est aussi et autrement indispensable au carnaval de Dunkerque, de Venise ou de Rio. Toujours, il travestit une autre rĂ©alitĂ©. Il peut tomber. On peut ainsi garder secrĂšte la rĂ©alitĂ© des stocks ou signifier le contraire d’une bonne figure quand on l’a. Il est tragiquement mortuaire en ce moment. Quand il devient indispensable aprĂšs avoir Ă©tĂ© inutile, il est ce qu’il a toujours Ă©galement Ă©tĂ© : une protection …

 

Jours 20 et 21 …

– Les prises de tĂȘte Ă  venir …

Elles seront innombrables. Les intellectuels n’ont jamais autant produit, Ă©crit, pensĂ©, supputĂ©, souhaitĂ©, Ă©valuĂ©, calculĂ©, examinĂ©, Ă©laborĂ©, apprĂ©ciĂ©, rĂ©flĂ©chi, imaginĂ©, prĂ©sumĂ©, prospectĂ©, conçu, inventĂ©, posĂ© une nĂ©cessitĂ© qu’en ce moment…

La premiĂšre leçon du coronavirus est aussi la plus stupĂ©fiante : la preuve est faite, en effet, qu’il est possible, en quelques semaines, de suspendre partout dans le monde et au mĂȘme moment, un systĂšme Ă©conomique dont on nous disait jusqu’ici qu’il Ă©tait impossible Ă  ralentir ou Ă  rediriger. À tous les arguments des Ă©cologiques sur l’inflĂ©chissement de nos modes de vie, on opposait toujours l’argument de la force irrĂ©versible du « train du progrĂšs Â» que rien ne pouvait faire sortir de ses rails, « Ă  cause Â», disait-on, « de la globalisation Â». Or, c’est justement son caractĂšre globalisĂ© qui rend si fragile ce fameux dĂ©veloppement, susceptible au contraire de freiner puis de s’arrĂȘter d’un coup…

Bruno Latour
Philosophe et sociologue. AOC, 30 mars 2020.

 

– Ce qui a dĂ©jĂ  et depuis longtemps Ă©tĂ© dit …

Finalement, l’incroyable augmentation de la vitesse de production a changĂ© fondamentalement le relation entre les humains et leur environnement matĂ©riel : en fait, nous renouvelons les structures matĂ©rielles de nos mondes vĂ©cus (les meubles et la cuisine, les voitures et les ordinateurs, les façons de s’habiller et de se nourrir, l’apparence de nos villes, de nos Ă©coles et de nos bureaux, les outils et les instruments avec lesquels nous travaillons, etc.) Ă  des rythmes si Ă©levĂ©s que nous pourrions presque parler de “structures jetables”. Cela est trĂšs diffĂ©rent d’un monde prĂ©moderne dans lequel les choses n’Ă©taient essentiellement remplacĂ©es que lorsqu’elles Ă©taient cassĂ©es ou dĂ©fectueuses, et dans lequel elles Ă©taient trĂšs souvent remplacĂ©es par leur reproduction plus ou moins Ă  l’identique.

Hartmut Rosa, philosophe et sociologue. Aliénation et accélération Vers une théorie critique de la modernité tardive. 2010. La Découverte, 2012.

“La vie moderne est une constante accĂ©lĂ©ration. Jamais auparavant les moyens permettant de gagner du temps n’avaient atteint pareil niveau de dĂ©veloppement, grĂące aux technologies de production et de communication ; pourtant, jamais l’impression de manquer de temps n’a Ă©tĂ© si rĂ©pandue. Dans toutes les sociĂ©tĂ©s occidentales, les individus souffrent toujours plus du manque de temps et ont le sentiment de devoir courir toujours plus vite, non pas pour atteindre un objectif mais simplement pour rester sur place. Ce livre examine les causes et les effets des processus d’accĂ©lĂ©ration propres Ă  la modernitĂ©, tout en Ă©laborant une thĂ©orie critique de la temporalitĂ© dans la modernitĂ© tardive.”
© La DĂ©couverte (Traduit de l’anglais par Thomas Chaumont)

 

– Dans la presse …

Je reprends volontiers la formule de Jean-Pierre Dupuy : Â«Savoir n’est pas croire”.. Il l’affirme Ă  propos de la catastrophe Ă©cologique dont le spectre plane depuis des dĂ©cennies. Nous sentons confusĂ©ment sa venue, Ă  la fois inĂ©vitable et impossible. En un sens, nous la savons et les signaux d’alerte ne manquent pas ; mais en un autre sens, nous n’y croyons pas assez pour agir en consĂ©quence. Contre une certaine idĂ©e reçue, hĂ©ritĂ©e des Grecs, il n’est dĂšs lors pas sĂ»r qu’il y ait plus dans l’acte de savoir que dans celui de croire. Au contraire, il y a peut-ĂȘtre moins. Il y a bien des choses que nous pensons croire et que nous ne faisons que savoir, je veux dire de façon abstraite et dĂ©tachĂ©e, sans que nos Ă©motions soient mobilisĂ©es et que notre volontĂ© soit impliquĂ©e.
C’est cette «schizophrĂ©nie universelle» de l’homme contemporain dont parlait dĂ©jĂ  Deleuze que j’ai cherchĂ© Ă  mieux circonscrire

Camille Riquier, philosophe. “Le monde s’est invitĂ© chez nous et notre intimitĂ© s’en trouve compromise”. LibĂ©ration, 4 et 5 avril 2020.

 

– Les incontournables … Morin chez Des mots de minuit et …

À l’intelligence de la complexitĂ© (conçue comme un maillage et non comme une difficultĂ©) de l’un -une jeunesse vigilante de 93 ans- fait Ă©cho, chez l’autre, quadragĂ©naire, un militantisme exigeant, inventif et embarquĂ©. MĂ©tis, radical, rĂ©jouissant: Des mots de minuit

 

… Le remarquable boulot iconographique du journal Le Monde

 

– DĂ©bilitĂ© …

Penser que le printemps est actuellement un alliĂ© …

 

Et donc forcément chercher les pages cornées 
 la 58. Le Bosquet de Esther Kinsky (Traduction de Olivier Le Lay):

Le cimetiĂšre Ă©tait dĂ©sert et calme, midi sonnait Ă  peine, ce n’Ă©tait pas l’heure des visites. Du cĂŽtĂ© de la route, parmi les colombariums, deux voies fĂ©minines retentirent pourtant Ă  mon oreille. Leur timbre Ă©tait si monotone que j’ai d’abord cru Ă  une priĂšre, mais, tournant le coin d’une des parois de tombes, je vis deux femmes agenouillĂ©es sur le sol de pierre, affairĂ©es Ă  nettoyer le stĂšle de deux “fornetti” voisins, tout en devisant de ce ton qui m’Ă©voquait une psalmodie. Elles avaient apportĂ© des produits d’entretien, quelques fleurs en plastique flambant neuves et un vase qui semblait faire corps avec elles. Je ne comprenais presque rien de ce qu’elles disaient, leur dialecte rabotant les mots Ă  la racine. SitĂŽt qu’elles m’aperçurent, elle firent silence, comme d’un commun accord.

Esther Kinsky. Le bosquet.

En trois tableaux et trois voyages, ce roman dessine des itinĂ©raires italiens, loin des sentiers battus. Le premier trajet qu’emprunte la narratrice, seule, avait Ă©tĂ© planifiĂ© Ă  deux. Mais M., l’ĂȘtre aimĂ©, est dĂ©cĂ©dĂ© deux mois plus tĂŽt.  Nous sommes en janvier, et les brumes enveloppent les collines autour d’Olevano, prĂšs de Rome, oĂč une maison avait Ă©tĂ© louĂ©e par le couple…
Un autre souvenir d’Italie lui revient. Elle est adolescente, son pĂšre est amoureux de la langue italienne et du pays. Une effrayante dispute entre ses parents prĂ©cĂšde alors un incident sur la plage, quand le pĂšre nage si longtemps et si loin de la cĂŽte que tout le monde le croit noyĂ©. La petite fille pense qu’elle devra rester en Italie et se dĂ©brouiller avec les quelques mots que le pĂšre lui a appris
 
Puis la narratrice adulte entreprend un autre voyage en explorant la rĂ©gion du delta du PĂŽ. Elle cherche le jardin des Finzi-Contini Ă  Ferrare, longe des canaux dĂ©serts et dĂ©couvre des stations balnĂ©aires abandonnĂ©es. Elle visite une nĂ©cropole Ă©trusque, et devant les mosaĂŻques de Ravenne, repense Ă  son pĂšre et Ă  ses explications.Les choses rapportĂ©es, les anecdotes et pĂ©ripĂ©ties se dĂ©ploient sous nos yeux dans des nuances infinies pour dire les couleurs, les odeurs d’un bosquet, d’une colline, d’une plage, d’un canal, d’un olivier, du ciel. En creux, ce texte d’une infinie richesse, sublimant  les paysages et les lieux traversĂ©s par une langue inouĂŻe de prĂ©cision,  raconte le deuil, l’absence et l’amour.

