Une semaine chez l’habitant.e à Cluj Napoca! Sur la voix des Balkans #05

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© Csaba Berecz 

Athina passe une semaine dans la ville chef lieu de la Transylvanie: Cluj Napoca. Du lundi soir dans une jam d’un théâtre hongrois au dimanche jour de fête purement dans la tradition roumaine, chaque jour a son lot de surprises!  

 

Habiter avec les locaux, mon nouveau mode de vie!

Après mes quatre jours à la campagne, me voilà de nouveau en ville. Et pas n’importe laquelle! Des amis roumains de Bucarest m’avaient présenté Cluj Napoca comme LA ville étudiante et culturelle où il fait bon vivre. Et comme j’aime bien vérifier les choses par moi même, il m’était impératif d’y passer quelques jours. Ma mère est toujours à mes côtés et elle a attrapé la turista en mangeant une brochette de poulet mal cuite sur la foire… Après une heure et demi de train, j’accompagne ma mère qui est très malade à son hostel. On règle les modalités. Elle n’a aucune force pour sortir et dans ces cas là le meilleur remède: dormir. Quant à moi, je suis très impatiente de me laisser bercer par le ronronnement de la ville. Je pars de mon côté vivre mon aventure avec comme première étape: rencontrer mes hôtes. Jorge et Ruxi, jeune couple trentenaire vivant à 10 minutes du centre ville m’accueille, avec leur chien, pour deux nuits. J’ai déjà fait du couchsurfing au Mexique, et je peux te dire que ça a changé complètement le goût du voyage. En gros, tu te crées un profil sur le site et après tu peux voyager partout dans le monde en demandant d’être hébergé chez l’habitant! Et c’est gratuit ou presque. (Voir les détails sur le site) Vivre chez l’habitant, c’est voir de l’intérieur comment s’organise la vie à l’autre bout du globe, avoir un contact direct avec ceux qui construisent le quotidien: c’est ça qui me plaît quand je quitte le mien. Oui, les rencontres sont pour moi bien plus importantes que de visiter je ne sais combien d’attractions touristiques.
Me voilà donc dans la petite cuisine en train de trinquer avec un shot de palinka: “Hai Noroc”! (santé! en roumain). Ah la palinka ! Toute une tradition… Un alcool à base de prunes retourne-boyaux, très très très fort! Chaque maison a sa recette et chaque hôte te la présente comme la meilleure. Forcément! Attention au mal de tête qui t’attend le lendemain si tu forces un peu trop sur la dose. Ce soir-là je ne me risquerai pas de jouer pas avec le feu: un shot me suffit! Et… j’ai déjà les pommettes bien rouges!

Chanter “Saraiman” dans une jam session d’un théâtre hongrois, ou comment créer un débat dans la salle…

Nous décidons après un bon repas préparé par Jorge de nous rendre à une jam entre jazz et rock dans un théâtre hongrois. On a un peu de mal à trouver car il est caché au fond d’une cour d’une entreprise de pneus. Le Váróterem projekt est un lieu comme j’aime: sans prétentions avec son bar à l’entrée et le programme de la semaine écrit à la craie sur une grande ardoise, sa salle de spectacle en contrebas d’un escalier, et le public assis sur des bancs disposés comme dans un petit amphi. La scène: un grand plateau vide avec quelques instruments dispersés au quatre coin et rien au milieu. Je suis là depuis 2 minutes et je n’ai qu’une seule envie: sauter sur scène et y danser dans tout cet espace libre avec ma soul et mon feeling. Et oui, je parle anglais depuis presque un mois et les mots me viennent naturellement aussi dans cette langue du voyage. 

Lumière du soir sur la cour aux pneus, tout au fond à droite le théâtre qui se cache. © Athina Boé

En buvant une bière pour me mettre dans l’ambiance et calmer un peu mes ardeurs, j’écoute ce qui se trame sur scène. À la fin du deuxième morceau, j’enclenche le premier pas (toujours difficile) vers cette scène qui m’attend. Je propose de chanter les deux chansons “roumaines” que j’ai apprises avant de partir. Anii mei şi tinerețea (écouter) et Saraiman (écouter). Un musicien dans la salle me lance avec un air méprisant “Are you sure it’s romanian traditional song?”  En fait, Saraiman est une chanson en roumain interprétée par Romica Puceanu, chanteuse tsigane. Et alors? Ça ne plaît pas à Monsieur? Qu’une française chante ce répertoire “gipsy” dans ce QG hongrois, n’est pas la bienvenue… Je ne prête pas trop attention à ses dires et je me lance malgré les réticences. La pianiste cherche les accords et arrive à capter rapidement l’harmonie, à l’oreille. Un tromboniste assis dans le public commence à jouer avec nous et la musique nous porte vers… une version remplie de toutes ces tensions culturelles.
Tu peux visionner mes deux passages:

Je discuterai après avec Ivan, celui qui m’aura questionné publiquement et il me dira entre quatre yeux que je ne peux pas chanter cette chanson! Car je ne parle pas la langue et que ce n’est pas ma culture. Que je suis ridicule, etc… Et bien sûr que le contexte n’est pas approprié, sous entendu “tu es chez les hongrois ici, on mélange pas les torchons et les serviettes”. Ok, j’avale la couleuvre et je commence en effet à réfléchir sur mon droit ou non à chanter en roumain… Et c’est reparti pour les doutes. Je tire un trait sur cet épisode après avoir chanté à plusieurs roumains ET tsiganes qui me félicitent de ma bonne prononciation et de mon interprétation. Alors, je vais continuer Ivan, à chanter Saraiman dès que je peux! Partout! Avec tous les musiciens que je croise sur mon chemin et peu importe leur communauté: roumains, tsiganes, hongrois. C’est peut-être la guerre entre vous, mais s’il vous plaît laissez la musique libre… Elle est bien au dessus de vos conflits d’identité et de territoires…

Parler chiffon avec un étudiant en théologie protestante dans une cuisine à 23h

On est mercredi et je fais connaissance avec Ady via toujours l’application couchsurfing. Il a la vingtaine et étudie à l’institut de théologie protestante. Il me laisse en toute confiance ses clés pour deux nuits et part rejoindre sa fiancée je ne sais où. Sa chambre fait la taille de la mienne à Paris. Avec la salle de bain, les toilettes et la cuisine en commun sur le palier. En ce lieu, il n’y a que des Hongrois et dans les couloirs on me salue en hongrois  “szia”. En me préparant une omelette dans la grande cuisine dotée de 12 frigidaires et de grandes tables comme dans une cantine scolaire, je commence à discuter avec les garçons attablés. Ah oui je suis du côté “garçon” de la résidence étudiante et ils me regardent bizarrement du genre “c’est qui cette fille espagnole dans notre cuisine?”. On me prend souvent pour une espagnole ou une italienne ou une roumaine. Rarement pour une française. Pour moi, tout me va. Je me sens un peu tout ça à la fois! Méditerranéenne quoi. Gergő, est en train de balayer la cuisine et on fait connaissance car je lui propose de lui faire goûter le halloumi grillé que j’ai préparé. Il n’a pas l’air d’avoir le coup de foudre pour ce fromage chypriote mais il me raconte son histoire. Il vient de la région de Kalotaszeg et quand je lui montre la fameuse photo qui aura déclenché un débat sur les réseaux sociaux quant à l’identité du costume, il me confirme que c’est bien un costume hongrois. Les costumes traditionnels sont très importants ici, ça ne rigole pas! Ils sont très fiers de leur région, des couleurs qui les représentent, de leurs danses et chansons. Mon costume était-il tsigane, roumain ou hongrois? Je voulais élucider ce mystère. Je me rappelle que quand j’ai fait du stop à Negreni avec le costume personne ne s’est arrêté… Selon Ruxi, les gens auraient associé ma tenue aux tsiganes car il y a un air de ressemblance. Qui dit tsiganes, dit attention danger pour certaines personnes… Pour beaucoup de personnes apparemment. Au fil des jours, des semaines, j’en apprends toujours un peu plus sur le pourquoi du comment il y a cette méfiance voire ce désamour des roumains envers les roms… et je ne suis pas encore au bout de mes surprises concernant ce sujet politique et controversé. Pour l’instant, j’ai deux sources qui m’affirment que mon costume est hongrois, et la première ce sont les femmes qui me l’ont vendu. Fin du débat.

