Les Carnets d’ailleurs de Marco et Paula # 51 : Taxi ! L’Afrique!

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Marco prend le taxi et ses Ă©lucubrations pour de la gĂ©o-politique. Faut-il arrĂȘter Marco ? Pour subversion ?
Il croit bien avoir trouvĂ© la solution pour mettre l’Afrique sur les rails du dĂ©veloppement : mettre au pouvoir les chauffeurs de taxi!

Bon, avant que je ne m’explique, il faut mettre un peu d’ordre : je ne parle pas de ces chauffeurs de taxi qui vous emmĂšnent dans des quartiers reculĂ©s pour vous faire le portefeuille et/ou la peau. Ça ne m’est pas encore arrivĂ©, mais quand je suis arrivĂ© Ă  Kinshasa, j’ai Ă©tĂ© dĂ»ment mis en garde : ne jamais hĂ©ler de taxi dans la rue, au risque de se voir embarquer ailleurs. Paula raconte qu’au Nigeria il fut un temps dĂ©conseillĂ© de monter dans les taxis de style “break”, car parfois se cachait dans le coffre un complice qui vous attrapait par le cou et vous dĂ©troussait. Ou pire. Non, ce genre de chauffeur de taxis, c’est la classe politique aujourd’hui au pouvoir, avec les rĂ©sultats que l’on peut voir.
 
Je ne parle pas non plus des chauffeurs de taxi-bus qui conduisent Ă  toute vitesse, et seulement avec leur klaxon semble-t-il, de vieilles Ă©paves multicolores avec parfois le receveur grimpĂ© sur le pare-choc arriĂšre pour laisser une place de plus Ă  l’intĂ©rieur. Ceux-lĂ  sont des trompe-la-mort qui croient avoir passĂ© un contrat avec Dieu; gĂ©nĂ©ralement leur vĂ©hicule est baptisĂ© Dieu te voit”, ou “JĂ©sus avec moi”. Mais la mort, ils ne la trompent pas assez souvent, et pas assez longtemps. Un peu comme les chefs de milices qui traĂźnent dans l’est du Congo. Ou dans le sillage de Boko-Haram. Ou au Mali. Ou au Soudan. 
Les chauffeurs dont je parle, Ă  Kinshasa, j’en connais trois pour l’instant : Henri le KĂ©nyan, et Jackson et James les Congolais orientaux. Henri et Jackson ont tous les deux crĂ©Ă© leur petite entreprise de taxi, et leur clientĂšle, ce sont les expatriĂ©s en tout genre, les ONG, ou les hĂŽtels pour touristes. Évidemment, ils sont chers, mais on se refile leurs numĂ©ros de tĂ©lĂ©phone comme un mot de passe pour un univers sans trop de risques. Je vous l’accorde, ils sont l’antithĂšse de 99,5% des chauffeurs de taxi qui dĂ©boulent plus qu’ils ne roulent dans la ville, mais leur grande vertu, c’est d’exister.
 
Ils existent, et, plus incroyable encore, ils sont la preuve vivante qu’il est possible de monter une entreprise en Afrique, de survivre aux rĂšglements byzantins sans ĂȘtre saignĂ©s aux quatre veines par les quatre flĂ©aux (la police, l’armĂ©e, la gendarmerie et les inspecteurs fiscaux ou douaniers), et de prospĂ©rer modestement sans vendre son Ăąme au diable ou s’abandonner aux compromissions qui font la pente fatale. J’ai avec eux des conversations fort intĂ©ressantes.
 
Jackson et James ont tous les deux fait des Ă©tudes universitaires, et James, qui a Ă©tudiĂ© l’Ă©conomie Ă  l’universitĂ© de Lubumbashi avant de rejoindre l’entreprise de son frĂšre, m’a confiĂ© qu’il aimait se lever Ă  trois heures du matin pour lire (pendant la journĂ©e, il y a trop de distractions pour pouvoir se concentrer, dit-il). Jackson, lui, a fait ses Ă©tudes d’Ă©conomie Ă  Kinshasa, mais il a une famille, donc je doute qu’il ait encore beaucoup le temps de lire. Je ne sais pas quelles Ă©tudes a faites Henri le polyglotte (il parle anglais, français, allemand, portugais, lingala et fort probablement swahili aussi), et lui aussi, il lit. L’autre jour il m’a expliquĂ© qu’il faisait des recherches, et qu’il avait conclu de ses lectures que le dĂ©veloppement ne pouvait pas venir de l’extĂ©rieur. Puis il s’est lancĂ© dans une comparaison entre le dĂ©veloppement du pays et le dĂ©veloppement de son entreprise, et j’ai entendu le raisonnement de mes collĂšgues Ă©conomistes de l’Ă©cole institutionnaliste, avec arguments de psychologie cognitive Ă  l’appui. En moins jargonnesque.
 
Jackson et James sont originaires de Goma, une ville Ă  la jonction de la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo et du Rwanda, le pivot des rĂ©gions du nord et sud Kivu, oĂč depuis plus de vingt ans tournent dans le ciel les vautours, et tournent sur terre les chefs de guerre. Et tournent dans les limbes quelques millions de morts, dit-on, mais personne ne saura jamais combien. 
Les vrais problĂšmes ont commencĂ© en 1994, quand les milices hutus gĂ©nocidaires fuirent le Rwanda en emportant avec elles une large population de femmes et d’enfants. Le Rwanda venait d’exploser sous la pression dĂ©mographique, et l’est du Congo n’Ă©tait qu’un vaste “no man’s land” Ă  peine peuplĂ©. Puis on y a dĂ©couvert des minerais rares, et ce qui devait arriver arriva : la guerre. Elle dure toujours.

 

Pourtant, j’y ai beaucoup rĂ©flĂ©chi, et ce qui s’est passĂ© est normal : trop de gens d’un cotĂ©, des Ă©tendues vides de l’autre, il fallait que l’Ă©quilibre se rĂ©tablisse ; les Rwandais sont des humains comme nous, ils ont le droit de vivre…

James

 

 

Une survivante et sa famille prennent la pose pour une photo Ă  l’extĂ©rieur de la maison familiale Ă  Beni (Nord Kivu), en mars 2014. ©Pete Muller/Prime pour la Nobel Women’s Initiative

 

.Ce n’est pas un discours que vous entendrez de la part des politiciens qui tournoient dans la rĂ©gion ; pour eux, “That mine is mine”*, comme l’exprime fort justement une Ă©tude faite rĂ©cemment sur les conflits en Afrique. Cette recherche montre que le dĂ©veloppement des activitĂ©s miniĂšres augmente les conflits au niveau local*, et entraĂźne une diffusion de la violence Ă  travers le territoire et Ă  travers le temps. Au Kivu, cela fait vingt ans que ça dure, et personne n’en voit la fin, car quelques vautours n’y ont pas intĂ©rĂȘt.
 
J’ai la solution : Il faut mettre James au pouvoir.

 

*Jeu de mots intraduisible :  littĂ©ralement, “Cette mine est Ă  moi”.
* “This mine is mine! How minerals fuel conflicts in Africa”, by Nicolas Bermany, Mathieu Couttenierz, Dominic Rohnerx and Mathias Thoenig, OxCarre Research Paper 141, Oxford Centre for the Analysis of Resource Rich Economies, 2014.

Tout Nomad’s land.



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