Chacun.e cherche sa voie(x) #01

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© Athina Boé

Athina a commencĂ© le jazz Ă  12 ans Ă  Marciac (Gers). Elle te raconte son parcours atypique ou comment une gersoise se retrouve Ă  Paris Ă  18 ans et cherche sa voie(x) Ă  tous les coins de rue. A 27 ans, la voilĂ  qui rĂȘve d’ailleurs…

Laisse-moi te chanter d’oĂč je viens

Je viens d’un petit hameau nichĂ© au fin fond du Gers.
C’est entre les vignes et un champ de maĂŻs que j’ai foulĂ© mes premiers pas. Pour te situer, le Gers, c’est paumĂ© entre Toulouse et Bordeaux. Pas trĂšs loin sur la carte, Marciac et son festival de jazz. DĂ©jĂ  plus de quarante ans que les plus grandes vedettes de cette musique dĂ©filent de la bastide au chapiteau (le stade de rugby transformĂ©) pendant trois semaines. Autant te dire que ça ne plaĂźt pas Ă  tous les villageois: le “jase”, le bruit, le monde… Mais bon, chaque annĂ©e, rebelote!
Pour moi, Jim (le petit nom pour Jazz in Marciac) c’Ă©tait ma cour de rĂ©crĂ© pendant toute mon enfance et adolescence. Ces annĂ©es, je les ai passĂ©s Ă  faire du jazz sans comprendre grand chose aux paroles que je chantais, Ă  voir les plus grands artistes sans savoir qui ils Ă©taient, Ă  aller dans les coulisses pour leur demander un autographe, et Ă  faire des concerts sans avoir pris un seul cours de chant. C’était comme ça. Une sacrĂ©e pĂ©riode de ma vie oĂč j’ai appris Ă©normĂ©ment. De façon ludique.
J’étais dans l’ignorance de beaucoup, mais l’évidence Ă©tait lĂ : j’étais habitĂ©e par le jazz. Je n’en connaissais pas grand-chose quand j’y pense maintenant. Je connaissais juste mon festival, oĂč tous les Ă©tĂ©s je dansais avec mes jupes colorĂ©es, je vendais les programmes en chantant avec ma copine Estelle et c’est lĂ  que j’ai vĂ©cu mes premiĂšres amourettes. On a tous son Marciac en quelque sorte, n’est ce pas?
Pendant ces annĂ©es lĂ , j’ai rĂ©ellement eu un coup de foudre pour le chant et l’improvisation. Un rĂ©el nouveau terrain de jeu s’est ouvert Ă  moi: le scat! J’ai longtemps Ă©coutĂ© et chantĂ© avec Ella (Fitzgerald) et Sarah (Vaughan). Mes idoles. Mes copines de classe en quelques sortes. J’avais plusieurs vinyles que j’écoutais en boucle sur la platine de mon pĂšre. Et je tournais en mĂȘme temps que le vinyle, avec mes couettes autour de la table ronde en chantant “You must take the A train to golachugahilwayup to harlem”. Je faisais un peu de yaourt. Oups! Sorry I’m french!

Ce dessin qu’AdĂšle m’a offert rĂ©sume trĂšs bien mon coup de foudre pour le scat! Padidouda da da da dat! © AdĂšle

