George Floyd, Adama Traoré et les terrasses parisiennes. Retour à l’ordre. Dé-confinement, virose, latence et conclusion provisoire. Journal #25

Des mots de tous les jours ... Et ça me fait quelque chose ...
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© Ph. L

Brutalités policières, létales et récurrentes. Qu’elles écrasent un afro-américain, noir de peau ou un français noir de peau, elles disent un impossible et une fracture sociétale que le politique, ici ou là, oublie de prendre à bras le corps.
Les terrasses des cafés rejouées et enfin réinvesties à la une, à deux, à la trois des journaux télévisées, sans distanciation et sans masque … Voilà le cours du monde reparti. La bête serait derrière nous, L’Amérique du sud mise à part…

“La peine de mort n’a toujours pas été abolie aux États-Unis…”

Selon une étude du groupe APM Research Lab, le taux de mortalité au Covid-19 au sein de la communauté noire est environ deux fois et demie supérieur à toutes les autres. Les Afro-Américains représentent ainsi 13 % de la population mais 25 % des décès. Cela ne surprend pas les experts, qui y voient le résultat de plusieurs facteurs : comorbidités, proportion élevée de Noirs vivant dans des quartiers où l’accès aux soins est insuffisant, manque d’assurance…
Les statistiques les plus choquantes concernent la mortalité infantile et maternelle. Les bébés noirs décèdent au cours de la première année à un taux de 11,4 pour 1 000 (4,9 pour les bébés blancs) alors que la mortalité des mères noires s’élève à 42,8 pour 100 000 (contre 11,4 pour les mères blanches). Des taux qui placent les Etats-Unis en dernière position des pays de l’OCDE…
Selon le rapport d’avril du Bureau du travail, le salaire moyen des Noirs 
était inférieur de 26% à celui des Blancs, et leur taux de chômage supérieur (16,7 % contre 14,2 %). Un écart qui s’est vraisemblablement creusé en mai, les licenciements dus au Covid-19 ayant plus touché les communautés hispanique et noire. Depuis les années 70, l’écart salarial entre Noirs et Blancs n’a fait que se creuser. 
Au niveau national, seuls 41 % des Afro-Américains possèdent leur logement, contre 71 % des Blancs. Un écart de 30 points, supérieur à ce qu’il était en 1968 lorsque la discrimination raciale au logement était légale…
Un Noir sur vingt de 35 à 39 ans était en prison en 2018. Cette même année, la communauté noire représentait 12 % de la population totale, mais 33 % des détenus du pays. Les Blancs, à l’inverse, représentaient 63 % de la population mais seulement 30 % des prisonniers. 

© Frédéric Autan. Libération, 1er Juin 2020.

La manifestation contre les violences policières du mardi 2 juin, en soutien à la famille d’Adama Traoré, a commencé devant le palais de justice de Paris avant de progresser dans les 17e et 18e arrondissements. (Stephane de Sakutin / AFP)

Instantanés

1. On continue, malgré l’interdiction, de manifester en France contre les violences policières et les juges qui enquêtent sur les circonstances de la mort d’Adama Traoré entendent entendre de nouveaux témoins à l’été.
France, États-Unis. Le racisme au cœur du débat. Vieille antienne.

2. Mais continue-t’on à applaudir tous les soirs à 20 heures les combattants des premières lignes d’une “guerre” dont avait un jour parlé Emmanuel Macron? Je n’entends plus et les JT se sont précipités sur autre chose, plus dramatique ou plus immédiatement centré sur le quotidien du concitoyen dé-confiné.

3. Sinon, l’air est à l’ancien et il fait beau. Comme si l’Europe voyait dans le rétroviseur sa part de virose. On se reverra bientôt au delà des frontières, et dans cette bonhommie apparente de queue d’angoisse, on se retrouve, on rêve de campagne avant, pour celles et ceux qui n’y sont pas encore englué-e-s, de cauchemarder les crises sociale et économique à venir. Ici, on a d’ailleurs commencé à manifester contre la fermeture de l’usine Renault.
Bref, on pense à autre chose. Un mieux habituel en attendant une refondation : de soi, de la société. Utopie, dystopie? À tout le moins une apesanteur ! Une Latence !

De l’usage du masque et de la terrasse…

4. Ajouter distanciation physique au carnet de vocabulaire …

Mules tête-bêche…

. 5 La virose a fait plus de 392 000 morts depuis la fin décembre 2019 en Chine. Les États-Unis restent de loin l’un des pays les plus touchés (plus de 108 000 décès) avec la Royaume-uni (40261), le Brésil (34 021) et l’Italie (33 774).

. 6 L’hydroxychloroquine continue d’agiter le bocal scientifique . Entre l’essai clinique britannique Recovery qui dit que la molécule n’est pas efficiente, la renommée revue scientifique le Lancet qui retire son article (désormais non fiable) sur ses effets néfastes, passants et patients déconfits ne savent plus à quel saint-savant se vouer, le New England journal of Medicine faisant uniment machine arrière.
Les bougies à l’effigie du Pr Raoult continuent de se consumer…


. 7 Retrouver cette critique d’il y a six ans …

“La mise en coupe réglée du monde par l’hyperclasse autrement dit par l’hyperbourgeoisie financière, transfrontière et postmoderne, hédoniste et déculturée, axée sur la prédation rapide et systématique.” “La Terre, exploitée à outrance par les activités humaines de plus en plus puissantes et aveugles, réagit comme un corps global atteint en ses équilibres fondamentaux…”

Le résistible désenchantement…

Le monde contemporain a besoin de dynamiteurs. Obstiné, Dany-Robert Dufour est de ceux-là, qui lancent depuis longtemps des alertes. Ses essais ont toujours eu la sonorité du tocsin et la vertu de l’aiguillon.
Pourtant, tout est parti d’une bonne intention, repérée au XVIIème siècle par le philosophe-démolisseur, chez René Descartes et Francis Bacon: “l’exploitation totale et méthodique” de la nature afin de nous en rendre “maîtres et possesseurs”.