“Elle est mondialement connue pour un gilet simple et Ă  boutons, moins pour sa foi (de gauche ?!) et son attention Ă  l’ñme, Ă  toutes les Ăąmes
 Il traduit comme il vit et respire, au crayon et corps et Ăąme, lui aussi
 MĂ©tis, radical, rĂ©jouissant, c’est “Des mots de minuit”. Entrez, vous ĂȘtes chez vous!”

 

– Quitte Ă  s’en moquer …

 

Jours 18, 19, … “De toutes ces belles passantes qu’on a pas su retenir” chantait Brassens. #10

Insigne comme peut l’ĂȘtre l’imprĂ©paration devant une pandĂ©mie; un signe comme l’amer que repĂšre enfin le marin dĂ©couragĂ©; un cygne comme l’animal dont la couleur inhabituelle de plume donne au statisticien et Ă  l’essayiste l’occasion de symboliser l’imprĂ©visible auquel nous sommes confrontĂ©s depuis la nuit des temps …

– Chercher la petite bĂȘte …

Le terme «cygne noir» dĂ©signe un Ă©vĂ©nement qui possĂšde trois caractĂ©ristiques: il n’avait pas Ă©tĂ© anticipĂ©, ses consĂ©quences sont majeures et on peut expliquer a posteriori pourquoi il est apparu. Comme la pandĂ©mie que nous connaissons en ce moment. Nombreux sont les commentateurs qui aujourd’hui parlent de «cygne noir» afin de dĂ©crire le rĂŽle jouĂ© par la pandĂ©mie du Covid-19 dans le dĂ©clenchement de la crise Ă©conomique et financiĂšre qui secoue actuellement la planĂšte. Mais que vient donc faire ce pauvre palmipĂšde dans cette histoire, vous demandez-vous peut-ĂȘtre? Ce terme trouve son origine dans les travaux de Nassim Nicholas Thaleb pour dĂ©signer un Ă©vĂ©nement qui possĂšde trois caractĂ©ristiques: il n’avait pas Ă©tĂ© anticipĂ©, ses consĂ©quences sont majeures et on peut expliquer a posteriori pourquoi il est apparu.

Covid-19 : le «cygne noir» et les aveugles
Par 
Isabelle This Saint-Jean, professeur d’Ă©conomie Ă  l’universitĂ© Paris-XIII, secrĂ©taire nationale du PS â€” 21 mars 2020 Ă  13:23. © LibĂ©ration

 

“Quel est le point commun entre l’invention de la roue, PompĂ©i, le krach boursier de 1987, Harry Potter et Internet ?
Pourquoi ne devrait-on jamais lire un journal ni courir pour attraper un train?
Que peuvent nous apprendre les amants de Catherine de Russie sur les probabilités?Pourquoi les prévisionnistes sont-ils pratiquement tous des arnaqueurs?
Ce livre révÚle tout des Cygnes Noirs, ces événements aléatoires, hautement improbables, qui jalonnent notre vie: ils ont un impact énorme, sont presque impossibles à prévoir, et pourtant, a posteriori, nous essayons toujours de leur trouver une explication rationnelle.
Dans cet ouvrage Ă©clairant, plein d’esprit d’impertinence et bien souvent prophĂ©tique, Taleb nous exhorte Ă  ne pas tenir compte des propos de certains « experts », et nous montre comment cesser de tout prĂ©voir ou comment tirer parti de l’incertitude.”
© Les belles Lettres

 

– À quoi bon les sondages ?

L’autre jour, Vivavoice indiquait que les Français, pour l’aprĂšs, plĂ©biscitaient “la souverainetĂ© collective”, “le dĂ©passement de la sociĂ©tĂ© de marchĂ©”, et la protection des “biens communs”.

 

– ProtĂ©ger les parquets …

Pauvre parquet…
À la “guerre” comme Ă  la “guerre”! Quelle “guerre”?

 

– (Et ça ne sert Ă  rien !) (la didascalie ne figure pas au scĂ©nario)

Je dois dĂ©sormais concĂ©der une addiction Ă  la sĂ©rie The Walking Dead et dans l’Ă©pisode 14 de la saison 5 je trouve deux fois le mot “mur”. Deux fois, inutilement.
La virose est amĂ©ricaine et mexicaine, israĂ©lienne et gazaouie etc… Et, comme citĂ© plus haut, le philosophe Paul Nizan considĂšre bien la France comme un “pays de procĂšs pour les murs mitoyens”.

 

– Et Georges …

La tellement bonne idĂ©e Ă©pistolaire “d’intĂ©rieur” du cousin Trapenard sur France Inter. L’autre jour, la lettre de Sorj Chalandon qui part d’une chanson de Henri Pol et Georges Brassens… dont je retiens ces deux derniers couplets .

Mais si l’on a manquĂ© sa vie
On songe avec un peu d’envie
A tous ces bonheurs entrevus
Aux baisers qu’on n’osa pas prendre
Aux cƓurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu’on n’a jamais revus

Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantĂŽmes du souvenir
On pleure les lĂšvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir

 

Pour le journaliste devenu romancier, c’est la folie du pĂšre qui nourrit un livre remarquable oĂč sont mises Ă  nu les dominations qui font les enfances douloureuses et les maturitĂ©s incertaines. Pour le “professeur Ă©mĂ©rite” de psychologie, la mĂšre est la dĂ©positaire du rĂ©cit qui dit l’Egypte de l’enfance et des gĂ©nĂ©rations antĂ©rieures… qui fait les fulgurances de ce dernier roman.”

 

Et donc forcĂ©ment chercher les pages cornĂ©es pour dire la marge
 la 12 de ce polar: Ça ne coĂ»te rien de demander de Sara Lövestam :

“Au dĂ©but, il Ă©tudiait les poubelles du coin de l’Ɠil et ne prenait que les canettes du dessus. AprĂšs quelques semaines, il s’est aperçu de deux choses. PremiĂšrement: il est plus rentable et plus discret de fouiller cinq poubelles en profondeur que d’en parcourir vingt en superficie. DeuxiĂšmement: quand vous avez les mains plongĂ©es dans les ordures, les gens Ă©vitent de vous regarder. S’ils le peuvent, ils vous ignorent mĂȘme complĂštement, alors autant y enfoncer le bras tout entier. Kouplan n’est pas encore parvenu Ă  surmonter le dĂ©goĂ»t que lui inspirent les vieux chewing-gums et les restes mĂąchouillĂ©s. Quant au risque de tomber sur des seringues, il ne veut mĂȘme pas y penser. “

 

Jours 15, 16, 17

J comme le Jour d’aprĂšs et M comme Mercredi, mon jour de MĂ©lancolie. “Le Canard enchaĂźnĂ©” est au citoyen ce que la vĂ©ritĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e est au dĂ©cillement : un adjuvant. S’y trouve ce qui congĂšle les naĂŻvetĂ©s politiques de l’Ă©lecteur de base. À moins qu’il s’agisse d’un nĂ©cessaire et hebdomadaire rappel, depuis 1915, de ce qui fait tenir ensemble …

1er avril 2020

– Si la poĂ©sie Ă©tait un mĂ©dicament, elle pourrait dire ceci :

De tout, il restera trois choses:
La certitude que tout Ă©tait en train
de commencer,
la certitude qu’il fallait continuer,
la certitude que cela serait interrompu
avant que d’ĂȘtre terminĂ©.
Faire de l’interruption, un nouveau chemin,
faire de la chute, un pas de danse,
faire de la peur, un escalier,
du rĂȘve, un pont
de la recherche…
une rencontre.

