🐑 Dedans ou dehors? Chez toi ou chez moi? Où ça commence? où ça finit? Propriété privée, do not enter! #86/1

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Une des différences entre la ville et la campagne, c’est que la vie citadine induit mobilité et mutation. On n’habite jamais très longtemps au même endroit. A contrario, la vie rurale est une fin en soi, une installation durable, parfois sur plusieurs générations.


Dans le monde agricole, il en ressort une approche de la propriété privée à la carte, paramétrée par de nombreux facteurs: vous avez hérité ou acheté? Vous y êtes né ou vous venez d’arriver? Votre aïeul était un type bien ou une raclure?  Selon que votre grand-oncle aura caché des Résistants pour le D-Day ou votre grand-tante fauté avec un Boche (c’est comme ça qu’on dit par chez nous), la réputation des terres qu’ils vous auront léguées ne sera pas la même.
On “respecte” certaines terres tandis que d’autres sont méprisées. Et cela n’a rien à voir avec leur valeur foncière réelle. Un lieu est porteur d’une sorte de réputation ou a une valeur symbolique.

Le respect dû à la terre !

Sa valeur initiale était évidemment son potentiel productif. Une terre riche et fertile, irriguée d’un ruisseau est davantage plébiscitée qu’un mauvais champ plein de cailloux, sec l’été et inondé l’hiver. Idem pour le droit de chasser. L’attribuer à la société locale ou l’interdire n’a rien d’anodin: la décision est hautement politique pour exprimer notre relation avec nos pairs. Symboliquement, il en va de la survie alimentaire de la tribu et de l’équité sociale.

Emil Nolde : Jour de moisson, 1905.

Mais surtout, ce qui joue, c’est l’emplacement de la parcelle. Le nœud qui crispe. Car plus encore que sa valeur financière ou son mode d’acquisition, l’endroit où elle se trouve, son accessibilité et son voisinage déclenchent des passions. N’est-il pas atrocement vexant de nous faire chiper par notre pire ennemi un champ près de notre ferme? Des années durant, nous verrons l’odieux personnage passer devant chez nous, nous provoquant depuis sa cabine de tracteur, fanfaronnant en longeant notre cour, voire roulant exprès sur notre bas-côté pour nous emmerder. Un calvaire auquel on ne peut échapper, puisque l’agriculture ne permet pas de déménager. Elle vous assigne à résidence. Les lamentations n’y feront rien, mais on ressassera quand même: Au bout de MA cour! La parcelle, elle est au bout de ma cour et c’est cet abruti qui l’a! Il va rouler tous les jours 12 kilomètres pour venir fanfaronner, juste pour me pourrir la vie!

Le fanfaron et son tracteur

L’ennemi en question ne va pas se compliquer la vie (en parcourant 12 km) juste pour pourrir la nôtre, mais en vérité il tient là sa revanche. Parce que des décennies auparavant, quand sa grand-mère enceinte a failli partir avec le père du voisin, le choc a été rude dans le village. Et l’affront jamais digéré dans la famille. Rendre la monnaie d’une pièce prend parfois du temps mais, dans les campagnes, on n’oublie rien. Et l’acquisition d’une parcelle agricole est le principe le plus efficace, le plus sournois, le plus percutant pour semer la discorde dans un voisinage.

Notons que le principe est récent, puisque l’élevage traditionnel consistait à mener ses animaux sur la vaine-pâture, ces terrains collectifs accessibles à tous les ruminants du village. De plus, les fermiers ont longtemps loué, par le “fermage”, des terres appartenant à de grands propriétaires. Posséder les terres que l’on exploite est donc relativement nouveau, et somme toute, une conception de l’agriculture plutôt discutable.
Si l’on considère que produire des aliments relève de l’intérêt collectif, tout comme gérer la ressource, et que la souveraineté alimentaire d’une nation est un objectif… Oups, je rêve et m’égare! J’ai failli m’enhardir dans une théorie qui nous aurait menés au kibboutz et à l’abolition de la possession des terres nourricières d’un pays.

© Laurent Grandguillot / REA agriculture, culture, terre agricole, campagne.

Aujourd’hui, l’agriculture relève de la production privée et s’inscrit dans une économie libérale. Dans l’Union Européenne, elle est certes perfusée d’argent public via la PAC, qui en brouille l’équilibre avec les forces voisines, mais elle reste un ressort capitaliste. Les agriculteurs sont concurrents et sont incités à dévorer leur voisin pour ne pas être dévorés par lui.

Manger le voisin, voler son herbe …

Les prairies et les champs appartiennent à des propriétaires, qui s’en réservent l’accès et le potentiel de profit, mais ces zones peuvent aussi être le support d’actes de malveillance. C’est assez facile car un agriculteur surveille rarement tous ses champs en même temps. L’acte le plus courant pour lui nuire est d’ouvrir ses barrières pour que ses animaux s’échappent. Les néo-paysans connaissent bien cela, régulièrement prévenus par la gendarmerie que tout leur troupeau slalome sur la route entre les voitures suite à une mystérieuse ouverture de barrière!
Plus original (c’est du vécu), on trouve la fermeture de barrière. Arriver avec le troupeau de brebis poussé par le chien, et s’apercevoir que ma barrière a été barricadée avec chaîne et vis… c’est une surprise! Il ne reste qu’à faire faire demi-tour au troupeau, à l’enfermer ailleurs et aller chercher une visseuse pour accéder à mon propre champ.

© Claude Hubert

Toujours dans la même dynamique de nuisance par l’absurde, il y a le gars qui squatte les prairies des autres en y mettant ses animaux comme si c’était chez lui. Le vol d’herbe n’ayant que peu de valeur, il n’est pas possible de porter plainte ni faire une déclaration de sinistre. Et quand on se retrouve à démonter ses propres barrière pour faire sortir les animaux du voisin de notre champs squatté, on se dit que la propriété privée agricole est une approche qui pourrait être repensée… 

 

 “Une bergère contre vents et marées”: tous les épisodes


♦ Stéphanie Maubé invitée de l’Emission # 578 (7/03/2019)
♦ Stéphanie Maubé, le film “Jeune Bergère” de Delphine Détrie (sortie: 27/02/2019)♦ Stéphanie Maubé dans l’émission “Les pieds sur terre” – France Culture: (ré)écouter (07/04/2015)♦ Le portrait de Stéphanie Maubé dans Libération (26/02/2019)
♦ Stéphanie Maubé dans l’émission de France Inter On va déguster“: (ré)écouter (6 mai 2018)

♦ Le site de Stéphanie Maubé

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