🏝 Allî Houston, on a un problùme! #09

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Nouvelle dĂ©couverte de ZoĂ©: elle a peur de l’eau. Un peu d’autodĂ©rision et des remises en question…

Le dĂ©riveur de papa…

Il y a des choses qui sont Ă©videntes, il y en a d’autres auxquelles on a tant rĂ©flĂ©chi qu’elles prennent les contours rassurants du familier. La vie sur une Ăźle implique d’ĂȘtre cernĂ© par l’eau, c’est une Ă©vidence. Ma vie sur une Ăźle impliquera d’ĂȘtre cernĂ©e par l’eau, c’est une idĂ©e que j’ai caressĂ©e de longs mois et si j’en ai frissonnĂ©, ce fut toujours de plaisir et d’excitation.

Et pourtant
 Je dois me rĂ©soudre Ă  l’admettre, j’ai peur de l’eau. Quand je ne vois pas le fond, l’angoisse monte. Angoisse aisĂ©e Ă  esquiver lorsqu’on va de temps en temps en vacances au bord de la mer: avant de quitter le contact avec le sable il faut s’éloigner et mes mĂ©diocres compĂ©tences en nage m’en ont toujours dissuadĂ©. Facile Ă©galement d’ignorer cet iceberg de peur qui se dĂ©ploie maintenant dans mon coeur quand mon papa m’emmenait en mer sur son dĂ©riveur, parce que c’était mon papa qui pilotait et que je lui faisais entiĂšrement confiance, insouciante du danger sur lequel nous voguions, les doigts jouant avec les flots qui dĂ©filaient sous notre barque. Et puis il n’y avait pas de moteur sur ce dĂ©riveur, c’est Ă  ça aussi que je pense. Le moteur, sa puissance, la mer, son mystĂšre. Dans quel bourbier me suis-je empĂȘtrĂ©e?

Au ras de l’eau, depuis mon canoĂ«… Â© R&Z

Un monde s’agite sous mes pieds dĂ©nudĂ©s

La mer est trop vaste, trop dense, on ne voit pas ce qui s’y passe, ce qui y vit. Quand je pense Ă  ce qui se trame sous mon corps qui remue dans l’eau -comme pour signaler ma prĂ©sence aux poissons et leur indiquer oĂč venir planter leurs crocs acĂ©rĂ©s-, ça me fait le mĂȘme effet que quand je regarde, allongĂ©e, un ciel Ă©toilĂ©. J’ai le vertige, je disparais, je ne suis plus rien, j’étouffe.
La mer, au-delĂ  de son caractĂšre insondable, est pleine de caprices. Elle nous ballotte Ă  sa guise, marionnettes au bout de ses doigts vigoureux.
Toujours, elle semble prĂȘte Ă  nous surprendre. Calme quand on quitte la cĂŽte, la voilĂ  qui s’excite quand nous atteignons l’endroit le plus Ă©loignĂ© de tout point d’amarrage et nous ne savons plus s’il faut arrĂȘter le bateau pour la laisser jouer avec nous ou au contraire accĂ©lĂ©rer pour dĂ©passer ce lieu du crime. Notre bateau tangue dangereusement, notre moteur ne manque pas de nous signaler son surcroĂźt de travail en broutant de façon inquiĂ©tante, si nous accĂ©lĂ©rons nous quittons un instant tout contact avec l’eau, volant dans les airs sans savoir comment se passera l’amerrissage. Le temps de nous faire trembler, le passage minĂ© est dĂ©passé  Histoire de nous ridiculiser en sus des tremblements?
Une autre fois, la mer appelle Ă  elle la brume, et nous voilĂ , en l’espace de quelques dizaines de mĂštres, tout Ă  fait perdus sur les flots, Ă  ne plus savoir dans quelle direction nous allons, Ă  ne plus reconnaĂźtre les roches que nous dĂ©passons, Ă  nous imaginer dĂ©jĂ  presque rendus au milieu de l’Atlantique (oui oui, le temps se distend alors, et puis quand on a peur, on ne compte pas!)
La mer est folle. Je respecte sa folie, elle m’apparaĂźt mĂȘme incroyablement belle mais je n’ai pas envie de m’y frotter. Alors je prĂ©fĂšre prendre le petit ferry qui fait 5-6 fois par jour le trajet d’une Ăźle proche de la nĂŽtre au continent. Pour aller de notre Ăźle Ă  sa voisine, on prend le canoĂ« sur quelques dizaines de mĂštres, j’y ai l’agrĂ©able impression d’ĂȘtre une aventuriĂšre sans trop prendre de risques. C’est mĂȘme trĂšs plaisant, je sens mes petits bras travailler, le bruit des pagaies plongeant dans l’eau incite Ă  la mĂ©ditation, je me trouve immergĂ©e dans la nature, je fais partie du paysage, je suis sur l’eau sans m’y sentir agressĂ©e. Le problĂšme, c’est que cette option mobilise bien plus de temps que celle du bateau privĂ©: il faut prĂ©voir de partir une petite heure avant le dĂ©part du ferry, faire le trajet en canoĂ« puis marcher jusqu’à l’embarcadĂšre se trouvant au bout opposĂ© de l’üle voisine. A l’aller, lĂ©gers, lĂ©gers, c’est facile, mais souvent au retour nous avons le dos et les bras chargĂ©s de courses et c’est une autre paire de manches. Au-delĂ  du trajet Ă  pieds, il faut rĂ©ussir Ă  tout caser sur notre canoĂ« et puis prier (ou s’organiser, c’est selon) pour que la mer ne soit pas trop basse pour l’empĂȘcher, alors qu’il est chargĂ© et donc lourd, d’atteindre la rive opposĂ©e. Car quand la mer baisse, la vase prend possession du terrain qui sĂ©pare notre Ăźle de sa voisine, et alors il faut attendre qu’elle remonte sous peine de rester embourbĂ©s
 Bref, le bateau personnel, surtout quand on en a un Ă  disposition, c’est quand mĂȘme vraiment plus pratique.

