Timişoara, prends-moi dans tes bras. Sur la voix des Balkans #09

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Après deux semaines sur la route des rires et des chants, Athina et Marius arrivent à Timişoara. Dernière soirée en amoureux et ce soir c’est concert de jazz en plein air!

Les bons comptes font les bons amants…

Nous sommes arrivés au moment fatidique: se séparer.
Et oui, c’est notre dernière soirée avant… on ne sait pas vraiment. 
Marius doit repartir chez lui à Stuttgart: le boulot l’attend. Trois semaines qu’il est absent. Et moi, je dois reprendre mes recherches après deux semaines de love story.
Aujourd’hui, on est samedi et je commence à prendre conscience du voyage qui m’attend sans lui; peser les plus et les moins. Autrement dit l’après Marius. Je dois l’avouer: cela fait deux semaines que je vis comme une princesse… dans une cage dorée. Marius est aux petits soins avec moi et je ne suis vraiment pas habituée à ce que quelqu’un m’offre tout… Quand je dis tout c’est TOUT. Chambres d’hôtels, restaurants, essence pour notre moyen de déplacement principal, et la vie by night. L’argent est un des sujets périlleux sur lequel nous ne sommes pas d’accord. Et il y a assez peu de sujets sur lesquels ça coince. Pour lui, c’est une façon de prolonger mon temps Sur la voix des Balkans, de m’aider à réaliser mon rêve de musiques, pour moi ça peut me mettre mal à l’aise et me fait sentir comme une femme des années 50: entretenue par “son” homme. Cette façon de dire: “Je m’occupe des frais, chérie, tu ne payes rien tant que tu es avec moi”, peut vraiment me gêner dans le fond. Surtout quand c’est systématique, et que je ne peux pas être libre de payer à ma guise ce qui me chante. Pourquoi? Marius s’énerve quand je sors mon porte-monnaie et que j’annonce “C’est mon tour”: il ne veut absolument pas que je participe à quoi que ce soit qui ressemble à cette chose qui divise le monde, et on n’est pas épargnés: money. Alors je m’énerve aussi! Et je paye quelques petits trucs du quotidien, manière. Mais voilà, je commence à en avoir marre de ce système établi par Monsieur sans savoir si ça me convient… J’admets que nous n’avons pas du tout les mêmes revenus; il gagne presque 10 fois mon salaire. Mais quand même. Bon sang, je veux faire moi aussi partie prenante de notre affaire. Je ne veux pas non plus me sentir “achetée” car c’est un sentiment vraiment très désagréable. 
Et je suis déjà trop indépendante…  avec mes faibles moyens peut être mais avec MES moyens. Oh! que oui, je suis attachée à mon indépendance, si tu savais. Ma mère m’a tellement rabâchée qu’il faut travailler pour ne dépendre de personne et surtout pas d’un homme…
Bon, les choses sont dites. Je ne vais pas détailler plus, sinon autant écrire un livre. Qui sait peut être un jour? 
Hummm mais voilà, c’est notre dernière soirée alors évidemment, je mets tout ça de côté. Des fois, on oublie un peu (beaucoup) de sa personne pour satisfaire l’équilibre du couple, cette entité que l’on crée à deux. 
En dehors des contrariétés énoncées ci dessus, notre dernière soirée est vraiment sous le signe de l’amour. Vraiment. C’est un beau roman, c’est une belle histoire, c’est une romance d’aujourd’hui. Un peu trop vieillot Michel Fugain? Bah moi j’adore!

