Maman, je pars à l’est quatre mois. Sur la voix des Balkans #02

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© Mathilde Boé

Après plus d’un an de préparation, Athina est partie. Équipement: un sac à dos de 60 litres, une petite valise avec son ampli, son micro, quelques cd faits maison, et sa banane colorée autour de la taille. Direction les Balkans! Hop hop hop!

C’est dans l’enfance que naissent les passions

Parallèment aux classes jazz du collège, j’ai découvert la culture tsigane grâce au cinéma. Quand je dis “la culture tsigane”, je sais d’avance que c’est un non-sens car il y a chez les tsiganes autant de cultures que de familles. J’avais donc 11 ans quand j’ai vu pour la première fois le film Gadjo Dilo de Tony Gatlif. Tout le long du film, on recherche au côté de Stéphane (Romain Duris) la trace d’une chanteuse mystérieuse Rom nommée Nora Luca. Une voix enfantine, qui m’a bouleversé d’entrée de jeu. En réalité c’est celle de Monika Miczura, chanteuse Rom hongroise. Pendant longtemps je ne connaissais pas la vraie identité de Nora Luca. Juste je pouvais l’imaginer. Ce n’est que depuis quelques mois, en pleine préparation de mon voyage, que j’ai découvert son nom sur un cd du groupe Ando Drom. En même temps, avec mes sœurs on a découvert les films d’Emir Kusturica. Ils ont également réveillé ma curiosité pour la culture des Balkans comme pour beaucoup de personnes. J’adorais voir les maisons s’envoler, les oies monter sur les tables, et une chanteuse lyrique au milieu d’un banquet de fanfarons. Faut dire que chez moi, on était pas loin d’avoir le même scénario! Si bien que je suis devenue complètement accro à tous ses films que je regardais en boucle sur des cassettes VHS. Ces musiques ont commencé à m’intriguer, et elles continuent de me bousculer chaque fois que je les croise sur mon chemin.

Déclencheurs d’envie d’ailleurs

Et puis, il y a eu quelques déclics qui m’ont poussé à prendre mes clics et mes clacs. Il y en a toujours à vrai dire.
Dans un premier temps, la lecture du récit de Virginie Luc: Journal du danube.
Celle-ci est partie à la rencontre des familles de Lautarii (musiciens en romani), en suivant le cours d’eau durant plusieurs semaines. Ça a fait deux tours dans ma tête pour avoir envie de faire pareil! Comme rencontrer LA diva des Balkans: Esma Redžepova, et ses enfants. Malheureusement, elle est décédée en 2016, dommage… Parcourir des kilomètres pour rencontrer des familles de musiciens qui se transmettent de génération en génération leur passion. Voilà qui me parle.

Mon livre de chevet pendant mes soirées solitaires à Marciac .

Et puis, il y a eu la découverte du festival Welcome In Tziganie, où je n’avais jamais mis les pieds alors qu’il se déroule à quelques kilomètres de Marciac… Mais il n’existait pas encore à l’époque où j’y vivais. Comme j’étais dans ma phase retour aux sources, j’ai eu connaissance de ce festival. Je m’inscris dans l’équipe de bénévoles pour rencontrer les gens qui font vivre ces trois jours de fête balkanique en plein milieu de nulle part. J’y rencontre beaucoup de jeunes… qui ont voyagé dans les Balkans. Et là, pareil, je veux faire la même !

Alors c’est en février 2018 que l’idée commence à émerger dans ma tête. Peu à peu, je m’imagine sur la route avec comme fil rouge: partir sur les traces de la musique tsigane et traditionnelle des Balkans. Oula! C’est vaste, c’est immense, c’est génial, c’est flippant!

Au festival Welcome in Tziganie je me sens comme à la maison © Mathilde Allary

La préparation du voyage: tout un programme!

Je demande à ma mère de me ramener une tirelire de Turquie en terre cuite pour pouvoir y économiser chaque euro jusqu’au départ. Je bûche sur la thématique à l’aide de lectures, écoute de tout le rayon “tsiganes” et “Balkans” de la médiathèque en passant par la musique grecque, roumaine, turque, bulgare, hongroise, géorgienne, serbe, albanaise… Mes sœurs m’offrent un magnifique livre pour Noël que finalement je n’ai pas eu le temps de finir car… je travaille dans un café. Je suis revenue à Paris pour 5 mois avec pour mission de gagner suffisamment de pépettes pour mon grand voyage.

