🐑 Dedans ou dehors? Chez toi ou chez moi? OĂč ça commence? oĂč ça finit? PropriĂ©tĂ© privĂ©e, do not enter! #86/1

0
385

Une des diffĂ©rences entre la ville et la campagne, c’est que la vie citadine induit mobilitĂ© et mutation. On n’habite jamais trĂšs longtemps au mĂȘme endroit. A contrario, la vie rurale est une fin en soi, une installation durable, parfois sur plusieurs gĂ©nĂ©rations.


Dans le monde agricole, il en ressort une approche de la propriĂ©tĂ© privĂ©e Ă  la carte, paramĂ©trĂ©e par de nombreux facteurs: vous avez hĂ©ritĂ© ou achetĂ©? Vous y ĂȘtes nĂ© ou vous venez d’arriver? Votre aĂŻeul Ă©tait un type bien ou une raclure?  Selon que votre grand-oncle aura cachĂ© des RĂ©sistants pour le D-Day ou votre grand-tante fautĂ© avec un Boche (c’est comme ça qu’on dit par chez nous), la rĂ©putation des terres qu’ils vous auront lĂ©guĂ©es ne sera pas la mĂȘme.
On “respecte” certaines terres tandis que d’autres sont mĂ©prisĂ©es. Et cela n’a rien Ă  voir avec leur valeur fonciĂšre rĂ©elle. Un lieu est porteur d’une sorte de rĂ©putation ou a une valeur symbolique.

Le respect dĂ» Ă  la terre !

Sa valeur initiale Ă©tait Ă©videmment son potentiel productif. Une terre riche et fertile, irriguĂ©e d’un ruisseau est davantage plĂ©biscitĂ©e qu’un mauvais champ plein de cailloux, sec l’étĂ© et inondĂ© l’hiver. Idem pour le droit de chasser. L’attribuer Ă  la sociĂ©tĂ© locale ou l’interdire n’a rien d’anodin: la dĂ©cision est hautement politique pour exprimer notre relation avec nos pairs. Symboliquement, il en va de la survie alimentaire de la tribu et de l’équitĂ© sociale.

Emil Nolde : Jour de moisson, 1905.

Mais surtout, ce qui joue, c’est l’emplacement de la parcelle. Le nƓud qui crispe. Car plus encore que sa valeur financiĂšre ou son mode d’acquisition, l’endroit oĂč elle se trouve, son accessibilitĂ© et son voisinage dĂ©clenchent des passions. N’est-il pas atrocement vexant de nous faire chiper par notre pire ennemi un champ prĂšs de notre ferme? Des annĂ©es durant, nous verrons l’odieux personnage passer devant chez nous, nous provoquant depuis sa cabine de tracteur, fanfaronnant en longeant notre cour, voire roulant exprĂšs sur notre bas-cĂŽtĂ© pour nous emmerder. Un calvaire auquel on ne peut Ă©chapper, puisque l’agriculture ne permet pas de dĂ©mĂ©nager. Elle vous assigne Ă  rĂ©sidence. Les lamentations n’y feront rien, mais on ressassera quand mĂȘme: Au bout de MA cour! La parcelle, elle est au bout de ma cour et c’est cet abruti qui l’a! Il va rouler tous les jours 12 kilomĂštres pour venir fanfaronner, juste pour me pourrir la vie!

Le fanfaron et son tracteur

L’ennemi en question ne va pas se compliquer la vie (en parcourant 12 km) juste pour pourrir la nĂŽtre, mais en vĂ©ritĂ© il tient lĂ  sa revanche. Parce que des dĂ©cennies auparavant, quand sa grand-mĂšre enceinte a failli partir avec le pĂšre du voisin, le choc a Ă©tĂ© rude dans le village. Et l’affront jamais digĂ©rĂ© dans la famille. Rendre la monnaie d’une piĂšce prend parfois du temps mais, dans les campagnes, on n’oublie rien. Et l’acquisition d’une parcelle agricole est le principe le plus efficace, le plus sournois, le plus percutant pour semer la discorde dans un voisinage.

