Ce truc vert qui recommence Ă  pousser est la clĂ© de notre avenir. Sous son apparente simplicitĂ©, ce brin d’herbe est une ressource gĂ©niale, durable, intemporelle et inĂ©puisable. Mais comme tout ce qui est gratuit, collectif et facteur d’autonomie alimentaire, il est menacĂ©.

Les plantes sont, entre autres constituants, composĂ©es de cellulose: une chaĂźne complexe de glucides que l’humain ne sait pas absorber. Les lĂ©gumes en contiennent sous forme de fibres, qui se contentent de traverser notre systĂšme digestif. Le mouton, ce gĂ©nie qui s’ignore, sait digĂ©rer cela, ainsi que tous ses confrĂšres herbivores. Pour ĂȘtre trĂšs prĂ©cis, les ruminants ne savent pas plus que les humains dĂ©monter une chaĂźne linĂ©aire de molĂ©cules de D-glucose, mais ils hĂ©bergent dans leur panse de prĂ©cieuses bactĂ©ries qui produisent des enzymes qui, elles, font le job. Malin, le mouton n’a qu’à avaler sa goulĂ©e de verdure, laisser les bactĂ©ries s’activer, ruminer un coup pour l’imprĂ©gner de salive, et hop, c’est directement envoyĂ© dans l’estomac n°2 qui se charge de rerouter dans l’organisme.

 

Moutons avranchins en plein festin de cellulose 

Avec cette cellulose, le ruminant fabrique muscles et protĂ©ines, et il ne nous reste qu’à le faire griller pour avoir Ă  notre disposition des molĂ©cules nutritives!
Le systĂšme est donc fantastique, puisqu’il permet Ă  l’humain de valoriser des Ă©lĂ©ments qui ne sont pas consommables par son espĂšce. Nous nous nourrissons indirectement de vĂ©gĂ©taux de montagne, landes, pampa, sous-bois, bush, broussaille du dĂ©sert
 le genre de mets qui ne nous fait pas spontanĂ©ment saliver.

On liste tous les autres avantages?

Je vais parler comme une flemmarde mais je suis partisane de la thĂ©orie du moindre effort. Les plantes sauvages poussent toutes seules, pas besoin de se fatiguer Ă  les semer ou Ă  les biner, elles se sont implantĂ©es en respectant naturellement le principe des associations de culture (et tout cela avant la crĂ©ation du Rustica du Potager, du calendrier biodynamique ou des mandala d’aromates!
Le ruminant les rĂ©colte en autonomie puisqu’il les broute, sans demander Ă  l’éleveur de les lui couper ni servir dans une assiette. Au-delĂ  de la production de protĂ©ines, ce systĂšme gĂ©nĂšre de l’énergie de traction (cheval, Ăąne ou bƓuf attelĂ©) et diffĂ©rentes maniĂšres premiĂšres nobles et recyclables (laine, cuir, peau, corne).

 

Chevaux de Camargue 

Sans compter la gestion raisonnĂ©e des dĂ©chets: l’herbivore Ă©pluche et trie lui-mĂȘme dans sa panse, et rejette sous forme de compost la matiĂšre organique inutilisĂ©e, fertilisant lui-mĂȘme sa pĂąture pour que les meilleures herbes repoussent. Ce faisant, il crĂ©e la base d’une nouvelle chaine alimentaire riche: la bestiole coprophage qui se jette avec appĂ©tit sur sa bouse gĂ©nĂšre une famille nombreuse qui fera le repas d’un volatile, qui lui-mĂȘme – paix Ă  son Ăąme – finira dans l’estomac d’un petit carnivore ou d’un charognard. Toutes ces braves crĂ©atures, outre se manger les unes les autres, alignent une liste impressionnante de “services rendus” Ă  la collectivitĂ©, gratuitement.

 

Gazelles Impala, Lama de Bolivie et ZĂ©bu Malgache 

S’il fallait dĂ©clarer et rĂ©munĂ©rer le lombric qui aĂšre le sol, le hĂ©risson qui gobe les parasites, le bourdon qui pollinise, le renard qui fait l’équarisseur, la chauve-souris qui joue la bombe anti-insectes etc
 ça crĂ©erait de l’emploi certes, mais celui induirait une privatisation du cycle de la nature et beaucoup, beaucoup, de pollution indirecte.
Ah tiens, ce serait le systĂšme agricole moderne en fait! Celui qui rase tout – haie, talus, fossĂ©s et mares -, nivelle des centaines d’hectares bien plats, les implante en monoculture et installe un parc d’éoliennes dessus pour faire durable. Puis apporte chaque saison un arsenal de machines et produits Ă  Ă©pandre (qu’il finance en s’endettant) pour se substituer aux ruminants, chauve-souris et plantes malignes
 persuadĂ© que sa technicitĂ© est davantage productive que la paysannerie d’antan. Sauf que c’est le contraire: une telle surface produirait DAVANTAGE si on acceptait qu’elle produise des denrĂ©es et des services diversifiĂ©s. PlutĂŽt que des betteraves ou des cĂ©rĂ©ales. Tout cela sous perfusion illimitĂ©e de pĂ©trole (transport des matiĂšres premiĂšres et des intrants, consommation du machinisme surdimensionnĂ©, construction de bĂątiments de stockage, bĂ©tonnage de plateformes logistiques, etc.)
Mais mon discours ne consiste pas Ă  prĂŽner l’abandon des cultures et l’ensauvagement des territoires au profit de la cueillette! L’agriculture est le socle d’une civilisation, elle a permis Ă  chaque sociĂ©tĂ© de faire un bond dans son Ă©volution physique et intellectuelle.

