“Décalages nomades II”. Les carnets d’ailleurs de Marco et Paula #208

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Marco fourbit ses malles, en route pour les États-Unis mais l’esprit irrémédiablement Ailleurs

Un ami, avec qui je discutais de mes projets, demande: “Alors, tu rentres aux États-Unis?” La réponse que je lui ai faite, quasi instinctive, m’a surpris: “Quand on a été nomade, on ne rentre plus nulle part”. Pourtant j’aime retrouver la famille et les amis en France. Parti aux États-Unis il y a trente-cinq ans, je m’y sens toujours très bien quand j’y reviens. Mais après 10 ans de vagabondage en Afrique, il semble que j’ai définitivement largué les amarres. Je ne serai jamais plus, si je l’ai jamais été, un “Bien-Établi”, où que ce soit. Ni en France, ni aux États-Unis, ni en Afrique.
Je me promenais l’autre jour avec un casque sur les oreilles et un baladeur qui se mit à jouer un morceau des frères Guissé, un groupe qu’un ami m’avait fait découvrir dans un club de Dakar. Ce fut comme une vague et je fus pris, non de nostalgie, mais du sentiment que j’aurai toujours l’esprit Ailleurs.

Ailleurs …

Être Ailleurs, c’est être confronté à un Autre – un Autre qui n’est d’ailleurs jamais le même. Il se présente avec ses propres pensées, qui peuvent paraître étranges – je me souviens de ma surprise en découvrant le culte des morts à Madagascar; avec d’autres regards, portés sur un monde que je me sais incapable de voir. Dans les administrations africaines, grâce aux cousinages le chauffeur peut être plus puissant que d’autres mieux placés dans la hiérarchie, mais je ne le verrai jamais; avec d’autres émotions, que je ne saurais vraiment partager.

Concert des Frères Guissé en 2009 © Wikipedia.org

Nomade, je ne peux ignorer l’Autre et l’expression de sa différence, et je ne peux pas non plus m’enfermer dans ma différence, bien obligé que je suis de le prendre en compte, Lui dans le territoire duquel je me suis introduit, et avec qui il m’est nécessaire de dialoguer. Si j’étais colon, peut-être pourrais-je prétendre qu’il n’est qu’une ombre, mais je suis nomade. L’ombre, c’est moi.

L’Autre est un anathème …

Et quand je me retourne, et porte le regard vers les États-Unis – ou même l’Europe, mais à un moindre degré – je suis frappé par le fractionnement de l’opinion et la ghettoïsation de la pensée; l’Autre est un anathème. Ignoré et banni, sa parole est reléguée au silence. Derrière les murs de leurs communautés, derrière les barrières de leurs écrans, les “Bien-Établis” vivent dans l’entre-soi, échangeant dans des réseaux où la parole devient unique. Le débat s’éteint. Un nomade n’y survivrait pas.
Pour le moment, j’essaie de fermer des malles qui veulent déborder, trop pleines d’objets glanés au cours de dix ans de vagabondage. Je repars aux États-Unis, mais je n’y rentre pas. Je vais simplement y poser mes malles, et mon esprit continuera à vagabonder. Et un jour prochain, sans doute, je repartirai pour d’autres itinéraires. Un jour, fatalement, je partirai pour le grand Ailleurs. Être nomade, c’est aussi savoir cela, et en être, en quelque sorte, déjà familier.

Scène du film Wings of Desire, de Wim Wenders, un classique sur l’Ailleurs.

 

Tout Nomad’s land

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