Tu connais Šutka? Viens, on y va! Sur la voix des Balkans #17

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© Athina Boé

Du vieux bazar en passant par Šutka, Athina passe une deuxième semaine à Skopje complètement aux antipodes de la première! Musiques locales dans son radar, attention: c’est parti!

Passer d’un appartement de 60m2 à un box de 3m2: changement de décor!

Aujourd’hui, c’est samedi. Je change de maison. J’ai plié tous mes bagages, fait mes adieux à Vojkan en lui écrivant une petite carte et écouté un dernier cd à ses côtés. L’heure a sonné et le taxi – ici la course me reviendra à 2 euros alors on ne se prive pas d’un petit luxe – m’attend en bas de l’immeuble. Il est temps pour moi de  reprendre ma route après ce temps d’arrêt. J’ai trouvé un hostel à 7 euros la nuit au cœur du centre ville. C’est parfait! Direction l’hostel “Inbox” où le concept est de dormir dans une couchette un peu comme dans un train. Le “box” contient un lit une place, un placard et un néon pour éclairer le cocon. Rien de folichon mais ça me va! 
Je suis passée d’un quartier familial un peu excentré à être à deux pas du vieux bazar et du pont de pierre. Autant te dire que je ne peux pas être mieux placée pour envisager ma deuxième semaine à Skopje. Cette fois ce sera sous la bonne étoile d’Esma Redzepova que je partirai à la rencontre de ceux qui font les musiques d’aujourd’hui. 

Bienvenue à Šutka: la “capitale européenne des Roms”!

Posée dans mon nouveau quartier, je suis impatiente d’aller à “Šuto Orizari” – aussi appelé “Šutka” pour les habitués. Ce quartier nord serait “la plus grande communauté Rom d’Europe avec 50 000 habitants”. Et contrairement à ce qu’on peut s’imaginer: Šutka n’est pas un ghetto. La ville compte 80 % de Roms et se dessine comme un grand village composé de  maisons sur un ou deux étages, construites après le tremblement de terre de 1963. 

Une des maisons de Šutka!  © Athina Boé

C’est d’ailleurs peut être la plus grande communauté Rom du monde? 
Il y a différents quartiers, un centre ville, un bazar, une énorme mosquée, plusieurs restaurants, cafés, deux écoles, une grande rue principale où tout le monde se croise: il y a de quoi faire à Šutka! 
Les Roms qui sont d’habitude marginalisés ou même invisibles auprès de nombreuses institutions dans les Balkans mais aussi chez nous, ici, ils ont leur municipalité.
D’ailleurs quand on arrive sur la place centrale, le décor est planté avec “la roue du chakra” comme le symbole de tout un peuple. Ici, les Roms sont fiers de leur histoire et ont réussi à sortir de la précarité en allant prêter main d’œuvre – travaux saisonniers, entreprises, chantiers – principalement en Allemagne et en Belgique. La plupart reviennent ensuite à Šutka, une à trois semaines pendant l’été pour la saison des mariages et pour visiter la famille.  

La roue rappelle qu’on est bel et bien dans la ville des Roms!  © Athina Boé

Première soirée à Šutka: assister à un mariage Rom et à des fiançailles!

