🐑 Les mains sales et le bouillon de culture pour tous… Une bergĂšre contre vents et marĂ©es
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Le pyjama du dimanche
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En me levant dimanche matin, j’ai vu qu’il n’y avait plus de pain. J’ai enfilĂ© un manteau sur mon pyjama et suis allĂ©e Ă  la boulangerie du village. Il Ă©tait tĂŽt mais la file Ă©tait dĂ©jĂ  longue pour approvisionner la table dominicale en viennoiseries. J’observais les clients avant moi, essayant de deviner s’ils Ă©taient eux aussi en pyjama?!?

Pour beaucoup d’entre eux oui, c’était plausible: pantalon d’intĂ©rieur informe ou jogging. La pensĂ©e qu’ils l’avaient camouflĂ© avec un manteau ou des chaussures de ville Ă©tait plutĂŽt amusante. Eux comme moi, Ă©bouriffĂ©s et hagards dans leur cuisine oĂč le cafĂ© commençait Ă  embaumer, avaient sans doute rĂ©alisĂ© qu’il n’y avait plus de pain. Ils s’étaient rĂ©jouis d’habiter dans un bourg oĂč deux boulangeries coexistent encore (ce qui gĂ©nĂšre le luxe d’avoir une prĂ©fĂ©rence), avaient attrapĂ© de la monnaie dans un vide-poche et savouraient ce saut Ă  la boulangerie, un saut tellement express que le reste du nid ne serait mĂȘme pas encore rĂ©veillĂ© Ă  leur retour.
Ils ressortaient du commerce en serrant dans leur bras leur trésor tout chaud, se hùtant pour retrouver la tiédeur de leur cuisine familiale. Certains étaient venus en voiture mais beaucoup, comme moi, à pied.

© Le blog de Lenaïg

Mon tour est arrivĂ©: j’ai fait mon choix et payĂ© Ă  l’adorable apprentie-boulangĂšre. En me rendant la monnaie, elle a pris bien soin que nos mains ne se frĂŽlent pas – j’imagine que c’est une des rĂšgles d’hygiĂšne de base. Mais nous avons loupĂ© notre synchronisation gestuelle et les piĂšces sont tombĂ©es. Je les ai vite ramassĂ©es et suis sortie.

Un généreux brassage microbien

En pensant aux piĂšces qui avaient roulĂ© par terre, je me suis dit qu’il me faudrait me laver les mains avant de contaminer la tablĂ©e familiale avec les microbes ramassĂ©s sur un carrelage piĂ©tinĂ© par cinquante personnes. Mais surtout, j’ai rĂ©alisĂ© que je ne m’étais pas lavĂ©e les mains avant d’aller acheter le pain et que j’avais gĂ©nĂ©reusement contribuĂ© Ă  nourrir le pot commun de germes, miasmes et bactĂ©ries. Quand m’étais-je lavĂ©e les mains pour la derniĂšre fois? Sans doute la veille au soir en me dĂ©maquillant. Et depuis? J’avais dormi avec mon amoureux, caressĂ© le chat, mis mon manteau (de travail), ouvert aux chiens, touchĂ© les clĂ©s, la monnaie et au moins 5 poignĂ©es de porte. Un gĂ©nĂ©reux brassage microbien!
En payant mes achats, j’avais ainsi transmis Ă  l’apprentie-boulangĂšre (et par ricochet aux autres clients) des particules provenant de ma chambre conjugale, de mes animaux domestiques et fermiers, de mon fils, qui comme tout prĂ©-ado ne se lave pas trĂšs souvent les mains.

© Claude Hubert

L’appĂ©tit pour les croissants du dimanche rendant certainement d’autres clients aussi oublieux que moi, ils avaient amenĂ© des particules de leur univers. La boulangerie, lieu de frĂ©quentation quotidienne de tout un village, Ă©tait donc le lieu de convergence vers lequel nous amenions et remportions les germes les uns et des autres.
À cette pensĂ©e, j’ai d’abord eu un vertige: Catastrophe, quand ça va se savoir, les services sanitaires vont faire fermer toutes les boulangeries du pays! C’est la mort de l’art-de-vivre Ă  la française. Luttons, camarades, pour dĂ©fendre le droit aux viennoiseries pur beurre !
J’ai Ă©tĂ© Ă©treinte de l’angoisse que dans un avenir proche, notre sociĂ©tĂ© hyper hygiĂ©niste ne nous laisse le choix d’acheter du pain que dans un distributeur Ă  baguettes ou sous vide au supermarchĂ©. J’ai maudit Pasteur, le dĂ©couvreur des microbes.

Et puis j’ai fait appel Ă  mon bon sens paysan (ce fantasme qui relĂšve du mythe perdu, mais qui se base sur l’empirisme au quotidien) et l’humilitĂ© de ne pas savoir tout expliquer mais de constater avec objectivitĂ©. L’acceptation simple, en somme!

