Le comédien François Patissier: comme font les couples de cygnes…

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© Hervé Bacquer

De New-York à Paris, en passant par bien d’autres lieux. J’ai découvert des gens, et des objets magiques qui, dans de minuscules éraflures, conservent les marques du temps. J’ai réalisé les portraits de ceux qui protègent ces empreintes de la disparition. Avec une image de l’objet ayant appartenu à un proche qui n’est plus, j’ai préservé la mémoire de l’oubli. J’ai réveillé la belle endormie. Hervé Bacquer, photographe.

© Hervé Bacquer

Fanfan nous avait prévenus: “Si j’ai un problème, je ne veux pas partir à l’hôpital, je partirai de chez moi.” Et un jour d’automne, nous avons reçu un appel du commissariat de Saint Brieuc. Nous annonçant que Fanfan avait été retrouvée sans vie chez elle.
Le problème avait eu lieu et elle était partie comme elle le souhaitait: depuis chez elle. Depuis son petit deux-pièces où elle vivait seule et simplement, sans sortir de son quartier, dans ce petit immeuble de deux appartements dont l’un était vide et dans lequel elle refusait d’avoir le téléphone. Merci au facteur qui s’est inquiété en voyant qu’elle n’avait pas relevé son courrier.
Fanfan était notre tante. La sœur de notre mère. Partie elle-même quelques années plus tôt, suivie de notre père qui n’avait pas pu attendre plus de deux mois et demi pour la rejoindre, comme font les couples de cygnes.
Voilà pourquoi nous, ses nièces et neveu, avions été contactés en premier.
 
Circuit habituel dans ce genre de circonstances: on arrête tout ce qu’on fait. On part en se disant, comme à chaque fois, que c’est ridicule de tout arrêter pour faire des centaines de kilomètres et rejoindre une personne avec qui vous ne pourrez plus discuter. Qu’on aurait mieux fait d’y aller encore quand c’était possible. Que maintenant c’est trop tard. Mais que, heureusement, on avait quand-même gardé le contact, etc…
Rendez-vous aux pompes funèbres, rendez-vous chez le notaire, entrée dans l’appartement, petite pensée, contemplation de tous ses objets qu’on connait mais qu’on voit différemment, rencontre de sa meilleure amie, coups de fil à la famille, annonce au propriétaire de la libération de l’appartement, début de rangement, quelques allers-retours chez Emmaüs, préparation de la cérémonie avec la paroisse, impression et envoi des faire-parts, annonce du décès dans le journal. Le tout au pas de charge. Et dans tout ce parcours, la surprise. Aux Pompes Funèbres: Fanfan sera inhumée dans la tombe de ses parents, nos grands-parents. Ca, on s’en doutait bien. Mais il y a un mais… La tombe n’a pas de place pour trois cercueils. Et il va falloir procéder à une « réduction de corps », en présence de la famille. Et la famille, c’est nous. Les héritiers les plus proches. Nous avons pu venir à trois sur quatre. Alors deux de mes sœurs et moi-même partons vers le cimetière pour vivre cette expérience.
 
Nous arrivons au cimetière par un de ces temps gris et pluvieux qui n’arrivent pas à ternir la beauté de la Bretagne et qui parviendraient presque à l’embellir encore. Les trois fossoyeurs sont là, au loin, autour de la tombe ouverte. Ils ne nous ont pas encore vus mais travaillent pourtant dans un profond respect. Quand on dit que la Bretagne respecte ses défunts, c’est plus qu’une simple phrase. Ils nous accueillent avec délicatesse et nous expliquent ce qu’ils doivent faire. En notre présence. Ouvrir les deux cercueils. En extraire les restes. Les regrouper dans un autre cercueil, plus petit. Comme un cercueil d’enfant. En ayant au préalable fouillé pour voir s’il y avait d’éventuels objets à trouver. Ou pas.
Voilà donc en quoi consiste une réduction de corps…
 
La douceur permanente avec laquelle ils travaillaient a été essentielle pour m’aider à vivre sereinement la vision des ossements de mon grand-père, Pépé François, que j’avais vu pour la dernière fois quand j’avais dix ans, ou des morceaux de la robe de Mamie, ma grand-mère, que je n’avais pas eu le temps de connaître puisqu’elle était partie quand j’avais à peine plus d’un an. Mamie, toi, tu m’as quand-même connu. Un peu.
 
“Il y a quelque chose!”. C’est un des fossoyeurs qui vient de parler depuis le trou béant dans la tombe. Il relève la tête et tient dans sa main… deux alliances.
Il sort du trou et, toujours délicatement, nous présente, posées sur sa main protégée par un gant de chantier, les alliances de nos grands-parents. Elles sont là, pleines de terre, en plein jour. Pour la première fois depuis plus de quarante ans.
“Voulez-vous les garder?”, nous dit un autre fossoyeur.
Mes deux sœurs et moi, nous nous regardons, incapables de répondre à cette question simple.
“Attendez, je vais les nettoyer”, nous dit le troisième fossoyeur. Il emporte avec lui ces deux objets précieux, va jusqu’à un robinet pour les laver et nous les ramène en souriant.
Nous les contemplons en silence, tous les six. Puis nous prenons notre décision: Pépé François a emporté avec lui l’alliance de Mamie. Les alliances resteront ensemble avec eux. Et pour en garder un souvenir, nous allons les photographier.
Le ciel est toujours très gris. Je prends mon appareil photo. Une de mes sœurs dépose les alliances sur une pierre. C’est à ce moment précis que le soleil a choisi de percer les nuages pour poser un rayon là, juste là. Sur la pierre. Visée sur les deux alliances. Réglage de la netteté. Clic-Clac.
Ma Doué Beniget! Merci Soleil, tu peux retourner vaquer à tes occupations.
 
Les deux alliances ont été placées dans le petit cercueil.
Un fossoyeur a fermé le petit cercueil qu’il a reposé dans le trou.
Le lendemain, nous sommes revenus avec Fanfan, la famille, les amis et l’avons laissé rejoindre ses parents, nos grands-parents.
Merci les fossoyeurs. Votre métier est bien plus beau qu’on pourrait imaginer.

François Patissier – juin 2020 – Paris 75012
© Hervé Bacquer

François Patissier est comédien

© “Le Laboratoire de Lumière” – 2020

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