On est dimanche et j’ai rencontré Andy hier soir au restaurant Lyra où il y avait un concert de musique macédonienne.
Un voyageur allemand qui a lui aussi largué sa binôme en cours de route et ce au bout… d’un jour et demi! Aie! Je lui propose l’idée d’aller prendre un café demain après-midi dans le quartier Rom, et ça le branche! Chacun dans son hostel, on décide de se rejoindre directement là bas dans une pizzeria repérée sur Google maps. “Dans une demi-heure, rendez-vous là bas.”  Organisation “à l’ancienne“. En effet, quand je sors en ville, je mets mon téléphone en mode avion pour éviter la consommation de données. J’ai pas vraiment envie de me retrouver avec une facture exorbitante à régler à la fin de mon séjour. Et oui, la Macédoine n’est pas encore dans l’Europe et internet coûte très cher quand on a pas d’abonnement made in Macedonia. Alors, le wifi par- ci, le wifi par-là, ça me va. 
Bref! Pour franchir les porte de Šutka, apparemment un seul bus s’y rend: le numéro 19. Impossible de trouver où passe exactement le bus en ville, il reste plus que le taxi. Le premier m’envoie à dix mètres car la route pour aller à Šutka est soit disant trop “destroy“.
J’en attrape un second au vol! Il est bien 17h passées et en effet la route est complètement truffée de nids-de-poule. 
Arrivée, je retrouve Andy qui a déjà sympathisé avec les gens de la pizzeria en m’attendant. Puis, nous voilà partis pour dévorer un burger traditionnel “pljeskavica” sur l’une des rares tables devant le fast-food qui fait un tabac! On demande à un gars qui parle français – la plupart parle allemand – si il connaît un endroit où l’on peut écouter de la musique. Il nous indique un local un peu plus loin. Il fait déjà presque nuit et nous trouvons l’endroit juste à l’oreille. Il y a un mariage et Andy m’attend à l’extérieur – “ça joue trop fort” – pendant que je me suis déjà faite invitée à danser dans la hora!
Vers 21h la fête est en pause, tout le monde part se changer pour revenir ensuite. 
Nous continuons la balade et là dans une ruelle, une fanfare “Picikato brassband” joue pour une famille qui danse devant leur maison. Ce sont les fiançailles d’un jeune couple. Elle est en rouge et lui en costume trois pièces. La fanfare joue dans l’obscurité de la ruelle étroite et tout le monde la suit.
La première chose que je remarque – et ça,  c’est partout à Šutka – c’est que les gens ne sont pas du tout collés le nez à leur écran et qu’ils sont très accueillants! Même les jeunes! Ce soir-là tout le monde danse. C’est beau. Moment gravé dans ma mémoire. On nous invite à rejoindre la hora et les enfants nous demandent des cigarettes. À un moment une voiture passe au milieu de cette joyeuse fête: là je pourrais me croire dans un film de Kusturica. D’ailleurs Le temps des gitans aurait été tourné à Šutka. Et c’est vrai qu’il s’y dégage une ambiance unique, festive et bordélique. J’adore! Nous rentrons avec le bus et le sourire aux lèvres. 
On a inauguré notre première fois à Šutka !

Ici la boutique pour trouver les derniers tubes de l’été 100% Rom. Tu peux même écouter le cd avant de l’acheter.  © Athina Boé

Prendre un café avec Bajsa au “Mall Capitol”