Question d’immunitĂ©

Un troupeau de ruminants est comme un groupe d’enfants Ă  l’école maternelle: si l’un d’entre eux a le nez qui coule, le lendemain tout le monde a le nez qui coule. A la diffĂ©rence des enfants qui font des va-et-vient entre l’école et leur foyer, les animaux d’un troupeau vivent tout le temps ensemble. Ils n’exportent pas les microbes et en accueillent rarement de nouveaux. Leurs dĂ©fenses immunitaires s’habituent aux germes auxquels ils sont le plus souvent confrontĂ©s et dont ils s’accommodent progressivement. Une immunitĂ© spĂ©ciale se dĂ©veloppe pour les protĂ©ger de ces micro-organismes-lĂ . Ils peuvent en ĂȘtre porteurs sans en ĂȘtre affectĂ©s. Quand on mĂ©lange des animaux provenant de diffĂ©rents Ă©levages, les premiĂšres annĂ©es sont trash! N’ayant pas baignĂ© dans les mĂȘmes microbes, ils transmettent Ă  leur nouvelle famille de nombreuses pathologies inconnues. Cela donne les pires bobos: croĂ»tes, pustules, parasites, infection… Dur pour le moral de l’éleveur. Outre le fait de les soigner individuellement, il faut pourtant laisser le temps agir. Au fil de la cohabitation, les animaux vont dĂ©velopper une nouvelle immunitĂ© plus ciblĂ©e qui les protĂ©gera.

© Claude Hubert

Cette immunitĂ© se transmet de mĂšre Ă  agneau, par le colostrum  (le premier lait) mais aussi par “l’ambiance” de l’élevage: les planches en bois qui hĂ©bergent une certaine flore, l’air, la composition d’une prairie, et surtout la litiĂšre. La litiĂšre, c’est le sol de la bergerie, qui va ensuite donner le fumier: un mĂ©lange de paille et de dĂ©jections. Ce fumier est hautement bĂ©nĂ©fique: il deviendra une matiĂšre trĂšs fertile quand il aura Ă©tĂ© compostĂ©. Et Ă  l’état brut (de caca frais Ă©crasĂ© dans la paille), il contient tous les Ă©lĂ©ments de santĂ© du troupeau, son Ă©quilibre bactĂ©riologique et  ses bons germes qui concourent Ă  lutter contre les germes pathogĂšnes.
Ce qui semble “sale” au premier regard (du fumier odorant) et qui donne envie Ă  tous mes visiteurs de se dĂ©caper les mains Ă  la solution hydroalcoolique, constitue en fait la protection naturelle des animaux. Ce n’est pas “sale”; c’est une flore fragile et unique, qu’il a fallu plusieurs annĂ©es pour composer et qui assure la santĂ© et l’immunitĂ© de tout le troupeau. Je considĂšre cela comme un prĂ©cieux trĂ©sor, l’assurance santĂ© de mon Ă©levage, Ă  laquelle chaque brebis a contribuĂ©.

Vision territoriale

En transposant ce cheminement aux habitants de mon village, il m’est apparu que nous partagions ainsi la mĂȘme flore et la mĂȘme immunitĂ©. C’est-Ă -dire: l’apprentie-boulangĂšre, la dame gourmande du bout de la rue, les collĂ©giens qui achĂštent des bonbecs, les retraitĂ©s et leur demi-baguette sans sel, l’intĂ©rimaire et son sandwich-dessert-boisson Ă  6,50 €.
Nos Ă©pidermes sont porteurs d’une flore collective, spĂ©cifique Ă  notre village, Ă  laquelle participent passivement mon chat et mes moutons, le camion du plombier, les particules de l’usine d’emballage Florette et de l’imprimerie de la Zone d’ActivitĂ©, l’huile de moteur des trois garages, le pin rĂ©sineux de la lande, les urines des uns et des autres, le fumier agricole, le camembert RĂ©o


AppĂ©tissant brassage de miasmes, germes et bactĂ©ries villageoises (dĂ©tail de “Proverbes Flamands” de Bruegel – 1559)

Quelle vision vaste et territoriale de notre rĂ©seau microbien! Quelle approche plaisante de l’esprit village qui nous unit malgrĂ© nous. Je suis certaine que le MinistĂšre de l’HygiĂšne Publique a abouti Ă  la mĂȘme conclusion et a transmis le dossier au MinistĂšre de l’Harmonie Sociale, qui reconnaĂźt d’utilitĂ© publique les boulangeries-pĂątisseries pour cause de bouillon de culture pour tous!

“Une bergĂšre contre vents et marĂ©es”: tous les Ă©pisodes


♩ StĂ©phanie MaubĂ© invitĂ©e de l’Emission # 578 (7/03/2019)
♩ StĂ©phanie MaubĂ©, le film “Jeune BergĂšre” de Delphine DĂ©trie (sortie: 27/02/2019)♩ StĂ©phanie MaubĂ© dans l’émission â€œLes pieds sur terre” â€“ France Culture: (rĂ©)Ă©couter (07/04/2015)♩ Le portrait de StĂ©phanie MaubĂ© dans LibĂ©ration (26/02/2019)
♩ StĂ©phanie MaubĂ© dans l’émission de France Inter â€œOn va dĂ©guster“: (rĂ©)Ă©couter (6 mai 2018)

♩ Le site de StĂ©phanie MaubĂ©

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