
Nouvelle dĂ©couverte de ZoĂ©: elle a peur de lâeau. Un peu dâautodĂ©rision et des remises en questionâŠ
Le dĂ©riveur de papaâŠ
Il y a des choses qui sont Ă©videntes, il y en a dâautres auxquelles on a tant rĂ©flĂ©chi quâelles prennent les contours rassurants du familier. La vie sur une Ăźle implique dâĂȘtre cernĂ© par lâeau, câest une Ă©vidence. Ma vie sur une Ăźle impliquera dâĂȘtre cernĂ©e par lâeau, câest une idĂ©e que jâai caressĂ©e de longs mois et si jâen ai frissonnĂ©, ce fut toujours de plaisir et dâexcitation.
Et pourtant⊠Je dois me rĂ©soudre Ă lâadmettre, jâai peur de lâeau. Quand je ne vois pas le fond, lâangoisse monte. Angoisse aisĂ©e Ă esquiver lorsquâon va de temps en temps en vacances au bord de la mer: avant de quitter le contact avec le sable il faut sâĂ©loigner et mes mĂ©diocres compĂ©tences en nage mâen ont toujours dissuadĂ©. Facile Ă©galement dâignorer cet iceberg de peur qui se dĂ©ploie maintenant dans mon coeur quand mon papa mâemmenait en mer sur son dĂ©riveur, parce que câĂ©tait mon papa qui pilotait et que je lui faisais entiĂšrement confiance, insouciante du danger sur lequel nous voguions, les doigts jouant avec les flots qui dĂ©filaient sous notre barque. Et puis il nây avait pas de moteur sur ce dĂ©riveur, câest à ça aussi que je pense. Le moteur, sa puissance, la mer, son mystĂšre. Dans quel bourbier me suis-je empĂȘtrĂ©e?

Au ras de lâeau, depuis mon canoë⊠© R&Z
Un monde sâagite sous mes pieds dĂ©nudĂ©s
La mer est trop vaste, trop dense, on ne voit pas ce qui sây passe, ce qui y vit. Quand je pense Ă ce qui se trame sous mon corps qui remue dans lâeau -comme pour signaler ma prĂ©sence aux poissons et leur indiquer oĂč venir planter leurs crocs acĂ©rĂ©s-, ça me fait le mĂȘme effet que quand je regarde, allongĂ©e, un ciel Ă©toilĂ©. Jâai le vertige, je disparais, je ne suis plus rien, jâĂ©touffe.
La mer, au-delĂ de son caractĂšre insondable, est pleine de caprices. Elle nous ballotte Ă sa guise, marionnettes au bout de ses doigts vigoureux.
Toujours, elle semble prĂȘte Ă nous surprendre. Calme quand on quitte la cĂŽte, la voilĂ qui sâexcite quand nous atteignons lâendroit le plus Ă©loignĂ© de tout point dâamarrage et nous ne savons plus sâil faut arrĂȘter le bateau pour la laisser jouer avec nous ou au contraire accĂ©lĂ©rer pour dĂ©passer ce lieu du crime. Notre bateau tangue dangereusement, notre moteur ne manque pas de nous signaler son surcroĂźt de travail en broutant de façon inquiĂ©tante, si nous accĂ©lĂ©rons nous quittons un instant tout contact avec lâeau, volant dans les airs sans savoir comment se passera lâamerrissage. Le temps de nous faire trembler, le passage minĂ© est dĂ©passé⊠Histoire de nous ridiculiser en sus des tremblements?
Une autre fois, la mer appelle Ă elle la brume, et nous voilĂ , en lâespace de quelques dizaines de mĂštres, tout Ă fait perdus sur les flots, Ă ne plus savoir dans quelle direction nous allons, Ă ne plus reconnaĂźtre les roches que nous dĂ©passons, Ă nous imaginer dĂ©jĂ presque rendus au milieu de lâAtlantique (oui oui, le temps se distend alors, et puis quand on a peur, on ne compte pas!)
La mer est folle. Je respecte sa folie, elle mâapparaĂźt mĂȘme incroyablement belle mais je nâai pas envie de mây frotter. Alors je prĂ©fĂšre prendre le petit ferry qui fait 5-6 fois par jour le trajet dâune Ăźle proche de la nĂŽtre au continent. Pour aller de notre Ăźle Ă sa voisine, on prend le canoĂ« sur quelques dizaines de mĂštres, jây ai lâagrĂ©able impression dâĂȘtre une aventuriĂšre sans trop prendre de risques. Câest mĂȘme trĂšs plaisant, je sens mes petits bras travailler, le bruit des pagaies plongeant dans lâeau incite Ă la mĂ©ditation, je me trouve immergĂ©e dans la nature, je fais partie du paysage, je suis sur lâeau sans mây sentir agressĂ©e. Le problĂšme, câest que cette option mobilise bien plus de temps que celle du bateau privĂ©: il faut prĂ©voir de partir une petite heure avant le dĂ©part du ferry, faire le trajet en canoĂ« puis marcher jusquâĂ lâembarcadĂšre se trouvant au bout opposĂ© de lâĂźle voisine. A lâaller, lĂ©gers, lĂ©gers, câest facile, mais souvent au retour nous avons le dos et les bras chargĂ©s de courses et câest une autre paire de manches. Au-delĂ du trajet Ă pieds, il faut rĂ©ussir Ă tout caser sur notre canoĂ« et puis prier (ou sâorganiser, câest selon) pour que la mer ne soit pas trop basse pour lâempĂȘcher, alors quâil est chargĂ© et donc lourd, dâatteindre la rive opposĂ©e. Car quand la mer baisse, la vase prend possession du terrain qui sĂ©pare notre Ăźle de sa voisine, et alors il faut attendre quâelle remonte sous peine de rester embourbĂ©s⊠Bref, le bateau personnel, surtout quand on en a un Ă disposition, câest quand mĂȘme vraiment plus pratique.