Le lendemain, lundi Bajsa Arifovska m’a donné rendez vous au Mall Capitol – un centre commercial – situé à 10 minutes du centre ville. Elle n’a qu’une heure devant elle et nous déjeunons comme deux vieilles copines en discutant de son parcours. La première chose qui me frappe c’est qu’elle joue énormément d’instruments: clarinette , violon, gajda, accordéon, piano, tambourin, kaval, et grosse caisse. La deuxième chose est qu’elle ne joue que presque pour des projets de musique macédonienne. Pourtant elle est Rom et aimerait faire quelque chose pour préserver sa culture. D’ailleurs, elle a composé la musique  d’un spectacle intitulé “Phago suno” que l’on peut traduire par “Rêve brisé“. Tiré d’une histoire vraie, ça relate l’évolution d’une famille Rom pendant la guerre entre la Macédoine et le Kosovo en 2001. Ce projet n’a été joué qu’une seule fois… 
Elle me confie que parfois ça lui est arrivé de jouer pour des petits projets en Slovénie ou en Croatie pour valoriser la culture Rom.  Mais en Macédoine, il n’y a pas d’argent pour ça.
Pas de possibilités de faire des arrangements avec cette musique et pourtant “j’ai tout dans la tête” me déclare-t-elle avec un air agacé. Elle qui est monté dans l’échelle sociale en étant très demandée par les plus grands musiciens du pays – tout le monde se connaît – mais aussi en étant professeure à la “high music school” et jouant pour des ensembles de danses traditionnels. Bref, un agenda bien rempli!
Quand je lui évoque la culture musicale de Šutka, que je lui parle d’Esma, voilà ce qu’elle me répond: “Tous les chanteurs de Šutka ont changé le style en faisant un mix. Ils mélangent avec des influences du Kosovo: le style “Tallava”, l’Albanie et y intègrent des éléments orientaux.” Plus personne ne chante la tradition comme Esma. Ah si, sa fille adoptive Malisha.
Mais apparemment elle essaye de la copier, et pour Bajsa: “Esma est unique, chaque king ou queen l’est!“. Tous les autres – Dzefrina y compris, la jeune star de Šutka – font ça pour leur survie jouant “the same, no compositions“.
Ils n’ont pas cette conscience de continuer la tradition. “They don’t care about tradition, everything it’s just for money“.
Bajsa est sans filtre et j’apprécie son franc parler. 
Selon Bajsa les musiciens Roms qui jouent de la bonne musique en Macédoine, il n’y en a pas beaucoup…
Elle me raconte l’époque où ses grands parents jouaient, dansaient, fabriquaient des instruments traditionnels tels que le zurna – un instrument à vent à anche double et le tapan – tambour à deux faces en peaux de chèvres. Il est déjà l’heure du départ, elle m’offre son cd et on se dit “peut être à samedi“. Elle m’a proposé de venir l’écouter pour un concert en extérieur en haut de la montagne – à 20 minutes de Skopje – à côté d’une église. 

Bajsa en tenue traditionnelle jouant du kaval. © Bajsa Arifovska

Deuxième saut à Šutka en compagnie de Rebecka

Lundi, je rencontre Rebecka. Une suédoise fofolle photographe vivant à Barcelone avec qui le courant passe très bien. Ça tombe bien: on est voisine de box! Elle a le numéro 1 et moi le numéro 2. Une en haut, une en bas. 
On est contentes de s’être trouvées car c’est rare de croiser des jeunes femmes qui voyagent seules dans les Balkans… Je lui propose de partir ensemble à Šutka, en bus, puis comme on ne trouve pas l’arrêt, on finit par prendre un taxi: je commence à être habituée. 
Quand on arrive, sur une grande place il y a un mariage.
Tout autour des vendeurs de ballons, et les habitants regardant debout le “spectacle”. C’est vrai qu’il y a de quoi en prendre plein les mirettes! Paillettes, tenues plus colorées les unes que les autres, coiffures de princesses, parures, talons hauts, et pour les garçons, c’est plus sombre: jean et chemise blanche, lunettes de soleil. Pendant ce temps, les enfants courent partout, ou prennent de la hauteur en montant sur le toit d’une maisonnette. Rebecka essaye de changer sa pellicule photo de son appareil argentique, quand plusieurs gamins viennent voir ce qu’elle trafique et veulent l’aider. Et de mon côté, l’échange des sourires complices avec des grands mères. 

La hora, cercle réservé aux amis et à la famille. © Athina Boé

Faire ricochet et arriver à destination

Le mercredi, Zoran me donne rendez-vous à l’hôtel 5 étoiles qui porte le nom du pont de pierre: mon meilleur café turc depuis longtemps. Zoran est violoniste, a des boucles d’oreille en forme de clé de sol et me donne pas mal de contacts. Notamment le téléphone de Ferus Mustafov, “The King” qui selon lui est le numéro 1 de la musique Rom en Macédoine et même au delà. Après notre échange très intense où il me montre sa chaine YouTube et tant d’autres liens vers la musique de son père qui aurait composé 1000 chansons populaires macédoniennes. Il me parle d’une autre chanteuse qui porterait le même nom qu’Esma sans aucun lien de parenté: Usnija Redzepova . Une autre voix Rom, moins connue du grand public. Tout autant troublante.
Mais Revenons à Férus! 
Je lui avais bien envoyé un message sur Whatsapp. Pas de réponse. J’ai ma petite idée. Je pars voir Ali, qui tient une gargote à quelques pas de là. Un coup de fil – avec la coïncidence qu’Ali connaît le fils de Férus –  et hop en 5 minutes j’ai un rendez vous demain matin avec lui, chez lui! 
Incroyable mais vrai! Je vais rencontrer The King of gypsy! Je rentre à l’hostel et je m’empresse de préparer une série de questions. Je prends très au sérieux mon rôle de journaliste, pour une fois!

