đź–‹ “Tous les hommes du roi” de Robert Penn Warren: rĂ©Ă©dition d’un grand livre

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Lecteur, tu ne manqueras pas d’ĂŞtre Jack Burden. D’abord ce loser Ă  la David Goodis ou Ă  la Jim Thompson, aristocrate Ă  regarder la lune dans le caniveau; puis fantĂ´me intranquille et Sisyphe sans qualitĂ© traversant ses vies et se laissant traverser par les autres; enfin l’Ă©lu plus jamais dupe d’une vĂ©ritĂ© rĂ©demptrice. Seul Lacan ajouterait que le nom du père …

 

 

Robert Penn Warren qui fait de Jack Burden son narrateur en quĂŞte de VĂ©ritĂ© existentielle est un as de l’eschatologie, catĂ©gorie Ă©crivains. On aurait tort de ne pas le reconnaĂ®tre dans cette rĂ©Ă©dition remarquablement menĂ©e par Monsieur Toussaint Louverture d’un livre des fins ultimes, deux fois adaptĂ© au cinĂ©ma*. Les romanciers besognent Ă  longueur de textes les questions de l’ĂŞtre, du pouvoir, du sexe ou de l’argent. Mais l’auteur de “Tous les hommes du roi” est l’un de ceux qui s’approchent le plus de “la connaissance du grand spasme”. Enfin du qui suis-je ou du que puis-je encore devenir? On l’associerait volontiers Ă  une cousinade qui rĂ©unirait Steinbeck, Faulkner, Hemingway, ou mĂŞme James Lee Burke, autre Ă©crivain du sud amĂ©ricain, version romans noirs. On pourrait, mais il est moins connu. La culpabilitĂ©, la rĂ©demption, l’histoire et le temps long sont des clefs de la subtile architecture d’un roman qui rĂ©ussit Ă  toujours Ă©nerver son lecteur, par l’intrigue sociale et politique; par le doute existentiel qui taraude son narrateur, en quĂŞte d’identification et de père et parangon de faux cynique.

Et tu peux rentrer chez toi l’esprit lĂ©ger, car tu auras appris deux très grandes vĂ©ritĂ©s. La première, c’est que tu ne peux pas perdre ce que tu n’as jamais eu. La seconde, c’est que tu n’es jamais coupable d’un crime que tu n’as pas commis. Ă€ l’Ouest, on retrouve l’innocence et l’opportunitĂ© d’un nouveau dĂ©part.
Ă€ condition de croire au rĂŞve qui t’attend lĂ -bas.

Mais Jack Burden ne croit pas ou plus. Quelque chose s’est dĂ©rĂ©glĂ© dans sa mĂ©canique dĂ©sirante. Issu de l’aristocratie locale d’un sud qui n’en finit plus, dans sa touffeur, de mĂ©taboliser sa guerre de sĂ©cession, le journaliste, soucieux d’histoire et de temporalitĂ© se met au service de Willie Stark, “enfant humiliĂ©” devenu gouverneur de l’Ă©tat. Bien que manipulĂ© par la caste politique, “Le boss” a emportĂ© le vote populaire en se faisant dĂ©fenseur des faibles et des “culs-terreux”, en vendant sur les estrades la misère de ses propres origines. Superbe storytelling (voir la lecture). La dĂ©magogie, la corruption et le chantage suivront malgrĂ© des rĂ©formes pour taxer les riches et allĂ©ger le fardeau des fermiers pauvres.

Il y a des tas de pauvres chez nous, c’est certain, mais l’Ă©tat, lui ne l’est pas. Simplement, c’est Ă  qui mettra les pieds dans l’auge avant le voisin quand arrive le moment de se goinfrer. Et j’ai bien l’intention de bousculer tous ces vieux museaux qui tapent dans la gamelle.

Willie Stark, gouverneur, dit “Le boss”

Ă€ l’entame du livre, il s’agit de dĂ©tourner de son choix politique un magistrat influent et intègre de rĂ©putation. Dans le rapport de force entre l’Ă©lu et ses ennemis qu’ils soient riches ou conservateurs le juge Irvin, peut faire pencher la balance d’une rĂ©Ă©lection. “Le boss” charge Burden de trouver “quelque chose Ă  dĂ©terrer” pour le contraindre.