© R&Z

Illusions perdues

Cette peur, ce n’est pas une totale rĂ©vĂ©lation, bien sĂ»r. L’idĂ©e fait son chemin depuis des semaines, au moins. Je me suis trouvĂ©e des excuses, bonnes en plus, depuis notre arrivĂ©e. D’abord, nous n’avions pas le permis bateau. C’est dĂ©sormais chose faite, depuis une semaine nous prenons la mer en tout lĂ©galité  L’une des choses que ce permis implique, c’est de savoir dĂ©crypter une carte marine et ĂȘtre capable de lire les signaux dont est parsemĂ©e la mer dans les endroits un peu traĂźtres comme l’est le coin oĂč nous nous trouvons. TruffĂ©s de rĂ©cifs, ceux-ci sont parfois sans danger, parce que recouverts d’une Ă©paisse couche d’eau, mais Ă  mesure que la mer baisse, ils se dĂ©couvrent et deviennent plus ou moins inquiĂ©tants pour la coque de notre embarcation ou l’hĂ©lice de notre moteur. Le paysage est donc mouvant, les changements sont grands entre la marĂ©e basse, la marĂ©e haute et tous les degrĂ©s par lesquels elle passe entre ces deux pics qui eux-mĂȘmes ne sont jamais identiques puisque ses coefficients sont en constante Ă©volution. Se pose donc continuellement la question de savoir s’il y a assez d’eau pour passer Ă  tel endroit, puis Ă  tel endroit, et encore au suivant. Quand on ne connaĂźt pas encore vraiment un tel environnement, salvatrice paraĂźt l’apprĂ©hension. Belle excuse donc.
Sauf que les zones dangereuses sont indiquĂ©es et que je sais dĂ©sormais repĂ©rer leurs marques. Et pour nous assister encore un peu, la coque de notre esquif est en alu, ce qui se fait de mieux, m’a-t-on dit: si nous cognons les rochers, la coque ne se percera pas. C’est rassurant mais pas encore assez, je ne crois pas complĂštement Ă  l’argument de l’insubmersibilitĂ© et, en fait, si jamais nous tapions un rocher et que le bateau rĂ©sistait, je serais Ă  coup sĂ»r Ă©jectĂ©e par-dessus bord par le choc. Quelle belle jambe cela me fait que le bateau soit intact si je tombe dans le gouffre marin!
Mes excuses tombent cependant une Ă  une avec le passage du temps, l’expĂ©rience mĂšne son impitoyable travail de sape contre la douceur de mes illusions et me laisse pantelante face Ă  mon incapacitĂ©. Ah oui! Parce qu’une chose dont je parlerais bientĂŽt, c’est la signification nouvelle du genre dans notre vie rurale. FĂ©ministe Ă  ma façon, il m’est insupportable de n’ĂȘtre pas capable de faire ce que Robin fait: conduire le bateau en toute autonomie. Et ça, je ne peux pour l’instant m’y rĂ©soudre. Horreur, vraiment!

© R&Z

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