De retour sur son île après un passage express à Paris, Robin évoque avec un certain recul le bonheur que lui procure cette nouvelle vie et les privilèges hors normes qui sont les siens aujourd’hui.

Où que l’on vive, on devrait avoir le droit – voire le devoir –, régulièrement, tous les trois, six ou vingt-quatre mois, de quitter sa ville, son village, son appart’ et sa situation pour aller voir ailleurs et se retrouver plongé dans le quotidien d’un autre individu. Dans le pire des cas, c’est-à-dire si le ailleurs nous paraît abominable, alors on sera heureux de retrouver sa vie ; dans le meilleur des cas, c’est-à-dire si le ailleurs nous parait formidable, alors on tentera de s’y installer ou plus modestement de faire de chez soi un endroit meilleur, qui y ressemble. En ce sens, je suis persuadé qu’une bonne partie des gens qui partent en vacances le font notamment pour le bonheur que leur procurera le fait d'”être à nouveau chez soi”. Même si, bien sûr, pour pouvoir en arriver là, déjà faut-il avoir un endroit que l’on considère comme “chez soi”.

Forcé de me rendre à Paris pour quelques jours alors que rien ne me donne plus envie que de me réveiller sur mon île, j’ai profité de ce voyage pour prendre un peu de recul sur ce tout ce qui avait pu m’arriver ces derniers mois, pour mettre au clair ce que j’avais perdu en quittant la ville et ce que j’avais gagné en m’installant avec Zoé sur ce bout de caillou. Je m’amuserai, dans un futur épisode de ce feuilleton, à dresser une liste comptable de tout cela afin de faire semblant de peser le pour et le contre. Mais, pour l’instant, ce qui m’importe, c’est qu’en réfléchissant calmement à tout ça, j’ai réalisé que cette île était en très peu de temps devenue mon “chez moi”.

L’insecte le plus solitaire de l’île, toujours posté dans le même coin d’herbe, qui lui aussi semble se sentir chez lui sur cette île © R&Z

A(t) home 

J’ai souvent été frustré par les expériences que pouvaient offrir les villes que j’ai eu la chance d’habiter dans ma vie. Trop calme, trop bourgeoise, trop isolée, trop endormie, trop speed, trop violente, trop inégalitaire, trop stressante, trop grande, trop petite… Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir et à chaque ville son lot de qualités et de défauts. Mais en arrivant à Paris il y a quelques années alors que nous venions de passer un an en Asie Zoé et moi, je me souviens m’être très vite senti là chez moi. J’en avais tant rêvé et cela me paraissait tellement compliqué de s’installer à Paris qu’une fois que cela fut fait, je fus comblé pendant un bon moment par toutes les richesses et les possibilités que pouvait à mes yeux offrir cette ville. Le simple fait de marcher dans les rues ou de découvrir un nouveau quartier me procurait beaucoup de bonheur et je me souviens m’être à de nombreuses reprises dit que j’étais véritablement fait pour vivre là-bas. Aujourd’hui, à peine trois mois après notre arrivée sur cette île isolée de tout, je me dis que cela serait sûrement très compliqué pour moi de vivre à nouveau dans un 20m2, dans une ville où près d’un quart de la population vit dans la précarité et où tout ou presque n’est question que de travail et de consommation.

Un couple comme un autre… © R&Z

L’émerveillement quotidien

Il y a bien sûr de grandes chances (risques, NDLR) pour que le processus soit le même ici. Que ce sentiment de plénitude et de bien être que je ressens en vivant et en travaillant à l’entretien de cette petite île s’évanouisse peu à peu pour laisser place à une plus grande considération des inconvénients et des défauts qu’implique la vie insulaire. Il y a de grandes chances (risques, NDLR) pour que l’insatisfaction pointe un jour à nouveau le bout de son nez et que le rêve d’un ailleurs surgisse. Mais les privilèges qu’offrent l’espace, le libre emploi de son temps et l’isolement sont devenus si précieux à mes yeux aujourd’hui que, si je devais parier sur l’avenir, je dirai qu’il risque de se passer un bon paquet d’années avant qu’un profond désir d’ailleurs se fasse de nouveau sentir.
Qui aujourd’hui peut user de son temps comme il l’entend? Qui aujourd’hui peut décider librement de quoi sa journée sera faite, de l’heure à laquelle elle commencera et se terminera?
Qui aujourd’hui peut prendre le temps de cultiver son jardin, de pêcher, de prendre soin de son environnement direct, de prendre le temps d’apprendre de nouvelles choses, d’essuyer des échecs, de recommencer? Certainement pas des jeunes issus de la classe moyenne comme Zoé et moi. Ce que nous vivons est une pure folie. La chance qu’est la nôtre aujourd’hui est totalement hors du commun. Chaque jour ou presque, lorsque je m’assois quelque part pour observer les oiseaux, le mouvement des vagues ou les allers et venues des bateaux de pêche, je me dis qu’il y a quelque chose d’anormal dans tout ça. Et comme rien ne m’effraie plus que la plate normalité, je me dis aussi qu’il est important, dans les mois et les années qui vont suivre, de cultiver autant que possible ce sentiment. Cultiver le rêve, ne pas laisser s’estomper l’émerveillement face à tant de beauté, se rappeler sans cesse de la chance qu’est la nôtre… Voilà donc, aussi, à quoi nous devons aussi nous employer.

► Deux dans l’île: l’intégrale

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