Fernando Sabino (1923-2004)
Extrait de O encontro marcado (Le rendez-vous convenu)

– Si nous reprenions les titres de Une du Canard enchaĂźnĂ©, notre revue de presse serait cela :

“Ces hostos qui font la manche …”

Trisha, infirmiĂšre: «J’ai payĂ© de ma poche sur Amazon des masques, des blouses, des gants»
InfirmiĂšre depuis seize ans dans une unitĂ© de soins intensifs d’un hĂŽpital non-lucratif de Brooklyn, le Brookdale University Hospital Medical Center, situĂ© dans le quartier dĂ©favorisĂ© de Brownsville, Trisha (1) voit aujourd’hui son hĂŽpital, d’une capacitĂ© de 300 patients, traiter une centaine de personnes testĂ©es positives au coronavirus, mais Ă©galement prĂšs de 80 qui attendent leurs rĂ©sultats. Jusqu’ici, au moins 20 personnes sont dĂ©cĂ©dĂ©es du Covid-19 dans l’hĂŽpital.
«On a 18 cas rien que dans mon unitĂ© de soins intensifs. Ce sont les cas les plus sĂ©rieux de l’hĂŽpital: insuffisance rĂ©nale, insuffisance respiratoire, dĂ©faillances de plusieurs organes
 Le premier dĂ©cĂšs Ă©tait un homme de 49 ans, mais on a aussi des patients de 30 ou 40 ans, avec ou sans pathologie prĂ©existante. Cette maladie ne discrimine ni sur l’ñge, ni sur le statut social, ni sur la couleur de peau.
«L’unitĂ© est pleine. On a dĂ» augmenter notre capacitĂ©, en rajoutant des lits lĂ  oĂč on pouvait, dans les espaces ouverts, ce qui est problĂ©matique pour les patients qui devraient ĂȘtre isolĂ©s. Au dĂ©but, les patients testĂ©s positifs au Covid-19 Ă©taient mis dans des box fermĂ©s par des vitres, mais on ne peut plus faire ça parce qu’ils sont trop nombreux. La seule chose qu’on peut faire, c’est tirer les rideaux entre les lits.
«Le personnel soignant subit de plein fouet le manque d’équipement de protection, qui est un problĂšme dans tout le pays. Dans mon hĂŽpital, l’approvisionnement est trĂšs limitĂ© : vous ne pouvez pas avoir de masque N95 si vous ne vous occupez pas directement d’un patient atteint du Covid. Comme d’autres infirmiĂšres, j’ai commandĂ©, et payĂ© de ma poche, du matĂ©riel sur Amazon : des masques, des blouses, des gants. Mon masque, une fois que je le mets, je ne l’enlĂšve plus de la journĂ©e.

© Libération, 1er avril 2020.

 

“Macron prend un coronavirage Ă  gauche...”

Emmanuel Macron en visite mardi 31 mars 2020 Ă  la sociĂ©tĂ© de production de masques Kolmi-Hopen, Ă  Saint-BarthĂ©lĂ©my-d’Anjou, prĂšs d’Angers (Maine-et-Loire). ( © Photo LoĂŻc Venance. AFP)

 

“La course folle aux masques

“Nous sommes en janvier. Dans l’entourage du professeur JĂ©rĂŽme Salomon, le directeur gĂ©nĂ©ral de la santĂ©, on s’inquiĂšte dĂ©jĂ , selon les informations recoupĂ©es de Mediapart : les responsables politiques n’osent pas avouer Ă  la population que les masques risquaient de manquer, et prĂ©fĂšrent dire dans un premier temps que les masques sont inutiles, jusqu’à ce que les commandes arrivent.
Le 24 janvier, quelques heures avant la confirmation de trois cas europĂ©ens (et français) de coronavirus, la ministre de la santĂ© AgnĂšs Buzyn 
se veut rassurante Ă  la sortie du Conseil des ministres : Â« Les risques de propagation du virus dans la population [française – ndlr] sont trĂšs faibles. Â»
Mais le rĂ©sultat le plus dĂ©cevant vient des achats Ă  l’étranger. Selon une estimation de Mediapart, que le ministĂšre de la santĂ© nous a confirmĂ©, la « cellule masques Â» a rĂ©ussi Ă  importer moins de 20 millions d’unitĂ©s entre dĂ©but mars et le 21 mars. Le ministre de la santĂ© a indiquĂ© publiquement que ces Â« difficultĂ©s Â» viennent de la Â« course mondiale aux masques Â» provoquĂ©e par la pandĂ©mie, qui fait qu’« aucun pays au monde ne fait face Ă  sa demande Â»”.
 
© Mediapart, 2 avril 2020 (Masques: les preuves d’un mensonge d’Etat).

 

“Par mesure de prĂ©caution le 1er avril 2020 est reportĂ© au 1er avril 2021…”

Les entreprises qui renoncent à verser des dividendes dévissent à la bourse.
© France Inter, 2 avril 2020.

– On commence Ă  parler dĂ©confinement par Ă©tapes. Un autre tour de France.

– DrĂŽle d’histoire que la nĂŽtre et celle du monde coronavirĂ© quand-mĂȘme. Didier Daeninckx est un as en matiĂšre de vigilance politique et de ce qui fait tenir ensemble ou pas :

“Ainsi donc cet auteur de polars, longtemps Albertivillarien avec pavillon et jardin, nourrirait avec ses 76 “petites” nouvelles la grande histoire. Son prĂ©facier Patrick Boucheron va mĂȘme jusqu’à un “comme si l’histoire n’était rien d’autre qu’un ensemble de fictions bien composĂ©es”. Que l’historien du collĂšge de France adoube l’écrivain de noire littĂ©rature. On aura tout lu!”

 

Et donc forcément chercher les pages cornées 
 la 516. Les mots pour le dire et autres romans de Marie Cardinal :

“J’avais trente ans. J’Ă©tais en trĂšs bonne santĂ©, je pouvais en avoir pour cinquante ans Ă  ĂȘtre enfermĂ©e et peut-ĂȘtre que je me serais laissĂ©e aller complĂštement sans mes enfants. Peut-ĂȘtre que sans eux j’aurais cessĂ© de me battre. Car la lutte contre la chose Ă©tait Ă©puisante et, de plus en plus, j’Ă©tais tentĂ©e par les remĂšdes qui me livraient Ă  un nĂ©ant pĂąteux et doux. Mes enfants Ă©taient des ĂȘtres humains que j’avais dĂ©sirĂ©s Ă©normĂ©ment. Ils n’Ă©taient pas nĂ©s par hasard. Depuis que j’Ă©tais toute petite je me disais : “Un jour j’aurai des enfants et je fabriquerai avec eux et pour eux une vie de chaleur, d’affection, d’attention, de gaietĂ©.” Tout ce dont j’avais rĂȘvĂ© quand j’Ă©tais enfant moi-mĂȘme. Ils Ă©taient venus au monde chargĂ©s de leur vie toute neuve, robustes, trĂšs diffĂ©rents les uns des autres. Ils poussaient bien. Nous nous adorions. J’aimais qu’ils rient, j’aimais leur chanter des chansons.
Et puis cela avait Ă©tĂ© le gĂąchis : la chose Ă©tait venue, revenue et ne me quittait plus…”

« Il y a quelques annĂ©es, j’ai lu Les mots pour le dire de Marie Cardinal. Plus que l’enthousiasme de la personne qui m’a conseillĂ© ce livre, c’est son titre qui m’a persuadĂ©e : cinq mots pris Ă  Boileau qui dĂ©crivent clairement tout le programme et l’ambition d’un romancier. Pourtant Cardinal n’avait pas projetĂ© une fiction :; il s’agissait de documenter sa folie, sa thĂ©rapie et le processus complexe de sa guĂ©rison dans une langue aussi exacte et Ă©vocatrice que possible, afin de rendre accessible Ă  autrui son expĂ©rience et ce qu’elle en avait elle-mĂȘme compris. Un genre de rĂ©cit oĂč la vie semble venir se mouler de façon saisissante dans certaines sortes de psychanalyse. Et Cardinal a rĂ©ussi de maniĂšre idĂ©ale Ă  restituer l'”histoire profonde” de sa vie. » Toni Morrison © Grasset

Les mots pour le dire de Marie Cardinal (1928-2001) dont l’exergue est le suivant : Au docteur qui m’a aidĂ©e Ă  naĂźtre.

 

Jours 13 et 14 …

Tourner Bourrique. Sachant que vous ne pouvez jamais vous Ă©loigner de plus d’un kilomĂštre de votre point de dĂ©part, combien allez-vous parcourir sur le cercle (tracĂ© avec un compas Ă  partir dudit point) que vous allez rejoindre. Sachant que vous courrez Ă  10,34 km/h de moyenne et qu’une sortie quotidienne ne peut excĂ©der une heure, quelle est la longueur de votre footing quand vous serez revenu et Ă  quelles conditions?

© Ph. L

– Quand les temps incertains que nous vivons nous font rejouer Ă  l’Ă©cole primaire … et au non sens.

