Sur les champs de bataille de la Guerre civile đŸ‡ș🇾 Les carnets d’ailleurs de Marco et Paula #254

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Manifestants dimanche 31 mai à Fredericksburg, sur la Route 1 © Robert A. Martin

Marco, fascinĂ© par l’ampleur des manifestations dans toutes les grandes villes amĂ©ricaines contre les violences de la police et le racisme, ne s’était pas rendu compte que dans la petite ville de Virginie oĂč il habite, on manifestait de mĂȘme.

Nous vivons Ă  proximitĂ© d’une petite ville de Virginie, Fredericksburg, Ă  une heure et demie de voiture de Washington en temps de COVID-19, et environ deux heures en temps normal. Nous sommes Ă  la limite de l’AmĂ©rique profonde, celle qui prie, qui est souvent pauvre, qui dĂ©fend le droit de porter des armes et qui abuse des opioĂŻdes.
SituĂ©e Ă  mi-chemin entre Washington et Richmond, qui est la capitale de la Virginie et qui fut la capitale des ConfĂ©dĂ©rĂ©s pendant la guerre civile (1862-1864), la rĂ©gion fut le thĂ©Ăątre de combats meurtriers. À l’occasion de la premiĂšre bataille de Fredericksburg en 1862, qui opposa 120 000 soldats unionistes Ă  environ 80 000 soldats sudistes, 10 000 esclaves prirent la fuite des plantations de Virginie pour gagner la ligne Mason-Dixon* et la libertĂ©. Le Nord perdit cette bataille dĂ©cisive, qui fit prĂšs de 2 000 morts et 14 000 blessĂ©s, et la guerre s’enlisa.

Fredericksburg est aujourd’hui une bourgade tranquille de 25 000 habitants, avec un centre historique (Paula roule des yeux), des lieux commĂ©morant les batailles, six kilomĂštres de centres commerciaux, une universitĂ©, un grand hĂŽpital, et un taux de criminalitĂ© record. Les maisons arborent parfois le drapeau sudiste, pour rappeler qu’ici on se dĂ©fie des Yankees et des Ă©lites libĂ©rales. Vingt pour cent de la population est noire, 78% est blanche.
Il y a deux jours, jetant un coup d’Ɠil Ă  la une du Free Lance-Star, le journal local, j’eus la surprise d’apprendre qu’à Fredericksburg aussi, il y avait depuis dimanche des manifestations contre le meurtre le 25 mai Ă  Minneapolis de George Floyd, un Noir amĂ©ricain, tuĂ© de sang-froid par un officier de police blanc. Les manifestations dans toutes les grandes villes des États-Unis qui ont rapidement suivi ne m’avaient pas vraiment surpris, pas plus qu’elles n’ont surpris nombre de nos amis amĂ©ricains ou vivant aux États-Unis.

Les mille facettes de la discrimination …

La violence contre la population noire est un vieux stigmate, si vieux et si ancrĂ© qu’il n’arrivait plus Ă  choquer la grande majoritĂ© des AmĂ©ricains, en dĂ©pit – ou Ă  cause ? – des incidents renouvelĂ©s qui restent gĂ©nĂ©ralement impunis. Il faut se reporter aux Ă©tudes scientifiques pour vraiment apprĂ©hender l’ampleur de la discrimination Ă  l’égard de ceux dont la peau est d’une autre couleur. Une discrimination qui a mille facettes, comme autant de petites coupures: le refus de prĂȘts immobiliers, la longueur des condamnations de justice, le taux de rĂ©ponse aux candidatures pour un travail, les contrĂŽles de police plus frĂ©quents, tous les aspects de la vie y sont soumis.

ScĂšne de fraternisation dans une rue du centre historique de Fredericksburg
© Mike Morones / The Free Lance-Star

La violence de la police amĂ©ricaine est une autre vieille histoire qui ne fait que se rĂ©pĂ©ter ; en 2018 la police amĂ©ricaine a abattu 995 personnes (la police française 26, la police japonaise 2**, et les Ă©tudes montrent que le niveau de violence de la police n’est pas en relation avec le niveau des crimes violents dans leur ville.

ImpunitĂ©s policiĂšres et genoux Ă  terre …

Orlando (Florida) qui a un niveau de criminalitĂ© relativement peu Ă©levĂ© connaĂźt une forte violence policiĂšre, alors qu’à Buffalo (New York), oĂč la criminalitĂ© est Ă©levĂ©e, la violence policiĂšre est relativement faible. Une disparitĂ© qui n’est pas expliquĂ©e par les Ă©tudes de sociologie. Quant Ă  l’impunitĂ© policiĂšre, elle peut ĂȘtre expliquĂ©e par la puissance des syndicats de police qui fonctionnent sur un mode extrĂȘmement corporatiste et entretiennent de fortes connexions avec les milieux politiques, principalement rĂ©publicains (“l’Innommable” ne manque d’ailleurs pas de s’en vanter).
Il est difficile d’apprĂ©hender ce qui dĂ©termine la culture des dĂ©partements de police amĂ©ricains, mais il faut se rappeler que les chefs de la police, les shĂ©rifs, sont Ă©lus. Dans certaines villes la police est descendue sur les manifestations de ces derniers jours avec des grenades lacrymogĂšnes, du gaz poivre et du matĂ©riel militaire (l’armĂ©e amĂ©ricaine a un programme pour fournir Ă  la police certains des armements dont elle ne veut plus), tandis que dans d’autres villes les officiers de police se sont joints aux manifestants ou ont mis un genou Ă  terre (geste de protestation contre le racisme initiĂ© en 2016 par le joueur de football amĂ©ricain Colin Kaepernick.

Une partie de la population de Fredericksburg s’est donc jointe, Ă  ma surprise de vieux cynique, aux manifestations qui secouent toutes les grandes villes. Ici aussi il y a eu des tirs de grenades lacrymogĂšnes, mais ici aussi des policiers se sont joints aux manifestants. Et ici aussi, sur ces champs de bataille de la Guerre civile, les manifestants Ă©taient blancs et noirs, montrant qu’en dĂ©pit de sa lenteur proverbiale, l’Histoire avance.

L’Histoire avance. © Robert A. Martin

* Qui fut un temps frontiùre entre États abolitionnistes au Nord et esclavagistes au Sud.

** La population du Japon reprĂ©sente environ 1/3 de celle des États-Unis, la population de la France 1/6.

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