Ma tirelire prête à être cassée avec ma cafetière italienne en guise de marteau.
© Thibaud Boury

Je vais voir des films sur la thématique des roms en France, des roms en Roumanie, et puis je rencontre une famille de musiciens tsiganes de Roumanie basée à Nantes depuis 17 ans.
Je découvre leur groupe Rom sucar (prononcé “Rom choukar”) à l’avant première du festival Welcome in Tziganie 2018. Grâce à leur tourneuse avec qui je sympathise en trois pas de danses, je rentre d’abord en contact avec le fils: Mihai Pîrvan. Il a mon âge et joue du saxophone. Un sacré loustique qui me fait vite déchanter sur mon rêve de tsiganie. Il m’explique que là bas c’est pas comme dans les films! Il me demande ce que je veux réellement en allant là bas. Il me teste en me demandant ce que j’écoute. On s’écrit tous les jours pendant 3 mois. Derrière tous ces échanges, il y a cette inquiétude: est-ce que je veux voler leur culture et après en faire mon business en France? Je le sens sur la défensive et je comprendrais pourquoi après. En fait, c’est en écoutant plus tard dans ma chambre de bonne parisienne un groupe de français jouer de la musique dite “tsigane” que je vois bien le décalage… Il manque quelque chose. Chez les tsiganes, la musique rythme chaque événement de leur vie: baptême, mariage, enterrement. Un morceau à plein de variantes et c’est ce qui fait sa richesse. Le fait est que souvent quand les gadjés (les non tsiganes) la jouent, ils la jouent… mal. C’est à dire qu’ils ne jouent pas toutes ses subtilités. Un tsigane chanteur par exemple, va adapter les paroles en fonction de la personne qu’il a en face de lui.
Je revois pour la deuxième fois son groupe familial à Nantes dans un rade minuscule où le public saute dans tous les sens. De la belle musique avec le cymbalum et le sax qui te fait vriller de la tête au pied pendant 3 heures. Au chant c’est Camélia Pîrvan, la mère. Une grande femme avec sa jupe longue, qui dégage quelque chose de rude et en même temps de paisible. Je ne sais pas comment te dire. Elle me fascine avec son vibrato léger et son regard noir. En discutant à l’entracte, je lui explique que je souhaite prendre des cours avec elle. Qui tente rien… c’est ma devise! Elle accepte! Je me retrouve chez elle pour apprendre deux chants roumains, des classiques chantés par Romica Puceanu et Gabi Lunca. Le troisième jour, on apprend  un chant tsigane très connu “Djelem djelem”. J’arrive tous les jours à 10h sur ma bicyclette à Rezé (banlieue nantaise) dans un quartier populaire. Ça me rappelle mon quartier à St Denis mais en plus tranquille. La famille Pîrvan habite la première barre d’immeuble qui donne sur une grande place où passe le tram, où il y a des travaux, quelques commerces et une grande surface.
Ici tu écoutes et tu répètes. En boucle. Jusqu’à qu’elle me dise “C’est bon!”. On est toutes les deux assises dans le salon avec les paroles sous les yeux imprimées dix minutes plus tôt. J’écris au fur et à mesure la prononciation et la traduction dans la marge. À côté de nous, il y a son petit fils de quelques mois qui gamberge dans son landau, et l’écran plasma branchée sur une émission roumaine. Camélia fume clope sur clope accompagnées d’un café. Moi je me sens un peu bousculée dans mes habitudes: je ne fume pas, je ne regarde plus la télé, et je m’échauffe la voix avant chaque répétition. Au bout du troisième jour, je commence à m’habituer à la fumée et au reste. Quand on ouvre la fenêtre, on ne s’entend plus chanter à cause des marteaux piqueurs. J’ai même droit à un whisky sec avec glace pour mon dernier cours pour “faire la voix” et à chanter les trois chansons accompagnée à l’accordéon par son Mugurel Barbu, le père. Un très beau moment rempli de joie dans nos yeux, dans nos voix, si différentes.

Camélia et Mugurel sur scène. © Lightix production

Le grand saut

Tu l’auras deviné, ma passion pour les Balkans est devenue de plus en plus intense. Mon sac à dos est prêt et mes oreilles sont à l’affût de la moindre croche. J’ai envie de comprendre pourquoi je me sens si proche de ces musiques, de ces gens. Entrer en contact direct avec elles, eux. C’est seule avec ma voix que je pars quatre mois. Aie aie aie ! J’ai peur Maman.
Première destination : Budapest, Hongrie. Tu me suis ?

De Paris à Istanbul, j’étudie l’itinéraire de mon “road trip” . © Thibaud Boury

► Sur la voix des Balkans: tout le voyage

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