– “Pour le moment, il voulait faire comme tous ceux qui avaient l’air de croire, autour de lui, que la peste peut venir et repartir sans que le cƓur des hommes en soit changĂ©” Ă©crit Albert Camus dans La peste (1947). Grande question que celle des jours d’aprĂšs. MĂȘme si le ministre de l’Ă©conomie appelle Ă  la modĂ©ration, la rente sera-t’elle moins obĂšse ? Le service public rĂ©habilitĂ© ? l’hĂŽpital ressourcĂ© ? Et le libĂ©ralisme …. ? Et lĂ  me manque le qualificatif.

– Magnifique Annie Ernaux dans la lettre lue ce matin de quatorziĂšme jour de confinement par Augustin Trapenard sur France Inter :
“Depuis que vous dirigez la France, vous ĂȘtes restĂ© sourd aux cris d’alarme du monde de la santĂ© et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier -L’Etat compte ses sous, on comptera les morts – rĂ©sonne tragiquement aujourd’hui.” Et l’Ă©crivaine d’ajouter : “Prenez garde, Monsieur le PrĂ©sident, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour dĂ©sirer un nouveau monde. Pas le vĂŽtre !”

Émission du 30 mars 2005 :
Quand il s’agit de dire comment on continue d’aimer aprĂšs et grĂące Ă  celle qui a Ă©tĂ© aimĂ©e et qui n’est plus; quand le texte et l’image dialectisent le rapport amoureux et sexuel

Nous avions également reçu Annie Ernaux en 2000 avec Franck Ribault.
Faire se rencontrer la romanciĂšre et le boucher. Son pĂšre interdisait Ă  la maison les livres, voyait d’un mauvais oeil les Ă©tudes. Alors, il cachait son cartable avant de rentrer chez lui. Il aura un CAP et lira en cachette pour nourrir sa passion. De la grande auteure française on sait l’enfance normande et compliquĂ©e. Ces deux-lĂ  connaissent donc l’expression “gens de peu”. Lire les a sauvĂ©s!
Des mots de minuit n°20 du 8 mars 2000.

– Paradoxe : rester confinĂ©s, donc ne rien faire pendant cette prĂ©tendue guerre si mal prĂ©parĂ©e faute d’avoir cherchĂ© une paix sociale, c’est aider celles et ceux qui font tout.

– Noter dans la litanie des chiffres qu’en France, plus de 7 000 Ă©tablissements accueillent 700000 personnes ĂągĂ©es. 
«Les fĂ©dĂ©rations du secteur m’ont fait part de leur besoin de 500 000 masques chirurgicaux par jour, a dit le ministre de la santĂ© …

Donc forcĂ©ment chercher les pages cornĂ©es 
 la 31 d’un livre de Kaoutar Harchi

Gorge nouĂ©e. Suffocation. Vertiges. NausĂ©es. Envie brutale de fuir cette maison singuliĂšre, aux frontiĂšres de l’irrĂ©el, cette maison dont les femmes disent qu’elle est le vestige d’un temps ancien, archaĂŻque, une maison de pierres aux chambres carrĂ©es, Ă  peine meublĂ©es – un lit, une chaise, une tablette -, une maison sans la moindre trace de couleur oĂč rĂšgne le silence des cimetiĂšres, l’obscuritĂ© des forĂȘts, une maison entourĂ©e d’un terrain vague, construite Ă  l’Ă©cart de la ville par des hommes aidĂ©s de femmes dans le but d’isoler d’autres femmes, la maison des dĂ©lits du corps oĂč l’on ne chĂątie ni ne violente, oĂč on rĂ©Ă©duque, jour aprĂšs jour, au risque d’y passer des annĂ©es, par la seule force de l’enfermement.
Il faudrait dire : de l’emmurement.

À l’origine notre pĂšre obscur.

“EnfermĂ©e depuis toujours dans la “maison des femmes” – oĂč maris, frĂšres et pĂšres mettent Ă  l’isolement Ă©pouses, sƓurs et filles coupables, ou soupçonnĂ©es, d’avoir failli Ă  la loi patriarcale –, une enfant a grandi en tĂ©moin impuissant de l’aliĂ©nation de sa mĂšre et en victime de son dĂ©samour. Le jour oĂč elle parvient Ă  s’échapper, la jeune fille aspire Ă  rejoindre enfin son pĂšre dont elle a rĂȘvĂ© en secret sa vie durant. Mais dans la pĂ©nombre de la demeure paternelle la guette un nouveau cauchemar d’oppression et de folie. Entre cris et chuchotements, de portes closes en pĂ©rilleux silences, Kaoutar Harchi Ă©crit Ă  l’encre de la tragĂ©die et de la compassion la fable cruelle de qui tente de s’inventer, loin des clĂŽtures disciplinaires Ă©rigĂ©es par le groupe, un ailleurs de lumiĂšre.” © Actes Sud

 

Kaoutar Harchi Ă©tait l’invitĂ©e Des mots de minuit en octobre 2014 avec le documentariste StĂ©phane Ragot.
Le teaser dit qu’un “photographe part sur les traces de ses grands-pĂšres militaires
 Il dĂ©voile dans un film impudique le roman d’un pays, la France, en guerre avec elle-mĂȘme.” Tiens donc

Le critique dit qu’il y a chez Kaoutar Harchi, jeune auteure, une qualitĂ© et une promesse littĂ©raires remarquables.
Pour l’un et l’autre, le jeu et l’obligation de la mĂ©moire et de sa sublimation


 

Jours 10, 11, 12 …

Ce confinement a des allures de film Ă©tirable. Il s’enroule autour des doigts quand on s’apprĂȘte Ă  protĂ©ger l’aliment. Mais avec ses dĂ©licatesses de peau ridĂ©e, il dit la saloperie virale actuelle. Quand, enfin, le capitaine Haddock s’est dĂ©pĂȘtrĂ© et triomphe de son gluant plastifiĂ©, la fine et parfaite pellicule est en place. Son lissĂ© retrouvĂ© et transparent met Ă  l’abri le rosbif ou le reste de carottes…

… Reste Ă  sĂ©parer la partie utilisĂ©e de son rouleau car on n’a pas gardĂ© l’emballage cartonnĂ© . Et le film s’Ă©tire, s’Ă©tire (deux semaines dĂ©jĂ  et deux autres)… et finit par rompre, nous laissant quelques filaments de notre misĂšre. À l’heure des bilans : l’Ă©vidence d’une bonne protection mais la difficultĂ© de sa mise en Ɠuvre.

The Walking Dead. Saison 4, peut-ĂȘtre l’Ă©pisode 5. Hershel Green, le patriarche unijambiste et Rick Grimes, l’ancien shĂ©rif “chef” de la “famille” rĂ©fugiĂ©e dans une prison de haute sĂ©curitĂ© parlent d’un mĂ©chant virus qui la dĂ©cime.

Se promener au fil de quelques citations attestées ou apocryphes des invités des matinales radio qui se raccrochent à quelques plumes.
John Steinbeck (1902-1968) : “Une Ăąme triste peut tuer plus vite qu’un microbe …”
Jean-Paul Sartre (1905-1980) : Jamais nous n’avons Ă©tĂ© aussi libres que sous l’occupation allemande…”
Rudyard Kipling (1865-1936) : “La premiĂšre victime de la guerre c’est toujours la vĂ©ritĂ©...”

Chez les Anglais, entendre “any rocket science for this…” (c’est pas compliquĂ©!) pour qualifier la simplicitĂ© des mesures de prĂ©caution en pĂ©riode de virose (les mains, la manche, le mĂštre, le salut)

Nouvelle routine : lire le journal numĂ©rique. Une habitude qui Ă©vite les dĂ©placements aux vieux accros de la presse papier (Le Monde du 27 mars 2020) mais qui n’empĂȘche rien …

Donc forcĂ©ment chercher les pages cornĂ©es 
 Quand on entend parler de l’augmentation
(+ 30% selon le journal de France 2) des violences conjugales ou de la difficultĂ© de l’intersubjectivitĂ© confinĂ©e qui dĂ©truit et abĂźme…
Pages 50 et 51 de Heureuse fin (Feliz Final) de Isaac Rosa :

… tout ce magnifique effondrement que je dĂ©sirais partager et constater et noter, surprendre la beautĂ© de chaque Ăąge, le dĂ©sir qui s’actualise, ce qu’il y a d’inespĂ©rĂ© au fait de trouver excitant un corps vieilli qui quelques annĂ©es plus tĂŽt aurait fait naĂźtre chez moi du rejet dans sa nuditĂ©, sa rugositĂ© et son odeur, mais qu’alors, une fois venu ce jour, je voudrais caresser, sentir, mordre. Parce que nous aurions vieilli ensemble. “Je ne te toucherai plus. Je ne te verrai pas mourir.”