© R&Z
Illusions perdues
Cette peur, ce nâest pas une totale rĂ©vĂ©lation, bien sĂ»r. LâidĂ©e fait son chemin depuis des semaines, au moins. Je me suis trouvĂ©e des excuses, bonnes en plus, depuis notre arrivĂ©e. Dâabord, nous nâavions pas le permis bateau. Câest dĂ©sormais chose faite, depuis une semaine nous prenons la mer en tout lĂ©galité⊠Lâune des choses que ce permis implique, câest de savoir dĂ©crypter une carte marine et ĂȘtre capable de lire les signaux dont est parsemĂ©e la mer dans les endroits un peu traĂźtres comme lâest le coin oĂč nous nous trouvons. TruffĂ©s de rĂ©cifs, ceux-ci sont parfois sans danger, parce que recouverts dâune Ă©paisse couche dâeau, mais Ă mesure que la mer baisse, ils se dĂ©couvrent et deviennent plus ou moins inquiĂ©tants pour la coque de notre embarcation ou lâhĂ©lice de notre moteur. Le paysage est donc mouvant, les changements sont grands entre la marĂ©e basse, la marĂ©e haute et tous les degrĂ©s par lesquels elle passe entre ces deux pics qui eux-mĂȘmes ne sont jamais identiques puisque ses coefficients sont en constante Ă©volution. Se pose donc continuellement la question de savoir sâil y a assez dâeau pour passer Ă tel endroit, puis Ă tel endroit, et encore au suivant. Quand on ne connaĂźt pas encore vraiment un tel environnement, salvatrice paraĂźt lâapprĂ©hension. Belle excuse donc.
Sauf que les zones dangereuses sont indiquĂ©es et que je sais dĂ©sormais repĂ©rer leurs marques. Et pour nous assister encore un peu, la coque de notre esquif est en alu, ce qui se fait de mieux, mâa-t-on dit: si nous cognons les rochers, la coque ne se percera pas. Câest rassurant mais pas encore assez, je ne crois pas complĂštement Ă lâargument de lâinsubmersibilitĂ© et, en fait, si jamais nous tapions un rocher et que le bateau rĂ©sistait, je serais Ă coup sĂ»r Ă©jectĂ©e par-dessus bord par le choc. Quelle belle jambe cela me fait que le bateau soit intact si je tombe dans le gouffre marin!
Mes excuses tombent cependant une Ă une avec le passage du temps, lâexpĂ©rience mĂšne son impitoyable travail de sape contre la douceur de mes illusions et me laisse pantelante face Ă mon incapacitĂ©. Ah oui! Parce quâune chose dont je parlerais bientĂŽt, câest la signification nouvelle du genre dans notre vie rurale. FĂ©ministe Ă ma façon, il mâest insupportable de nâĂȘtre pas capable de faire ce que Robin fait: conduire le bateau en toute autonomie. Et ça, je ne peux pour lâinstant mây rĂ©soudre. Horreur, vraiment!

© R&Z
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