Hôtel à Lugoj, où nous avons passé une nuit.  © Athina Boé

Timişoara, belle, belle, belle comme l’amour 

C’est sur la route que je réserve en trois clics deux nuits dans une auberge de jeunesse: l’hostel Costel. Cette fois avec ma carte bleue. Aaaah! et je sens en moi un nouveau souffle: je suis en train de reprendre ma liberté chérie ou comment flamber mes économies avec joie, oui avec grande joie. En dehors de ça, je me sens aussi triste. Même je pourrais dire déboussolée que sonne la fin de notre histoire qui m’a tant appris. Imagine toutes ces discussions pour passer le temps, pour apprendre à se connaître, et puis ces heures à se regarder les yeux dans les yeux et toutes ces questions auxquelles j’ai trouvé quelques réponses grâce à notre rencontre. Marius est comme moi: il a son parcours, jamais dans les clous. Se sent incompris. Et si j’en pince pour lui c’est parce que l’on est tous les deux des êtres un peu strange ou du moins qu’on se sent souvent en décalage. Autant en Roumanie que dans nos pays respectifs. Qu’est ce qui cloche chez nous? Ou peut-être que c’est ce monde qui ne tourne pas rond? Nous, par conséquent: on se comprend! Oui, un peu tarabiscotée mon histoire. Tu sais quoi? Je suis bien accrochée à ce nous. Et nous avons justement prévu de poursuivre notre aventure. Des retrouvailles sont évoquées pour le Gărâna Jazz Festival. Un des événements les plus attendus, qui met à l’honneur le jazz en pleine nature! Ça tombe la semaine prochaine: bingoooooo!
Mais revenons au présent: j’ai réservé donc deux nuits dans l’auberge, et Marius m’accompagne: une belle maison du XIXème siècle rénovée, avec un petit plus réjouissant qui m’émoustille déjà: le jardin! 
Un coin pour siroter mon maté au soleil, faire sécher mes robes sur un fil, et le soir improviser un apéro avec les autres voyageurs de passage, c’est ce qu’on appelle la belle vie
Et puis en plein milieu de cet écrin de verdure: un “combi” bleu où il est écrit “Let’s go anywhere”! Marius m’a déjà proposé de faire un voyage pendant 3 ans avec son “combi” couleur café. Alors on se regarde du coin de l’œil, amusés quand on découvre à notre arrivée ce message subliminal. 
Pour te faire un petit peu l’historique: l’hostel Costel est le premier bébé d’un couple de trentenaires qui attendent leur deuxième, mais cette fois ce sera un vrai bébé qui leur fera les quatre cents coups, justement dans ce jardin et cette magnifique villa(ge). Au bout de 2 jours, tout le monde connaît chaque habitant.e temporaire et chaque habitant.e permanent.e. Andrada surnommée “Dada”, look de rockeuse avec plein de tatouages et François, musicien bohémien sont de service pendant mon séjour. Au départ de 2 jours qui passe à 5. Faut dire qu’on y est bien, si ce n’est les moustiques qui apparemment sont les premiers habitants des lieux. Toutes les nuits, ils me font une fête pendant mon sommeil. Le matin, je fais le constat. Souvent déprimant. Mais plus les jours passent et plus je me sens comme à la maison, alors j’oublie les piqûres et me concentre sur le reste.
Oui j’ai laissé de côté mon mode de vie chez les locaux car ça demande un minimum de prévision (voir épisode #05). On est plutôt du genre à décider notre “programme” le matin pour le soir même au moment du petit déjeuner. On y met les choses à plat à côté d’un bon café. À savoir: où aller et quoi faire de notre journée. Et puis, souvent, on fait quelques crochets. Le choix de Timişoara s’est fait comme ça, avec l’envie de découvrir à quoi ressemblait la future capitale européenne de la culture.

L’entrée de l’hostel Costel, un peu excentré et non loin d’un marché pour faire le plein de vitamines. © Athina Boé

Voir en live la chanteuse afro-américaine Jazzmeia Horn et prendre une claque monumentale!

Nous partons à Piața Victoriei où ont lieu les concerts du JazzTM. Sur cette place d’inspiration viennoise, nous sommes enchantés par l’ambiance bon enfant qui y règne et ses bâtiments plus beaux les uns que les autres. Ça nous fait un bien fou d’en prendre plein les mirettes après être passés par la Belgrade dégradée. Timişoara, est d’ailleurs la première ville de Roumanie qui par son architecture m’en bouche un coin! Marius est tout autant émerveillé par le spectacle. Si bien, qu’il me propose l’idée de s’installer ici ensemble – si je le veux bien – pendant 1 an – si j’ai envie – pour faire ma musique avec les musiciens de Lugoj. Ah! oui géographiquement parlant, on est à 1h de Lugoj, donc pas très loin de tout ce petit monde que l’on a rencontré récemment. Marius est prêt à quitter sa vie en Allemagne pour s’installer ici et avec moi ! Whaouh, j’ai la tête qui tourne!
Tu me fais tourner la tête, mon manège à moi c’est toi. Je suis toujours à la fête, quand tu me tiens dans tes bras…