Attendrissant. Que veux-tu que je te dise ? Dois-je te remercier d’avoir vĂ©nĂ©rĂ© sans rien dire mon ramollissement et mon fascinant duvet dorĂ© pendant que tu rĂ©citais tes petits poĂšmes sentimentaux, au lieu de me parler et de me dire que tu n’allais pas bien, que tu Ă©tais tombĂ© amoureux d’une autre femme et voir si nous pouvions encore tout arranger ? Comme c’est joli. Notaire de mon, comment disais-tu, notaire de mon obsolescence ? Non, je n’ai mĂȘme pas trouvĂ© ça drĂŽle. Les mots d’amour qui Ă  un moment prĂ©cis peuvent Ă©mouvoir, hors contexte, hors du nĂ©cessaire contexte Ă©motionnel, sont toujours ridicules. VoilĂ  ce qu’est ta description de mes “marques de vie” : ridicule…

heureuse fin

“Comme beaucoup de couples, Antonio et Ángela ont connu un amour hors du commun. Et comme beaucoup de couples, aprĂšs treize ans de passion, ils ont fini par divorcer. Quand commence Heureuse fin, Antonio erre dans l’appartement conjugal vidĂ© par les dĂ©mĂ©nageurs. Les souvenirs affluent. C’est le point de dĂ©part d’un roman d’un genre particulier oĂč tout, de la premiĂšre rencontre Ă  la sĂ©paration, est racontĂ© Ă  rebours.
Tour Ă  tour, Antonio et Ángela prennent la parole, et se livrent Ă  une autopsie de leur vie commune : le mariage, les enfants, les problĂšmes d’argent, l’usure du temps
 Seulement chacun a son point de vue sur les raisons de leur Ă©chec : leurs rĂ©cits se complĂštent, se disjoignent, et parfois se contredisent. Les illusions de l’un se retrouvent ruinĂ©es par les attaques de l’autre, et vice-versa. L’amour est quelquefois une bataille oĂč les coups les plus durs sont portĂ©s dans les mots.”
© Christian Bourgois Éditeur. Traduit par Jean-Marie Saint-Lu.

 

Jours 7,8,9 ...

“À la claire fontaine, m’en allant promener, j’ai trouvĂ© l’eau si belle que je m’y suis baignĂ©… ” chante Manu Dibango dans la nuit du 22 avril 1999 sur le plateau du milliĂšme Cercle de minuit. L’innocence de la comptine en hommage Ă  l’une des milliers de victimes du virus…

Manu Dibango. Jazz à Marciac. 10 août 2017. © Fernand Fourcade Sipa

Étrange d’avoir tout ce temps de nostalgie pour regarder d’anciennes Ă©missions. Manu Dibango (1933-2020) est mort du coronavirus hier Ă  Melun.
Il y a 21 ans, avec lui, nous fĂȘtions le milliĂšme numĂ©ro d’un Cercle singulier, un magazine culturel exigeant imaginĂ©e du temps prĂ©sidentiel d’HervĂ© Bourges (un ami, mort lui aussi, de Manu Dibango) Ă  France 2. Laure Adler, Michel Field, Bernard Rapp, Olivier Mine, FrĂ©dĂ©ric Mitterrand en furent les timoniers, ThĂ©rĂšse Lombard la productrice. Au gĂ©nĂ©rique de cette Ă©mission, exceptionnelle de ses cinq heures, on trouve notamment et dans un joyeux dĂ©sordre :
Martial Solal, Björk, Papa Wemba, Johnny Clegg, Daniel Buren, Yves Coppens, Stanislas Nordey, Brigitte Rouan, Virginie Despentes, Michel Wieviorka, Alain Touraine, Jacques BonnaffĂ©, Pierre Miquel, Olivier Py, Malek Chebel, Denis Podalydes, Geoffrey Oryema, Dominique Blanc, Jeanne Moreau, Jane Birkin, Juliette GrĂ©co, Reinette l’Oranaise, La fanfare La Vaginale, Sabor a Son, Ettore Scola, Nanni Moretti, Calvin Russel, Anouk Grinberg, Michel Piccoli, Patrice ChĂ©reau, I Muvrini.
Certain-e-s sont mort-e-s. Toutes et toutes, elles et ils incarnent une magnifique conversation offerte par le service public. Elle est toujours, métisse, radicale, réjouissante ! Elle se poursuit sur desmotsdeminuit.fr à toute heure confinée du jour et de la nuit.

 

Nomad’s Land … Une des sĂ©ries sur Des mots de minuit. Marco et Paula sont deux nomades pour lesquels le mĂ©tier ou l’activitĂ© est un passeport pour le monde. L’un est consultant. L’autre s’implique dans l’humanitaire 
 Aujourd’hui, ils sont confinĂ©s en Virginie đŸ‡ș🇾… Et Marco note ceci :

Photo de Times Square le 23 Mars 2020, l’intersection la plus frĂ©quentĂ©e de New York City en temps normal. OĂč sont-ils tous passĂ©s ? ©AFP / Angela Weiss

C’est en voyant ces jours derniers des images des rues dĂ©sertĂ©es de New York City placĂ© en quarantaine que je me suis souvenu de cette conversation post 11 septembre, et des images de la tĂ©lĂ©vision qui montraient la ville dans les jours qui avaient suivi l’attaque. Brutalement, il semblait qu’un monde avait disparu.
L’attaque de Covid 19 aura Ă©tĂ© plus lente et plus sournoise, une lente dĂ©flagration qui, elle aussi, vide les rues et sidĂšre les tĂȘtes, la peur de l’abĂźme qui s’ouvre, le dĂ©semparement face aux multiples incertitudes – Quand les Ă©coles rouvriront-elles? Vais-je ĂȘtre payĂ© pendant que j’attends Ă  la maison la fin de la crise? Mon plan de retraite va-t-il s’évanouir dans les tourmentes des marchĂ©s financiers et des bourses? Que faire, si je me mets Ă  tousser et avoir une lĂ©gĂšre fiĂšvre? Qu’est-ce que le PrĂ©sident raconte? Qui croire? Et oĂč trouver des rouleaux de papier toilette?

Nomad’s land. Les jours d’aprĂšs. 
 Les carnets d’ailleurs de Marco et Paula #243

 

Quant à la mort, sur une page cornée, la 217, je retrouve ceci dans Forever valley de
Marie Redonnet :

Le Tripode 2017. Éd. de Minuit 1986

J’ai portĂ© Bob jusqu’Ă  la troisiĂšme fosse. Je l’ai fait presque machinalement. Je l’ai plus traĂźnĂ© que portĂ©. Qu’est ce que ça peut faire maintenant qu’il est mort ? C’est la mĂȘme fosse devant laquelle on a dormi la premiĂšre nuit oĂč Bob est venu au presbytĂšre. C’Ă©tait juste samedi dernier. C’est la seule fosse qui regarde vers le col. C’est celle-lĂ  que Bob aurait choisie. J’ai fait exactement comme j’ai fait pour le pĂšre. J’ai mis Bob Ă  mĂȘme le roc. C’est le mĂȘme roc que dans la tombe du pĂšre. Cette fois, je l’ai fait de nuit, et pas en plein soleil. Il y a la pleine lune aussi et les Ă©toiles, comme l’autre nuit oĂč Bob et moi on a dormi au bord de la fosse. J’ai passĂ© ma nuit Ă  enterrer Bob, Ă  combler la fosse avec la terre. J’ai pris la terre avec mes mains. Je ne veux plus jamais me servir de la pelle. Quand la fosse a Ă©tĂ© comblĂ©e, je ne l’ai pas entourĂ©e de pierres comme celle du pĂšre, mĂȘme si elles sont symĂ©triques, l’une au nord et l’autre au sud. BientĂŽt la tombe de Bob ne se distinguera plus du jardin. Les herbes vont la recouvrir. La tombe du pĂšre, il restera les pierres de l’Ă©glise pour la dĂ©limiter. C’est comme ça que j’ai voulu que ce soit.”

Le mot de minuit de Marie Redonnet est “PoĂ©sie, la rĂ©sistance Ă  un monde antipoĂ©tique au possible
Incertain: le mot convient Ă  l’une, romanciĂšre que la forme courte du haĂŻku a fait naĂźtre au roman. Et Ă  l’autre, comĂ©dien qui a choisi de jouer ou de dire sur le fil rĂŽles et textes, aujourd’hui, les presque derniers mots de Beckett. Pour l’une dont les personnages sont toujours dans l’improbable d’une identitĂ© a faire â€œĂ©mĂšreger”. Pour l’autre qui, parfaitement immobile, redonne l’Irlandais!