Parcours s(c)olaire alambiqué

Bon, cĂŽtĂ© Ă©cole, j’étais en â€œĂ©chec scolaire” comme ils disent. Heureusement les langues et les arts (j’étais trĂšs Ă  l’aise en arts plastiques en plus de la musique) permettaient de faire remonter ma moyenne… AprĂšs le collĂšge sous le signe du swing, j’ai passĂ© deux ans dans un lycĂ©e pas loin en BEP Vente. Oui, une filiĂšre pro. Un enfer. J’Ă©tais maltraitĂ©e par mes camarades de classe. Vous savez, celle qu’on montre du doigt en ricanant; c’était moi. Mais j’ai eu mon diplĂŽme car je le voulais. Me barrer de chez mes vieux, il le fallait! Un travail rapidement, je me disais. La musique? Pas possible d’imaginer d’en faire plus qu’un loisir d’étĂ©. Mon pĂšre m’a de toute façon annoncĂ© que j’avais une “petite” voix et donc
 que je n’irais pas bien loin!
Je laisse mon rĂȘve de cĂŽtĂ© pendant un petit moment. Je file Ă  Bordeaux pour continuer sur un baccalaurĂ©at technologique, en joie de quitter cette campagne de bouseux. Je suis Ă  l’internat avec dans ma chambre deux pestes qui m’en font voir de toutes les couleurs. J’ai l’impression que partout oĂč je passe, je me fais assommer. C’est dur. D’un autre cĂŽtĂ©, je ne peux plus rentrer chez mes parents. Ils sont en plein divorce et mon pĂšre m’a carrĂ©ment fermĂ© la porte au nez. Impossible de rĂ©cupĂ©rer mes affaires: soit je l’ai sur mon dos qui me hurle dessus, soit il me refuse l’entrĂ©e de ma maison pour x raisons. Je me sens mal. Je suis livrĂ©e Ă  moi-mĂȘme, j’ai 16 ans.  Je connais la dĂ©prime, la dĂ©brouille, mais heureusement j’ai rencontrĂ© l’amour qui passait par lĂ . Le premier amour. Un vrai tourbillon positif, qui durera 3 ans et demi.
La maman de ce garçon vit Ă  Paris. Tiens, tiens… On y va passer un mois et je tombe amoureuse une deuxiĂšme fois. De Paris!
Elle nous propose de nous installer dans un studio dont elle est propriĂ©taire en plein Belleville. Changement de dĂ©cor radical! La chance me sourit! Je m’adapte trĂšs bien Ă  la vie parisienne, si bien que j’obtiens mon bac avec option musique (lĂ©gĂšre mais c’est dĂ©jĂ  ça ), tout en travaillant du mardi au samedi dans un restaurant grec. Je te raconterai peut-ĂȘtre cette expĂ©rience plus tard…

La dĂ©brouille, je connais par cƓur

Pour une fois je me fais respecter dans ma classe car je suis devenue la fille branchĂ©e qui vit Ă  18 ans avec son mec et son chat. Tout le monde me regarde avec admiration et me pose des questions. J’entame des Ă©tudes universitaires en CarriĂšres Sociales. Je rencontre mes meilleurs ami.e.s. On forme une belle bande de jeunes rĂȘvant d’un monde meilleur, plus juste! Quatre annĂ©es sur les bancs des amphis, oĂč peu Ă  peu je me spĂ©cialise en gestion de projets culturels. Un stage Ă  Tenerife dans un festival de musiques du monde me fera prendre conscience que je ne veux pas m’enfermer dans un bureau. Non, non, non! Je veux ĂȘtre sur scĂšne les gars! En rentrant Ă  Paris, je monte un spectacle franco-chilien autour de la voix parlĂ©e et chantĂ©e. Un format hybride entre conte contemporain, piĂšce de thĂ©Ăątre, chansons en trois actes. Je fais une tournĂ©e au Chili d’un mois et demi que j’organise de A Ă  Z avec AndrĂ©s Feddersen, aujourd’hui rĂ©alisateur basĂ© Ă  Santiago de Chile. Super, mais je ne sais pas chanter! Je me fais mal et je dois faire de la rĂ©Ă©ducation vocale en rentrant.

DĂ©cor de notre spectacle “Palabras Para Viajar”, 2013, Valparaiso. © Rodrigo Gomez Rovira