En arrivant sur la Piața Victoriei, du monde partout, des ballons, des familles sur les balcons et une lumière idéale. © Athina Boé

Vient le moment où Jazzmeia Horn entre en scène… Chanteuse afro américaine qui me donne des frissons sur-le-champ: oh là là! mais quelle voix! Quelle classe, elle a ! Elle scate telle une Betty Carter avec un grain de folie en plus ! Tiens, ici tu pourras y lire un peu l’histoire du scat si jamais ça t’échappe. 
Je boue en moi même: mais c’est pas possible… je ne savais pas qu’elle existait avant ce soir! Je n’en reviens pas: qu’est ce qu’elle assure santa madonna (une des expressions préférées de Marius)! Je prends une bien belle claque, ça faisait longtemps et ça relance le tourbillon infernal (ré)créatif. Les dernières fois d’une telle exaltation remontent au concert de Youn Sun Nah en 2014 à JIM… Ou celui de Raven au New Morning en 2015… Ou encore celui de Sofia Jernberg au festival Jazzahead à Bremen en Allemagne. Bref, ça remonte à loin!
Avec mille façons d’interpréter un standard tel que “Embraceable you” et un charme charismatique de diva, elle chante “We need time” comme si elle venait s’adresser directement à ce nous. On jubile sur notre chaise. On passe tout le concert à se dévorer des yeux et à se marrer terriblement. Ce concert est fou et nous transporte loin, très loin. Le trio – piano contrebasse batterie – qui accompagne cette déesse du swing joue des mises en place de malade! Ce qu’on appelle “mises en place” sont des rendez vous à ne pas louper entre les membres de la section rythmique (piano ou guitare, contrebasse et batterie). Moi je me dit “bah oui, c’est ça le vrai jazz: ça transpire!” et Marius me dit “j’ai besoin d’une bouteille de Whisky” pour pouvoir entrer dans ce nouveau monde qu’est le mien ou en sortir. Je ne sais pas trop. Le jazz vocal, c’est complètement nouveau pour lui: il hallucine! Clope sur clope, on danse assis sur nos chaises en plastique car nos corps veulent bouger. 
À la fin du concert, Jazzmeia fait chanter le public en lançant un “I love myself” décliné en une longue improvisation, hymne à l’amour de soi-même et des autres que tout le monde reprend en chœur. Enfin une façon intelligente de faire chanter le public sur autre chose que des “la la la la la la la” en boucle. 
On finit notre soirée dans une pizzeria: on s’est déjà tout dit ou presque et Marius sait que j’ai des doutes malgré tout. We need time. C’est ça. Time. Temps. Ça va nous faire du bien de prendre un peu la distance.
Au moment de se quitter, il me dit “pas de drama Athina s’il te plait. On se dit à bientôt et je pars. Sinon j’y arriverai pas.”
C’est sur le trottoir que nous nous disons au revoir de façon provisoire. Devant l’hostel, vers 2h du matin. Sous le lampadaire. 
Regard intensément profond et c’est après avoir laissé Marius et sa Subaru prendre le chemin du retour que les larmes me sont venues. Comme une pluie battante sur mes joues, je suis restée les bras ballants un long moment sur ce bout de bitume. Plantée là telle une statue sans vie, il m’était impossible de faire un pas vers la porte de l’hostel. Mon corps était soudé au sol. Et mon regard cherchant celui de Marius à l’horizon.