 

Jours 5 et 6 ...

Se penser chat d’appartement, c’est nuire au statut de confinĂ© et oublier une mĂ©tĂ©o virale. Comme les annales recensent finalement assez peu de chats morts d’ennui, il semble que le rapport du fĂ©lin au temps soit somptueux ou forcĂ©ment sublime…

Jours 5 et 6.
En fonction des heures du jour, on pourra retenir les Ă©tirements matutinaux (pauvre moquette!); le fauteuil de 10 heures; le “tu veux une boĂźte?” qui fait jaillir l’animal du diable vauvert et miauler le midi pour la pitance. Puis le canapĂ© du temps de la sieste; le coin de bureau frappĂ© de soleil du dĂ©but d’aprĂšs-midi Ă  guetter les pigeons des bords de fenĂȘtre; au choix, le lit de la petite maĂźtresse ou la chaise Ă  coussin du dĂ©but de soirĂ©e. Et… rĂ©glĂ©e comme une pendule, l’attente du soir : le retour du maĂźtre qui ne sera plus quittĂ© (bas de pantalon couverts de poils) avant qu’il ne prenne l’animal aussi amical que domestique pour qu’il s’enroule sur son giron, toujours dans le sens des aiguilles d’une montre. VoilĂ  bien un temps de chat, plus analphabĂšte que celui du rabbin. Il ne sait pas Ă©crire confinement. Mais, en grand as du ici et maintenant, il l’a mĂ©tabolisĂ©…

Je raconte tout ça parce que l’Ă©crivain mozambicain Mia Couto, Emilio Leite Couto de son patronyme de naissance disait ici rĂ©cemment que ce prĂ©nom lui venait de l’enfance quand il Ă©tait entourĂ© de chats et qu’il voulait en ĂȘtre un.

Le grand entretien de Mia Couto sur Des mots de minuit (mars 2020).
“Ses parents ayant fui le dictateur portugais Salazar (1889-1970), AntĂłnio Emilio Leite Couto se retrouve Ă  naĂźtre en 1955 au Mozambique dont il est devenu un Ă©crivain emblĂ©matique, largement exportĂ© et traduit. Biologiste de formation et de mĂ©tier, par ailleurs journaliste, il a le sens du facĂ©tieux. “Mia” Couto, enfant, Ă©tait entourĂ© de chats.”

 

Deux de mes amis. L’un est contraint par des mĂ©dicaments qui font de lui un immunodĂ©primĂ©. Son interdiction mĂ©dicale de sortie est absolue. Il rĂ©flĂ©chit depuis Ă  son statut de personne Ă  risques. Il me dit avoir Ă©crit et laissĂ© une lettre destinĂ©e au personnel mĂ©dical au cas oĂč il serait rattrapĂ© par le virus. Pas moi, si vous avez Ă  choisir !
L’autre est psychologue et requise, dans l’hĂŽpital oĂč elle travaille, pour dĂ©sormais aider les personnels soignants.

Plus loin, je lis ceci de la diariste LeĂŻla Slimani dans le journal Le Monde (Le 22 mars) :
“Depuis un peu plus d’un an, je suis marraine de l’association Lire pour en sortir, qui s’est donnĂ© pour mission de fournir des livres et propose un accompagnement personnalisĂ© pour les dĂ©tenus de France…
Depuis lundi 15 mars, les dĂ©tenus sont privĂ©s de toutes les visites au parloir et de toutes les activitĂ©s comme l’école ou la bibliothĂšque, avec des conditions de promenade extrĂȘmement restreintes. Ils passent leurs journĂ©es en cellule Ă  trois, quatre et parfois plus dans neuf mĂštres carrĂ©s …”


Il y a toujours surpopulation dans les prisons françaises.

Coronavirus. Le jour d’avant…
– Samedi dernier, extĂ©rieur jour, fin de mat, veille d’un premier tour dĂ©lections municipales surrĂ©aliste. Sortant de sa permanence, le probable maire, non encore Ă©lu, vient vers moi me tend la main. Je tends la mienne instinctivement, la rĂ©tracte aussi vite, ne laissant qu’un doigt dans cette Ă©nergique poigne amicale.

Vous serrez encore la main et vous serez encore-lĂ  demain ?
Ah, j’ai oubliĂ© ! (Grand sourire de double circonstance)…

Jamais, je n’aurais pensĂ© Ă  :
– vĂ©rifier l’efficacitĂ© de mon nez ou l’ampleur de mes capacitĂ©s pulmonaires (deux des symptĂŽmes du prĂ©dateur). Le voisin d’en face revient d’exercice : “Ouf, j’ai couru sans dĂ©tresse respiratoire et je conserve l’odorat!”
– Attendre ou chercher le nombre de personnes guĂ©ries ou sorties de l’hĂŽpital.
“La Chine a recensĂ© au total plus de 81 000 personnes contaminĂ©es, dont seules 6 013 sont encore malades, selon les autoritĂ©s sanitaires.” (Dans une gazette du matin)
– Remarquer des policiĂšres et des policiers sans gants ni masque.

Celui d’aprĂšs…
Question : une semaine aprĂšs oĂč en est-on de l’état d’inconscience ?

Promenade quotidienne. Consigne du “petit tour prĂšs de chez soi” respectĂ©e. La nationale est sans Ăąme qui vive. Sans chat, sans chien non plus d’ailleurs. Seul, un casque sur un scooter repĂšre le barrage bleu et prend la tangente par le bois…

Peut-ĂȘtre pas une bonne idĂ©e pour le rĂ©dacteur en chef de ce magazine d’avoir commencĂ© Ă  visionner la sĂ©rie Chernobyl qu’il estime “remarquablement filmĂ©e” avant de dire que “ça a bien Ă©tĂ© pire ailleurs”.

Pour ma part j’attaque la saison 1 de The Walking dead (TWD). La philosophe et exĂ©gĂšte de sĂ©ries, Sandra Laugier (reçue par Des mots de minuit) estime que “TWD n’est pas une histoire de morts-vivants ou de «zombies», terme totalement proscrit de la sĂ©rie, mais, comme The Affair, une mĂ©ditation sur notre forme de vie, et l’exploration des moyens par la fiction de rendre comprĂ©hensible, sensible ou de raviver cette sensation difficile Ă  dĂ©finir pour les humains, d’ĂȘtre vivant.”
Joli ce mot “dĂ©sorientĂ©” du shĂ©rif Rick Grimes qui, aprĂšs ĂȘtre sorti du coma Ă  la suite d’une blessure, dĂ©couvre que le monde est envahi de morts-vivants Ă  cause d’un virus ? D’un champignon ? D’une bactĂ©rie ? De l’Ɠuvre de Dieu ?

Donc forcĂ©ment chercher les pages cornĂ©es … Dans Nouvelle du jeu d’Ă©checs de Stephan Zweig page 1459.

“En nous enfermant chacun sĂ©parĂ©ment dans un vide total, dans une piĂšce hermĂ©tiquement coupĂ©e du monde extĂ©rieur, on voulait causer, non de l’extĂ©rieur par les coups et le froid, mais de l’intĂ©rieur, cette pression qui finirait par forcer les lĂšvres Ă  s’ouvrir. À premiĂšre vue la chambre qui m’avait Ă©tĂ© attribuĂ©e n’avait rien de dĂ©plaisant. Elle avait une porte, un lit, une chaise, une cuvette pour se laver, une fenĂȘtre grillagĂ©e… /… tout autour de moi et mĂȘme de mon propre corps, on avait construit un nĂ©ant parfait.” (Traduction de Bernard Lorthlary)

 

Jour 4 ...

Il est parfois utile de dire au patient que l’effondrement dont la crainte mine la vie a dĂ©jĂ  eu lieu a Ă©crit un jour en substance le pĂ©diatre Donald Winnicott (1896-1971). Comme la mathĂ©matique, la psychanalyse (il en fut aussi) peut ĂȘtre un art de la consolation par mauvais temps de virose…

Jour 4.
MĂȘme si nous savons depuis Stig Dagerman (1923-1954) que notre besoin de consolation est impossible Ă  rassasier, il n’est pas inutile pour nos gĂ©nĂ©rations de rĂ©flĂ©chir Ă  quelques effondrements. GĂ©nĂ©rations qui n’ont pas connu la guerre mais l’Europe et ses soubresauts; le mur de Berlin qui est tombĂ©; Reagan et Thatcher qui leur ont fait croire que le marchĂ© des premiers de cordĂ©e Ă©tait l’alternative. Pas de quoi les faire rĂ©flĂ©chir aux gestions contemporaines du concert des nations et Ă  une petite planĂšte qu’elles Ă©puisent sans vergogne.
Sauf qu’aujourd’hui, tout humain va pouvoir se sentir concernĂ©e. À la porte, une bonne vieille angoisse de mort.