Robert Penn Warren (1905-1989) est une plume du roman politique. Ce qu’il Ă©crit des annĂ©es trente-quarante en Louisiane renvoie immanquablement Ă  l’usage de la dague du poison ou de la hache chez les anciens, au cassage numĂ©rique de rĂ©putations ou Ă  l’Ă©talage des turpitudes chez les modernes, sans garantie que les pages du Canard enchaĂ®nĂ© soient plus efficaces, ou que Trump et Macron ne soient pas du mĂŞme acabit libĂ©ral comme le dirait l’Ă©conomiste Piketty dans un journal du soir.
Dans ce puzzle tragique sans tĂ©lĂ© et sans internet (Warren en fit d’abord une pièce de théâtre) apparaissent dans la fumĂ©e des cigares parmi tous les hommes du roi : la conseillère du prince et amante Sadie Burke; l’Ă©vanescente, amoureuse Ă©conduite et amante Anne Stanton, Adam son frère mĂ©decin au cĹ“ur gros et Ă  la naĂŻvetĂ© confondante, deux amis d’enfance de Burden; l’obĂ©se et magouilleur Tiny Dufy; le porte flingue et chauffeur Sugar boy O’Shean. Tous fragiles. Tous soumis, dominateurs ou tristes Ă  faire lĂ  oĂą ils sont assignĂ©s par les jeux du pouvoir. Tous manipulateurs pour de bonnes ou mauvaises raisons. Burden qui voit le “passĂ© comme une chose prĂ©cieuse qui allait nous ĂŞtre arrachĂ©e et j’eus peur de l’avenir” enquĂŞte et avance dans toujours plus de complexitĂ©s. Il y aura morts d’hommes. “Tous les hommes du roi” est un habile prĂ©cis d’histoire amĂ©ricaine aux consĂ©quences mĂ©taphysiques.

Jack Burden, fĂ©ru d’histoire, une passion dĂ©laissĂ©e, revoit sa croyance dĂ©sespĂ©rĂ©e selon laquelle aucun individu ne peut ĂŞtre responsable des consĂ©quences de toute action dans le chaos et le tumulte du temps. Il finira par comprendre ses pères, rĂ©el ou supposĂ©. Il reconsidĂ©rera son point de vue sur ses motivations, ses responsabilitĂ©s, ses compromissions. En fait, il est convaincu que le prĂ©sent n’existe pas, que les acteurs de l’actualitĂ© ne sont que des fantĂ´mes, au mieux des marionnettes manipulĂ©es par leur chefferie, dĂ©risoires et prises au piège d’un passĂ© qui ne se laisse finalement enfermer dans aucun placard.

L’âpretĂ© de l’air te dĂ©chire quand mĂŞme la gorge, comme si tu Ă©tais un avaleur de sabre qui aurait utilisĂ© une lame de scie par erreur.

Ce roman, dans sa subtile et très tenue narration, dĂ©crit l’action, laisse dĂ©canter, enfile la description des grands espaces, des champs de coton, des nids de poule, laisse reposer, enchaĂ®ne sur l’introspection mĂ©taphysique (amours et filiations incertaines, responsabilitĂ©, fidelitĂ©, mythe du salut), reprend sur l’action, Ă©puise la rĂ©flexion sur la quĂŞte de la vĂ©ritĂ© et l’usage du mensonge en politique. Remarquable faiseur de dramaturgie, Penn Warren alentit le fonctionnement inexorable d’une mĂ©canique destructrice qui laisse infuser la curiositĂ© du lecteur avant de le laisser accĂ©der, aux dernières pages, Ă  l’agonie ou la rĂ©demption sans que sa curiositĂ© et sa soif d’ĂŞtre Burden jusqu’au bout ait en rien diminuĂ©.

Ph L

Robert Penn Warren signe un roman somptueux, auquel il est temps de pleinement reconnaĂ®tre son statut de classique.“Seul Ă©crivain Ă  avoir reçu trois prix Pulitzer, Robert Penn Warren (1905-1989) est aux cĂ´tĂ©s de Faulkner, Fitzgerald et Hemingway, l’un des plus grands Ă©crivains amĂ©ricains. Poète, essayiste, universitaire, romancier, critique, son Ĺ“uvre est tout entière traversĂ©e d’une rĂ©flexion sur le tumulte qu’est l’Histoire, et sur l’identitĂ© de l’homme Ă  travers la perte de son innocence. ArmĂ© de la mĂ©ticuleuse dĂ©marche de l’historien et de l’œil avisĂ© du photographe, il a dĂ©montrĂ© dans chacun de ses livres une farouche volontĂ© de capturer le rĂ©el et d’en faire un hĂ©ritage. Convaincu que la plupart du temps la rĂ©alitĂ© n’est que le produit de nos fantasmes, ou de notre mal de vivre, Penn Warren Ă©tait un « de ces partisans de l’intranquilitĂ©, jamais aussi Ă  l’aise dans leur art que lorsqu’ils mettent le doigt lĂ  oĂą ça fait mal, et qui nous rappellent que la vie ne saurait ĂŞtre dignement vĂ©cue qu’en acceptant de prendre Ă  son compte les mauvais souvenirs en mĂŞme temps que les bons; qu’en acceptant de refuser l’oubli.» Si son exploration des questions mĂ©taphysiques et morales flirte avec la philosophie, elle offre surtout une perspective poĂ©tique au monde. Pivot de sa carrière, reflet d’une remise en question, cĹ“ur d’une recherche de soi Ă  l’issue de laquelle Penn Warren sortira comme « converti », grande Ĺ“uvre intemporelle, voici Tous les hommes du roi.”

©  Ed. Monsieur Toussaint Louverture, 2017.
(Postface de Michel Mohrt) 
 

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