Jazzmeia Horn: Elle incarne tout l’héritage du jazz: écoute un peu quand elle scate! 
© DR

L’écriture comme remède à la solitude

Le lendemain, je passe ma journée et ma nuit à écrire ce nouvel épisode. Sous le pommier ou attablée dans la cuisine, je carbure au café les yeux rivés dans mon monde de mots, de M. Ce n’est que le surlendemain que je commence à sentir le vide, l’absence sans mon compagnon de route. Je me balade dans le centre ville et je rembobine le film. Tant de rebondissements. 
Je retourne même à la pizzeria, à la même table et commande sa pizza favorite en imaginant qu’il est avec moi à cet instant. Je peux sentir sa présence et je sais même ce qu’il me dirait s’il était là.
Un peu déglinguée la Athina. 
Je dors beaucoup depuis son départ: 12 heures facile. Si bien qu’un voyageur allemand qui partage le dortoir avec moi s’inquiète de me voir traîner au lit. “You are ok?” Apparemment, chez eux, il n’y a pas de marmotte. Et je suis pire qu’une marmotte quand ça me prend. Ah! il pleut à torrent – et quand tu n’es pas équipé pour affronter ce genre de météo – et que tu te retrouves toute seule face à toi même, la seule envie est de rester au chaud avec ses rêves les plus doux.comme oreiller.  

Le fameux jardin, pièce à vivre quand le soleil ose sortir. © Athina Boé

Jam session barbecue international organisé par François

Mercredi soir, François, le français complètement amoureux des langues, de la grammaire, de la Roumanie et surtout de Timişoara, convie tous ses potes, voyageurs de passage dans la grande maisonnée à une jam côté jardin. Après avoir été à la gare pour prendre mon billet de train pour Reșița, petite ville non loin de Gărâna, je reviens à l’hostel impatiente de me frotter aux musicien.nes locaux ou même d’ailleurs. La musique a plein de fonctions, mais une des principales, peut être même la première est de partager ses émotions avec les personnes présentes, peu importe de quelle côté de la scène elles se trouvent. Et comme tu as pu le deviner, cela fait deux semaines que ça bouillonne, alors… 
J’arrive, tout le monde a préparé quelque chose pour notre festin sous les étoiles. Je m’installe avec mon ampli et on commence juste avec François à la guitare et deux autres gars au cajon et à la basse. Puis arrive du monde. Paul, trompettiste roumain totalement inspiré et avec qui le courant passe comme une lettre à la poste commence à improviser avec moi sur un blues. Et on passera toute la soirée à délirer, à se répondre: vraiment on est sur la même longueur d’onde. Puis vient Ehsan, accordéoniste iranien qui lui aussi est amoureux de la Roumanie. 
Ce dernier vit à Bucarest depuis plusieurs années et s’intéresse tout comme moi à la musique tsigane. Ah! il connaît des musiciens dans le village de Clejani ! Le fameux village du Taraf de Haïdouks. Mais il part à Chicago pour travailler en tant que chauffeur de taxi et reviendra en septembre. Humm… on se dit qu’on pourrait aller ensemble à Clejani pour qu’il m’introduise auprès de la communauté. Marché conclus, on se donne rendez-vous en septembre! Pendant la soirée, il lance sans même que je la demande la fameuse chanson qui avait fait polémique à Cluj Napoca (voir épisode #05) : Saraiman. Encore une version improbable: accordéon, cajon, trompette et chant. 
D’ailleurs pour la première fois, j’ai mis en marche la loop station que Mihai Pîrvan (voir épisode #02) m’a prêté grâce aux conseils de Ehsan. Merci les copains! Moi et la technique, ça fait cinq mille trois cent vingt quatre. 
Et nous voilà vers 2h du matin en train de bidouiller avec trois fois rien sur un genre de “jazz électro psychédélique” improvisé. Assis sur le canapé sous l’ombrelle enguirlandée de loupiotes, on est bien. 
Le lendemain, jeudi. Je pars à Gărâna.
Le festival a lieu quatre jours et j’ai complété mon attirail par une tente; au programme concerts et camping au milieu des pins. Chargée comme jamais…
1 taxi, 1 train, 1 autre taxi, 1 pouce en l’air puis encore 1 taxi, puis re-pouce en l’air = 8 heures de voyage pour arriver dans ce village montagnard perdu, qu’on me présente comme allemand. J’ai plus de batterie, pas de connexion internet et il pleut. Mais je garde le smile parce que je suis arrivéééeee !
En plus, ce soir, pour le concert d’ouverture c’est Jan Garbarek Group avec comme invité Trilok Gurtu. Et la cerise sur le gâteau: Marius arrive samedi matin. 

Avec Ehsan, un pied à Bucarest et l’autre à Chicago, sacré numéro! © Athina Boé

 

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