Les brisures intimes ont d’autres lieux oĂč se panser.

Ne retenons donc que deux ou trois de ces “effondrements”. Ils me sont citoyens ou professionnels.
1994 : Au Rwanda, un gĂ©nocide va durer trois mois et faire entre 800 000 et un million de morts. Le 11 septembre 2001, des avions percutent en boucle Ă  la tĂ©lĂ©vision qui ne connaĂźt pas encore le feu continu du tout info deux tours jumelles qui n’en demandaient pas tant.
En juillet 1995, Ă  deux heures de vol de Paris (ah, les poncifs !), 8000 musulmans bosniaques sont massacrĂ©s Ă  Srebrenica. Mladić a pris perpĂšte. Crime contre l’humanitĂ©.
Et la Syrie et La MĂ©diterranĂ©e comme cimetiĂšre. Et l’Ebola avec sa lĂ©talitĂ© de 39,5% qui rendait un continent moins Ă©gal et plus mortel que d’autres, il y a, Ă  peine, deux, trois, ans.
Une litanie qui ne donne aucune immunitĂ© mĂ©moire. Nous avons rapportĂ©, filmĂ©, Ă©crit encore et encore. EssayĂ© de dire … encore et encore. Et aujourd’hui, dans un continuum qui fatigue ou sidĂšre avant d’informer.

Yolande Mukagasana est l’une des survivantes tutsis du gĂ©nocide Rwandais de 1994 pendant lequel son mari et son enfant dont elle a voulu rencontrer le bourreau ont Ă©tĂ© massacrĂ©s. Elle a tĂ©moignĂ© dans deux livres (“La mort ne veut pas de moi” et â€œN’aie pas peur de savoir” ).

C’est peut-ĂȘtre le mot dignitĂ© qui s’incarne dans cette Ă©mission de l’hiver 1999. Nous sommes 5 ans et demi aprĂšs le gĂ©nocide qui a eu lieu au Rwanda et qu’a tant tardĂ© Ă  considĂ©rer la communautĂ© internationale. Le tĂ©moignage de Yolande Mukagasana pose une souffrance personnelle et cette mĂ©moire nĂ©cessaire qui fait dĂ©faut malgrĂ© les “plus jamais ça!” des bonnes consciences gouvernementales


 À commencer par celle de la France dont la position et les ambiguitĂ©s (ce qui s’appelle un mot faible) Ă  l’époque de ce gĂ©nocide continuent d’ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ©es.”    
Des mots de minuit #12. Ă‰mission du 8 dĂ©cembre 1999.


… MilitĂ©, manifestĂ©, regrettĂ©, pleurĂ©, “conseildesĂ©curitĂ©iser” encore et encore. Rien n’y a fait. Tout le monde, rassasiĂ©, Ă  l’abri de ses frontiĂšres ou de ses rĂ©cits, a fini par tourner la tĂȘte. Par consommer, comme tout le reste, ce dĂ©sordre du monde. Comme si le supermarchĂ© Ă©tait devenu habitude et tropisme. Un gamin … mort sur une plage … est une tĂȘte … enfouie dans le sable … de gondole.

Aujourd’hui, mĂȘme si nous sommes loin d’ĂȘtre toutes et tous logĂ©-e-s-confinĂ©-e-s Ă  la mĂȘme enseigne, nous sommes toutes et tous Ă©gales et Ă©gaux face aux effets pathogĂšnes de cette virose mondialisĂ©e. VoilĂ  bien la diffĂ©rence. Nous avons autrement et collectivement peur. C’est une premiĂšre dans l’histoire de ces gĂ©nĂ©rations pour partie, pour partie seulement, repues. La carte virale est Ă  la rougeole gĂ©nĂ©ralisĂ©e et Ă  l’aporie. Tous directement concernĂ©s. Une premiĂšre donc et un ennemi invisible.

 

Libre association.
Sardou a chantĂ© les villes de grande solitude. Elles ne le sont pas encore tout Ă  fait. Ça court encore Ă  tour de bras sur les bords de Seine ou de Garonne. Et difficile de prendre l’air quand les grands ensembles rassemblent leur monde dans d’improbables squares.
Paul Nizan, dans Eden Arabie parlait aussi (pas que des vingtenaires) de la France comme d’un “pays de procĂšs pour les murs mitoyens”. Et si les clĂŽtures finissaient donc par devenir utiles dans notre guerre aux postillons.
Rappel pour les vingtenaires:
“J’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel Ăąge de la vie.
Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idĂ©es, la perte de sa famille, l’entrĂ©e parmi les grandes personnes. Il est dur Ă  apprendre sa partie dans le monde.”
© Paul Nizan

Promenade quotidienne. Consigne respectĂ©e. La nationale est sans Ăąme qui vive …

Et forcĂ©ment chercher les pages cornĂ©es … La 123

“(C’est de cette maniĂšre qu’ayant pris claire conscience de ses maladresses et de leurs consĂ©quences, l’homme se trouva contraint de conclure:)
” Certes, mes chances se sont faites fort lointaines. Au point oĂč j’en suis, essayer de me cramponner Ă  telle ou telle vague possibilitĂ© d’un secours venu de l’extĂ©rieur serait chose vaine : le faux espoir, l’expectative ne me seraient que poison que je me servirais Ă  moi-mĂȘme. En l’Ă©tat oĂč sont les choses, je n’ai plus Ă  attendre qu’on vienne m’ouvrir la porte : Ă  moi d’agir de l’intĂ©rieur, de me frayer de force le chemin, de rĂ©aliser mon Ă©vasion. Je n’ai pas d’autre parti; et dĂ©sormais, aucune hĂ©sitation de ma part ne saurait excusable”
. (Traduction de Georges Bonneau)

 

Jour 3 ...

La mathématique est un art de la consolation temporaire. Le crabe a mangé 157400 françaises et Français en 2019 alors que la camarde en a rayé au total 612000. Et nous avons fait un plein de Vie à 753000 naissances.

Jour 3

Un petit-fils nous est mĂȘme nĂ© confinĂ©.
Citer ces chiffres de L’INSEE ou de L’Institut National du Cancer ne sert qu’Ă  prendre la mesure des cycles de la vie. On meurt, en France, 1676 fois, 365 jours par an. Je dois avouer que je n’avais aucune conscience de ce grand remplacement-lĂ . Bien sĂ»r aucune idĂ©e de lĂ  oĂč nous mĂšnera notre virose ni de la puissance de sa calculette actuellement exponentielle. Et si j’ai bien compris, ce qui est dit Ă  la tĂ©lĂ©, il faut impĂ©rativement Ă©viter que les combattantes et les combattants de l’hĂŽpital soient confrontĂ©s au Choix de Sophie quand l’Ă©thique rejoindra la littĂ©rature.

Mais, comme le twitte ce matin Edgar Morin qui twitte beaucoup : 
 il faut supporter toniquement l’incertitude. L’incertitude contient en elle le danger et aussi l’espoir.

Au fil de mon dĂ©placement dĂ©rogatoire, promenade ritualisĂ©e, journaliĂšre et estampillĂ©e “activitĂ© physique individuelle des personnes”, je croise Ă  bonne distance P. qui prend le soleil dans son jardin; L., octogĂ©naire qui tond une herbe dĂ©jĂ  trop haute; R. qui peint un volet attaquĂ© par l’embrun; Ph., septuagĂ©naire. Il a accueilli ses petits-enfants l’autre mardi midi. Ils avaient quittĂ© la banlieue parisienne au premier matin du confinement et portent un masque en sa prĂ©sence dans la maison. Leur mĂšre est infirmiĂšre. Un avion de chasse, pour on ne sait quelle mission, survole cette compagnie de voisins dĂ©boussolĂ©s que nous sommes devenus dans un paysage essentiellement dĂ©sert. Le printemps, lui, va bien. Il pousse…
Plus loin, sur la route, une automobiliste conduit masquée quand un autre lave, en face du supermarché à grands coups de gouttelettes à haute pression, sa bagnole. Vos papiers !