Sur ce bout papier tient un rêve qui devient réalité ! L’adresse du grand Ferus Mustafov! © Athina Boé

J’ai rendez-vous avec “The King” [Férus Mustafov] à 10h chez lui!

C’est le jour J. Ali m’a écrit l’adresse de Ferus sur un papier que j’ai collé dans mon carnet de voyage comme le saint graal de mon voyage. 
Je prends un taxi jusqu’à l’adresse. Ferus m’ouvre la porte et je traverse la cour pour arriver dans sa maison encore endormie. Il me propose d’aller prendre un café dehors pour réaliser l’interview. Petit bémol: il ne parle pas un mot d’anglais et moi je ne parle pas un mot de macédonien. 
Ça va être folklo!
On part avec sa jeep au café et il appelle Bajsa en renfort. Elle arrive! Whaouh!
Ferus me dit – on s’aide de l’application en attendant l’arrivée de notre “interprète” – qu’il est en vacances une semaine et puis zut, il a oublié le nom de son manager. Il me précise que ce n’est pas “gypsy music” mais “Roma music“. Attention, pour lui c’est important. Il me parle de son père musicien qu’il admire tellement: Ilmi Jasarov.
Et pendant que l’on boit notre premier café, il me montre toutes sortes de vidéos. On passe du coq à l’âne, un peu en mode zapping. Il me fait écouter en premier le projet de Goran Bregovic et de la chanteuse grecque Álkistis Protopsálti dont il fait partie. Superbe! 
Il me parle aussi d’un chanteur Rom – Ramko – vivant à Šutka – qui continue la tradition.
J’essaierai de le rencontrer mais il ne sera pas dispo. 
Ferus a formé des nouvelles générations de musiciens comme Djafer Demirovski, saxophoniste qui intègre dans son jeu des éléments bulgares et jazz d’après Bajsa. 
Un sacré virtuose qui fait honneur au maître! D’ailleurs Ferus a joué avec Esma de temps en temps pour des remplacements. Il ne m’en dira pas plus. 

Entourée de deux grands musiciens Roms : je suis aux anges! © Athina Boé

On a faim, Bajsa repart comme elle était arrivée – sans crier gare – et je me retrouve en tête à tête avec le King en train de savourer une des meilleures soupes de mon voyage. On repart chez lui. Il est 13h, et il me propose de l’accompagner au studio.En fait, c’est un home studio chez un ami musicien qui vit à deux rues. Let’s go!
Ferus a oublié son téléphone chez lui, et il ne veut pas rentrer chez son ami car il y a un chien qui tient la garde – un pitbull-terrier!
Donc on siffle, on klaxonne, Ferus gueule le nom de son ami mais c’est finalement un voisin qui lui connaît le chien qui va voir ce que trafique son pote! 
On rentre par le garage dans le studio, tout vert émeraude. Café turc et cigarette pour se mettre en route. 
Ferus se met au travail illico. Il répète en boucles les phrases qu’il doit mettre en boîte… 
La séance dure bien 2 ou 3 heures. Pendant que Ferus enregistre, je chante dans mon coin les mêmes phrases dans le garage en mode discretos. Je suis à bonne école! 
Ah! demain soir, il y a le concert de Bajsa et je retournerai bien à Šutka une troisième fois… 

Dans la chambre verte, Férus enregistre quelques phrases sous les oreilles  attentives de son ami Cane. © Athina Boé

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