Le couloir de l’institut qui mène à la rue agitée et sa grande voûte peinte au dessus de ma tête. Envie de chanter ici tous les jours. © Athina Boé

Premier contact avec la musique folklorique roumaine au musée ethnographique en plein air 

En visitant le musée ethnographique du centre, une affiche annonce un événement dans la partie “en plein air” à l’autre bout de la ville. J’arrive dans un énorme parc en haut d’une colline où les voitures circulent sur les chemins de terre plein de nids-de-poule. Dans une partie du parc sont présentées les maisons paysannes datant du 17ème au 20ème siècle restées dans leurs jus. J’arrive à pied dans ce grand poumon vert et une voiture m’emmène directement là où je veux aller. Un groupe d’étudiants le Mugurelul Ansamblul Folcloric présente un spectacle: les rituels de passage. Tous parés de leur costume traditionnel, ils dansent et chantent sous la belle lumière de fin d’après-midi. Ils dessinent là les différentes étapes de la “roata vieți”, la roue de la vie. Voici un extrait.

Après le spectacle, on me convie à un repas avec les parents et les étudiants à la bonne franquette ! Sur la table, il y a toutes les spécialités roumaines préparées avec amour. Je me régale et les sarmales sont vraiment excellents! Je parle avec les deux professeurs et chorégraphes pour comprendre un peu mieux ces traditions, leur parcours artistique. Au moment où je m’apprête à quitter la fête pour retourner au centre ville, Paul m’invite à danser avec sa famille une danse serbe. 1-2-3, 1-2-3, 1-2, 1-2. J’exécute. Il me parle ensuite de danses avec des bâtons, qui sont des danses plutôt du sud de la Roumanie. Ils demandent à ses élèves de me faire une démonstration. Une dizaine de garçons commencent à danser et l’accordéon accompagne le tout. L’accordéoniste change d’air et maintenant c’est une danse en cercle “hora”. Il est au milieu et chante tout en jouant. Et tout le monde chante en choeur. Magique…
Je suis la seule non-roumaine et c’est très touchant de voir l’accueil qui m’est fait durant cette soirée. On me propose de rester mais je dois vraiment m’échapper car la grande porte de l’institut théologique ferme à 23 heures pétantes…

Le dernier jour de la semaine: mariage traditionnel au village de Bogota de jos, à 1h de Cluj Napoca

Je retrouve Jorge et Ruxi vers 11h chez eux pour partir ensemble au village où a lieu un mariage traditionnel comme dans les années 60. C’est un faux mariage animé par un groupe de jeune danseurs de Dej.
On arrive, je me sens en vrac à cause de la route en lacets et le ventre vide… J’ai besoin de manger un truc d’urgence! Le mari de la coiffeuse de Ruxi m’offre de l’eau, et se met en quatre pour que je me sente bien. J’ai même droit à une portion du cochon sauvage cuit dans un grand chaudron pendant des heures avant l’heure prévu du service. Royal! 

Sur la charrette, le couple de mariés salue les villageois. © Jorge

Après la cérémonie à l’église orthodoxe,danses et chants s’enchaînent en plein cagnard. Tout le village est de sortie et chacun.e cherche un coin d’ombre. Un couple est diplômé pour ses cinquante ans de mariage, ils sont beaux à voir avec leurs yeux pétillants de vie. 
Pour avoir une idée des danses de couples:

On mange à 17h le repas offert par la commune; je remets le couvert avec plaisir!  La mămăliga est servie en forme de boules de glace par trois boules! Et puis, on nous sert des shots de palinka, de la bière, de l’eau, tout le monde s’affaire autour de nous. La coiffeuse de Ruxi qui est très chic nous présente au micro comme “une française et un portugais venus spécialement aujourd’hui voir la fête”. Une belle attention.
Nous reprenons la route vers 19h, sieste obligatoire avec l’odeur de tabac qui me chatouille les narines.

En sortant de l’église, beau garçon au chapeau à plumes de paon. © Athina Boé

Pour ma dernière soirée à Cluj Napoca, je pars me balader dans un parc en hauteur pour observer la ville de nuit. Á mes pieds elle me parait minuscule. Le parc est ouvert 24/24, mais la police fait des rondes pour s’assurer que ça ne part pas en mode “barbecue” 24/24. Autour de minuit, le vent léger et frais est un rafraîchissement pour ces journées sous la chaleur étouffante. Et moi qui ai égaré mon chapeau le premier jour à Budapest sur un vélo… Pas de tête!
Le lendemain, je prends le train pour la région de Maramureş (Nord de la Roumanie), il paraît qu’il y a une grande tradition du violon et que c’est une région authentique… J’ai hâte de voir ça!

Tableau de Blanche, étudiante en médecine/peintre chez qui m’a hébergé deux nuits dans son salon/galerie.
© Athina Boé

Photo de Une et vidéo d’Athina au Váróterem projekt:  © Csaba Berecz 

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