Plus loin, un carrĂ© de quatre mĂštres de cĂŽtĂ©. Chaque coin est occupĂ© par une anecdote Ă  deux jambes et une bouche, et une Ă©vidente difficultĂ© Ă  trouver la bonne posture dans une conversation Ă©cartelĂ©e…

Trop drĂŽle, cet Italien qui trinque dans les quatre miroirs de sa salle de bain. Solitude diffractĂ©e…
Vous n’avez pas vu, ce chien sur Facebook, les pattes en croix et la langue pendante, qui affirme n’en plus pouvoir que les voisines et les voisins veuillent toutes et tous le promener…
En fait, c’est un coup des
GAFAM pour virtualiser complĂštement le monde dans lequel nous vivons…
C’est ne plus pour trouver du travail qu’on change de trottoir, mais c’est pour garder la santĂ©…

Jour 3…

ou ceci, montré de loin et deviné sur un smartphone :

Fin d’un minuscule tour d’une France de quartier et de rĂ©seaux confinĂ©s et numĂ©risĂ©s…

Et, un ou deux morts dont l’on vous parle aussi chez des connaissances de connaissances… Sans vraiment ĂȘtre sĂ»rs!

Reste la magnifique opportunitĂ© d’une temporalitĂ© diffĂ©rente. Il y a peu, avant la Chine, mes conseils de lectures de “gros” livres commençaient par “Pour lutter contre l’immĂ©diatetĂ© contemporaine, lisez…” Nous y sommes. Au rĂ©apprentissage de temps longs, de la langueur de l’intime, de l’ennui. Plus rien, du tout, tout de suite, au dĂ©triment des autres. Enfin, on espĂšre mĂȘme s’il y a longtemps que Platon parlait de plĂ©onexie

Et les diaristes Ă©crivaines et Ă©crivains se bousculent de LeĂŻla Slimani Ă  FrĂ©dĂ©rique Deghelt pour Ă©crire sur ces temps incertains. L’autre jour, Ă  l’un des tweets de cette derniĂšre, il Ă©tait rĂ©pondu: “Personne n’a encore Ă©crit L’amour au temps du coronavirus”. De fait, Marquez “prĂ©fĂ©rait” le CholĂ©ra.

Quant Ă  l’amour, sur l’Ă©tagĂšre, sur une page cornĂ©e, la 261, je retrouve ceci :

“Jouait-elle avec lui ? Il s’Ă©tait demandĂ© si ce signe des paupiĂšres n’Ă©tait pas parodique, lui. Il se doutait bien qu’il y avait forcĂ©ment quelque chose d’un peu ridicule dans l’amour, mais ce n’Ă©tait pas l’amour lui-mĂȘme qui Ă©tait ridicule , c’Ă©taient les phrases et les maniĂšres si empruntĂ©es pour l’exprimer. Toutes ces paroles communes, instituĂ©es, usĂ©es, tout ce bruit de paroles. Un jour, il y a longtemps, il avait lu Yeats, le poĂšte, dans un recueil de poche traduit de l’anglais, et avait Ă©tĂ© frappĂ© de dĂ©couvrir combien un aussi noble poĂšte pouvait Ă©crire des vers comme : “Elle me dit de prendre l’amour simplement, ainsi que poussent les feuilles”, ou: “tout menace l’ĂȘtre que j’aime”… Il y avait d’abord vu une sensiblerie excessive. ”

 

Jour 1 …

Travailler Ă  la tĂ©lĂ© et tĂ©lĂ©travailler. Une boucle professionnelle est bouclĂ©e. La vie numĂ©risable est facĂ©tieuse comme une claustration sans fin annoncĂ©e. Si, journaliste, Ă  20 ans, on s’imagine refaire le monde, Ă  40 on se contente d’essayer de limiter les dĂ©gĂąts, avant l’automne venue, de passer Ă  autre chose. Tenter par exemple un journal de temps incertains
 Du lire, de l’écouter et du voir.

 

Jour 1 et moitiĂ© d’un autre. Au matin du deuxiĂšme jour de la guerre Ă  la virose :
“Il y a mĂȘme des endroits oĂč l’on dort Ă  tour de rĂŽle” dit le romancier RĂ©gis Jauffret qui parle Ă  la radio d’une maltraitance sociĂ©tale de fait pour des familles quand“on les confine comme dans une cellule” dans certains quartiers oĂč l’on ne dispose pas de cent mĂštres carrĂ©s.

Penser Piaf et Armstrong 


Virose : entendre aussi dans les mots le contraire possible de ce qu’ils disent et de ce qui reviendra de la vie Ă  rĂ©enchanter en couleur (et mĂȘme chez Luis).

ConfinĂ©s depuis moins de 24 heures hors de Paris. L’idĂ©e Ă©tait il y a longtemps, six jours seulement Ă  dire vrai, d’emmener ma fille voter pour la premiĂšre fois dans le village de notre maison. L’idĂ©e a fait long feu devant des injonctions aussi gouvernementales que contradictoires. Ne sortez pas ! Sortez ! MĂ©contents, nous nous sommes abstenus. Le jour du vote fut celui de la horde sauvage. Le temps Ă©tait beau. Ça dĂ©filait, inconscient et joyeux, sur la route des premiĂšres douceurs aguichantes de printemps, comme un dimanche d’aoĂ»t de bonne grasse pollution asphaltĂ©e. Dans un sens. Puis dans l’autre, retour de prise d’air.
Puis le grand chef, en figure de bon pĂšre de famille soucieux de faire nation, nous a foutu radicalement les jetons, ravivant les angoisses de mort collective, de film catastrophe et annonçant jours d’ennuis et de vacuitĂ©s. Ensemble mais isolĂ©s. Le monde et le social Ă  rĂ©inventer. Des promesses mais on ne pouvait pas moins libĂ©ral Ă  toutes sauces.

Page 102 


Téléphone

Hier nos amis sont allĂ©s sans rencontrer souci chercher leur fille Ă©tudiante Ă  Bruxelles oĂč rien n’était encore fermĂ©. La frontiĂšre. Quelle frontiĂšre ? â€œNous sommes contents d’ĂȘtre de retour et en famille. Nous allons lire, mĂ©diter, chanter.”

Ou chercher une piste en poĂ©sie. En 1975, en Argentine, juste aprĂšs la mort de Leonor Acevedo SuĂĄrez, sa mĂšre, aidante de l’aveugle qu’il fut comme son pĂšre, Jorge Luis Borges (1899-1986) titre l’un de ses poĂšmes les plus connus : Le remords. Il n’en pensa pas longtemps du bien, allant mĂȘme jusqu’à vouloir le denier.

C’est Ă  la page 102 qui est cornĂ©e dans ce livre de l’étagĂšre.

“J’ai commis le plus grand des pĂ©chĂ©s que l’on puisse
Commettre : le pĂ©chĂ© de n’avoir pas Ă©tĂ©
Heureux. Que les glaciers de l’oubli me saisissent,
Qu’ils m’entraĂźnent, qu’ils me dispersent sans pitiĂ©.
J’ai trompĂ© mes parents. Je sais qu’ils m’engendrĂšrent
Pour la vie, pour le risque et la beauté du jeu,
Pour la terre et pour l’air, pour l’eau et pour le feu.
Je n’eus pas de bonheur, faillis à satisfaire
Leur jeune volontĂ©. Mon esprit s’appliqua
À l’art, Ă  ses dĂ©fis symĂ©triques, Ă  la
VacuitĂ© de ses quĂȘtes de consonances.
On me crĂ©ait vaillant. Je n’eus pas de vaillance.
une ombre est toujours là, ma compagne, ma sƓur,
Et si je dis son nom je l’appelle malheur”

Pas autrement réjouissant le pÚre Borges par mauvais temps humain mais, entre les lignes, de quoi, nonobstant, redessiner le monde à revenir.

“Les labyrinthes et les Ă©pĂ©es, les miroirs, les jeux avec le temps qui passe et l’identitĂ© qui demeure, le culte des aĂźnĂ©s et celui des anciennes littĂ©ratures germaniques trouvent ici des variantes de plus en plus subtiles, que l’écrivain semble proposer comme la version Ă©purĂ©e, dĂ©finitive des thĂšmes qui lui sont chers depuis toujours.
Si chacun des livres de Borges rĂ©sume toutes ses prĂ©occupations, aucun n’est aussi personnel que celui-ci. Il rappelle la fable que le poĂšte Ă©crivit jadis, et dont le hĂ©ros entend dessiner le monde. Au fil des ans, il peuple ainsi une vaste surface d’images, de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d’üles, de poissons, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux et de gens. Pour s’apercevoir, en fin de compte, que ce patient labyrinthe de formes n’est rien d’autre que son portrait
”

 

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