Notons que le principe est rĂ©cent, puisque l’élevage traditionnel consistait Ă  mener ses animaux sur la vaine-pĂąture, ces terrains collectifs accessibles Ă  tous les ruminants du village. De plus, les fermiers ont longtemps louĂ©, par le “fermage”, des terres appartenant Ă  de grands propriĂ©taires. PossĂ©der les terres que l’on exploite est donc relativement nouveau, et somme toute, une conception de l’agriculture plutĂŽt discutable.
Si l’on considĂšre que produire des aliments relĂšve de l’intĂ©rĂȘt collectif, tout comme gĂ©rer la ressource, et que la souverainetĂ© alimentaire d’une nation est un objectif
 Oups, je rĂȘve et m’égare! J’ai failli m’enhardir dans une thĂ©orie qui nous aurait menĂ©s au kibboutz et Ă  l’abolition de la possession des terres nourriciĂšres d’un pays.

© Laurent Grandguillot / REA agriculture, culture, terre agricole, campagne.

Aujourd’hui, l’agriculture relĂšve de la production privĂ©e et s’inscrit dans une Ă©conomie libĂ©rale. Dans l’Union EuropĂ©enne, elle est certes perfusĂ©e d’argent public via la PAC, qui en brouille l’équilibre avec les forces voisines, mais elle reste un ressort capitaliste. Les agriculteurs sont concurrents et sont incitĂ©s Ă  dĂ©vorer leur voisin pour ne pas ĂȘtre dĂ©vorĂ©s par lui.

Manger le voisin, voler son herbe …

Les prairies et les champs appartiennent Ă  des propriĂ©taires, qui s’en rĂ©servent l’accĂšs et le potentiel de profit, mais ces zones peuvent aussi ĂȘtre le support d’actes de malveillance. C’est assez facile car un agriculteur surveille rarement tous ses champs en mĂȘme temps. L’acte le plus courant pour lui nuire est d’ouvrir ses barriĂšres pour que ses animaux s’échappent. Les nĂ©o-paysans connaissent bien cela, rĂ©guliĂšrement prĂ©venus par la gendarmerie que tout leur troupeau slalome sur la route entre les voitures suite Ă  une mystĂ©rieuse ouverture de barriĂšre!
Plus original (c’est du vĂ©cu), on trouve la fermeture de barriĂšre. Arriver avec le troupeau de brebis poussĂ© par le chien, et s’apercevoir que ma barriĂšre a Ă©tĂ© barricadĂ©e avec chaĂźne et vis
 c’est une surprise! Il ne reste qu’à faire faire demi-tour au troupeau, Ă  l’enfermer ailleurs et aller chercher une visseuse pour accĂ©der Ă  mon propre champ.

© Claude Hubert

Toujours dans la mĂȘme dynamique de nuisance par l’absurde, il y a le gars qui squatte les prairies des autres en y mettant ses animaux comme si c’était chez lui. Le vol d’herbe n’ayant que peu de valeur, il n’est pas possible de porter plainte ni faire une dĂ©claration de sinistre. Et quand on se retrouve Ă  dĂ©monter ses propres barriĂšre pour faire sortir les animaux du voisin de notre champs squattĂ©, on se dit que la propriĂ©tĂ© privĂ©e agricole est une approche qui pourrait ĂȘtre repensĂ©e
 

 

â–ș â€œUne bergĂšre contre vents et marĂ©es”: tous les Ă©pisodes


♩ StĂ©phanie Maubé invitĂ©e de l’Emission # 578 (7/03/2019)
♩ StĂ©phanie MaubĂ©, le film “Jeune BergĂšre” de Delphine DĂ©trie (sortie: 27/02/2019)♩ StĂ©phanie MaubĂ© dans l’émission “Les pieds sur terre” – France Culture: (rĂ©)Ă©couter (07/04/2015)♩ Le portrait de StĂ©phanie MaubĂ© dans LibĂ©ration (26/02/2019)
♩ StĂ©phanie MaubĂ© dans l’émission de France Inter “On va dĂ©guster“: (rĂ©)Ă©couter (6 mai 2018)

♩ Le site de StĂ©phanie MaubĂ©

â–ș Nous Ă©crire : desmotsdeminuit@francetv.fr
â–șLa page facebook desmotsdeminuit.fr Abonnez-vous pour ĂȘtre alertĂ© de toutes les nouvelles publications
â–ș@desmotsdeminuit