Quand le jazz est, quand le jazz est…

À 22 ans, je reprends les Ă©tudes de
 jazz! J’entre Ă  l’EDIM, Ă©cole de jazz en rĂ©gion parisienne. Ambiance familiale au rendez-vous, je m’y plais bien. J’apprends Ă  faire les gammes, Ă  Ă©crire la musique, Ă  la lire, Ă  improviser sur une “grille” harmonique, Ă  chanter un standard. Beaucoup de choses.
Le jazz, c’est tout un art Ă  dĂ©cortiquer. Des fois l’apprentissage de la thĂ©orie aprĂšs ĂȘtre passĂ©e par un stage pratique trĂšs avancĂ©, ne s’avĂšre pas toujours Ă©vident
 Je suis comme Ă  la maison sur scĂšne par contre dĂšs qu’il s’agit de rendre ma copie de la dictĂ©e harmonique, c’est la cata!
Je reste 1 an et demi dans cette Ă©cole. En effet, je suis vite Ă  sec car elle a un certain coĂ»t. Ma mĂšre m’aide Ă  payer une partie mais ce n’est pas suffisant pour que je puisse avoir mon diplĂŽme
 J’arrĂȘte faute de moyens. Je suis dans une situation trĂšs prĂ©caire car j’ai quittĂ© la fac pour la musique. Je me retrouve sans logement, sans bourse, sans carte Ă©tudiante, sans rien. Je vis chez une amie dans un 14m2 pendant 8 mois Ă  St Denis. Ouais, on s’entendait bien. On avait fait le Mexique ensemble Ă  19 ans, ça aide!
Je rĂ©ussis Ă  trouver un job dans une mĂ©diathĂšque pour me sortir de ce pĂ©trin.  Je rentre au conservatoire quelques mois plus tard. C’est public donc moins cher que les Ă©coles associatives. Je tente un autre chemin pour arriver au diplĂŽme d’études musicales. Finalement, aprĂšs deux ans d’acharnement, je jette l’éponge. Je prends conscience que je me sens comme une tigresse en cage. Le cadre finit par me restreindre dans mes Ă©lans, mes envies de crĂ©ation. Il faut que je retourne Ă  la pratique au plus vite. J’ai perdu le plaisir de chanter.  L’envie d’explorer mon monde, de crĂ©er MA musique se manifeste de plus en plus en moi.
J’ai eu plusieurs groupes de jazz dont Douce AmĂšre Quintet oĂč j’ai pu explorer l’écriture de paroles sur des standards (dans l’esprit des Double Six). Le dernier groupe en date est un duo avec le guitariste espagnol Pablo BelchĂ­ GabarrĂłn. Voici une chanson que nous avons explorĂ©e: “IndiffĂ©rence” de Tony Murena mis en paroles par AndrĂ© Minvielle, chanteur inclassable entre jazz et… t’écouteras. Il se dĂ©finit lui mĂȘme comme un vocalchimiste. C’est te dire le phĂ©nomĂšne! Cette chanson, nous l’avons enregistrĂ© de façon artisanale chez un ami en novembre 2018 Ă  quelques kilomĂštres de Marciac.

Avec “Douce AmĂšre Quintet” au ThĂ©Ăątre GĂ©rard Philipe de St Denis. Nous jouons en premiĂšre partie de Bojan Z.
© Nils Ramme

Aprùs 10 ans d’absence, retour à Marciac

À 26 ans, j’ai pĂ©tĂ© un plomb. Paris, Paris, que je te quitte comme dit Camille. Je rentre “au pays” pour trois mois… Un an! Au calme, je prends le temps de travailler ma voix, de me redĂ©couvrir grĂące Ă  une professeure extraordinaire. Je retrouve aussi la famille et son lot de tracas. Suis-je rentrĂ©e pour me ressourcer ou pour gĂ©rer les problĂšmes familiaux jamais cicatrisĂ©s et laissĂ©s derriĂšre moi? Tout Ă  la fois! J’ai trĂšs peur de croiser mon pĂšre. Je rĂ©flĂ©chis sur ma vie, mes envies musicales. J’écris Ă  mon pĂšre, 7 pages. Je monte deux groupes dont un basĂ© Ă  Paris et l’autre dans le Gers. Je fais des plans sur la comĂšte que je change toutes les deux semaines concernant “l’avenir”. C’est le bordel dans ma tĂȘte. Je finis par prĂ©parer un voyage. Un grand voyage. Le plus grand peut ĂȘtre de ma vie. Avec comme thĂ©matique la musique, Ă©videmment. Prendre l’air. Sortir du jazz. Chercher sa voix. Seule. VoilĂ , je te raconte toute ma vie (ou presque) pour en arriver lĂ . Tu l’auras devinĂ© peut ĂȘtre Ă©tant donnĂ© les indices du titre du feuilleton: je pars quatre mois dans les Balkans.
Tiens toi prĂȘt.e car toutes les semaines, je te raconterai un morceau de vie rythmĂ© par cette soif de voir ailleurs si j’y suis. C’est parti! Tu me suis?

â–ș Sur la voix des Balkans: tout le voyage

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