Tout est une question de modulation de choix techniques et de hiĂ©rarchisation d’objectifs agricoles.

Si l’objectif n°1 de la France consiste Ă  exporter des cĂ©rĂ©ales dans toute l’Europe pour justifier que nous sommes le pays le plus aidĂ© par la Politique Agricole Commune, alors nous sommes cohĂ©rents. Les autres pays cotisent pour subventionner l’agriculture française qui, en leur vendant des cĂ©rĂ©ales moins chĂšres, car aidĂ©es, les empĂȘche de produire rentablement les leurs.
Mais si l’objectif d’un pays est l’indĂ©pendance alimentaire, la consommation de proximitĂ©, le maintien de paysages diversifiĂ©s et d’un environnement sain, la crĂ©ation d’emplois locaux accessibles et peu qualifiĂ©s, et la rĂ©duction des Ă©missions de carbone, alors il faut se pencher sur notre systĂšme d’élevage. On peut optimiser son fonctionnement tel que dĂ©crit plus haut, avec des ruminants pĂąturant les zones sauvages, naturelles et gratuites, qui relĂšvent du bien collectif.

 

On peut aussi radicaliser les Ă©levages intensifs (c’est probablement ce qui va se passer en parallĂšle) avec du bĂ©tail toujours plus hors-sol, nourri toujours plus artificiellement, toujours plus soutenu mĂ©dicalement pour Ă©quilibrer les dĂ©faillances sanitaires induites par ces fermes-usines. Mais comme ce modĂšle-lĂ  est trĂšs angoissant, je vais croiser les doigts pour que le dĂ©rĂšglement climatique joue en faveur du bon sens paysan, que le soja OGM devienne trĂšs cher et que le maĂŻs Ă  ensiler entame une ligne de recul dans le bocage qu’il a envahi
 “I have a dream”?

Revenons Ă  nos moutons

C’est le printemps, et l’herbe recommence Ă  jaillir spontanĂ©ment du sol. Selon les climatologies et les biotopes, elle va pousser en continu, comme ici en Normandie oĂč elle se lance dans 7 mois de croissance ininterrompue. Dans d’autres zones, il faudra ĂȘtre plus technique: profiter des pousses plus brĂšves du printemps et de l’automne pour y mener les animaux, tout en faisant des rĂ©serves pour les affourager en pĂ©riode de froid ou de sĂ©cheresse estivale.
Le bĂ©tail sort des Ă©tables oĂč il a passĂ© l’hiver et redevient autonome: l’éleveur n’a plus besoin de lui servir eau, foin et cĂ©rĂ©ales sur un plateau. Les nouveau-nĂ©s dĂ©couvrent la joie de cette fĂ©e verte, du zĂ©phir et des insectes taquins, tandis que les matrones s’en mettent ras-la-goule afin de retrouver leurs formes arrondies et produire un lait plus riche.

 

Émerveillons-nous de la magie pop et chlorophyllĂ©e de ces jeunes touffes qui poussent Ă  qui mieux-mieux dans chaque recoin jouissant d’un rayon de lumiĂšre. RĂ©jouissons-nous que les ressources qui font pousser l’herbe ne soient pas (encore) privatisĂ©es ni brevetĂ©es. Que le soleil et la pluie soient gratuits !
Élever du bĂ©tail en le nourrissant de vĂ©gĂ©tation de prairies ou de parcours naturel est un vĂ©ritable acte militant (c’est la bergĂšre qui parle, aprĂšs avoir constatĂ© que ce discours heurte dans les instances agricoles). Chaque famille ne peut pas Ă©lever son propre veau dans le parc municipal de sa commune, mais n’en dĂ©plaise Ă  l’idĂ©ologie vĂ©gane, consommer des animaux nourris Ă  l’herbe fait avancer la cause de la biodiversitĂ© et de l’indĂ©pendance alimentaire. Et donc notre avenir Ă  tous.

â–ș “Une bergĂšre contre vents et marĂ©es”: tous les Ă©pisodes

 

♩ StĂ©phanie MaubĂ© invitĂ©e de l’Emission # 578 (7/03/2019)
♩ StĂ©phanie MaubĂ©, le film “Jeune BergĂšre” de Delphine DĂ©trie (sortie: 27/02/2019)

♩ StĂ©phanie MaubĂ© dans l’Ă©mission “Les pieds sur terre” – France Culture: (rĂ©)Ă©couter (07/04/2015)
♩ Le portrait de StĂ©phanie MaubĂ© dans LibĂ©ration (26/02/2019)
♩ StĂ©phanie MaubĂ© dans l’Ă©mission de France Inter On va dĂ©guster“: (rĂ©)Ă©couter (6 mai 2018)

♩ Le site de StĂ©phanie MaubĂ©
 

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