L’origine du délire.   

Mais ce “programme commun” a abouti à une folie qui nous laisse
–  aliénés au travail mais sans œuvre ou chômeur,
–  distraits mais sans loisir,
–  sexuels mais sans amour,
à l’extrémité d’une chaîne de prothèses numériques qui autorise toutes les solitudes onanistes. Ceci pour faire court et en passant par Marx, Freud, Arendt, Gramsci et la “subordination résignée”, Veil et la “docilité de bête de somme” ressentie quand elle était à l’usine. Taylor le “maniaque du chronomètre”, Ford et Monsieur Toyota viennent eux incarner la phénoménale capacité du capitalisme à l’adaptation et à la régénération dans l’ultralibéralisme. La démonstration du dévoiement, commencé tôt dans le monde grec, des valeurs qui inspirent ces trois domaines (travail-loisir-amour) est imparable. Quand Dany-Robert Dufour expose l’ambivalence, dont nous ne sommes jamais sortis, de la philosophie à l’égard du travail, ce “refoulé du logos”. Elle le dégrade ou le valorise. Il est “l’affaire d’une classe d’hommes… assujettis, accaparés par des tâches servant à la production de biens et de services pour que d’autres, les philosophes, soient libres d’occuper tout leur temps à produire des œuvres de pensée.” Aux uns la grammaire, la musique, l’œuvre de civilisation. Aujourd’hui, la mondialisation et la configuration ou la reconfiguration du monde pour toujours plus de rente ou de retraites- chapeau. Aux autres, la mécanique répétitive des corps chez l’esclave ou, malgré l’acquis social, chez l’ouvrier de la chaîne; le réflexe pulsionnel chez le consommateur.
Dans ce récit foisonnant,  l’auteur insiste sur la “clairvoyance tragique” de Gustav Anders (élève de Heidegger et mari de Arendt) qui décrypte les révolutions industrielles et la place des machines qui “ont en quelque sorte pris le pouvoir –ce qui entraîne une obsolescence de l’homme… sa transformation radicale selon les normes de la technique.” Dany-Robert Dufour note qu’à “l’extorsion classique de la plus-value s’est donc ajoutée l’extorsion du consentement… dans un modèle cybernétique dont le seul objectif est de soumettre le plus grand nombre d’humains à des algorithmes qui promettent le bonheur à tous.” Le politique ne fait plus qu’”accompagner” les changements dictés par le capitalisme et ce tropisme a gagné toutes les sphères de l’activité humaine.
 
Une histoire de cerveau limbique.           
 
Ainsi, “la transformation du temps de loisir en temps de consommation est au cœur de la reconfiguration du capitalisme après la crise de 29” qui a rétrocédé une part de la jouissance mais a transformé ce temps pris à la production en logique de supermarché.  
Quant au sexe, on concèdera à l’auteur que la pornographie est plus marchande et archaïque que l’érotisme et prétexte une libération du schéma judéo-chrétien. Dany-Robert Dufour s’appuie alors sur les travaux de Françoise Héritier sur la différence sexuée qui permet au tréfonds de l’esprit humain de fonder l’identique et le différent. Il estime qu’il y a “une limite du fantasme à signifier” quand “la technique qui n’est pas inoffensive” -la PMA en est une- “laisse penser aux individus qu’ils peuvent ignorer la nature… Si nous voulons préserver l’amour, il faut échapper aux deux mensonges contemporains inverses: “il n’y a que le sexe”, comme le soutiennent en général les adeptes des religions classiques et “Il n’y a que le genre”, comme le disent les apôtres post-modernes. La seule solution est de nouer les deux dimensions, celle du sexe et celle du genre, celle du réel du corps à celles de l’imaginaire et du symbolique  inhérents à notre parole… ” Le discours ne peut donc déterminer le sexe réel, ajoute Dufour, qui pose que la “sexion” précède et permet la parole. D’où la nécessité de distinguer la filiation et la procréation pour pallier “le tourment de l’origine”. Cet éreintement pluriel de tous les discours dominants se lit comme un polar et la résolution de l’énigme passe chez Dufour par un bon sens philosophique qui cesserait de cantonner le rapport de l’homme à la Terre à “une relation purement technologique” en y réintroduisant “les dimensions sensible, sociale, esthétique, imaginaire et symbolique car l’homme, ce néotène, fait partie de son milieu, et, s’il le détruit, il se détruit avec.”

. 8 Et forcément, finir provisoirement ce journal par un texte, le bien nommé Risques et périls, celui de Pierre Reverdy qui laisse la place à un possible….


Il équilibra sa vie dans le monde par des talents qui avaient chez lui
absorbé tous les autres
Même celui de vivre de ses propres moyens
Une suite de circonstances
Comme il en est pour chacun de convenues l’avait conduit là où
il devait lier les connaissances qui décidèrent de son sort
L’itinéraire à suivre est inconnu
Pourtant avec quelle précision les événements s’accomplissent
On peut arrêter pour regarder derrière le chemin parcouru
La ligne est nette
Et on ne compte pas dans la poussière un pas de plus

Pierre Reverdy (1889-1960). Risques et Périls (1915-1928). Flammarion.

Par suite d’un incident technique indépendant de notre volonté, comme on disait dans l’ancien temps, celui de l’ORTF:

La suite de dé-confinement et virose. Journal sur Des mots de minuit est ici


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