Arno Geiger 📚 : la puissance d’un grand Ă©crivain de l’intranquillitĂ© des jours qui passent…

Graine de nobel ...
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«Le Grand Royaume des ombres”, son dernier livre, raconte l’Autriche du dĂ©ni et de l’aveuglement de la derniĂšre guerre, du dĂ©litement de sa sociĂ©tĂ©. Un soldat convalescent, retour du front et de l’horreur, se reconstruit dans la dĂ©sillusion. Plus largement les livres du romancier Arno Geiger s’inscrivent sur la somptueuse palette littĂ©raire autrichienne.

Mot Ă  mot du 11 octobre 2019

Ils s’appellent aujourd’hui Veit et Margot. Ce sont les deux grands voyageurs du royaume des ombres.

Je l’Ă©coutais les yeux clos. Par instant les pensĂ©es amĂšres qui m’occupaient desserraient leur Ă©treinte et j’Ă©tais un homme comblĂ©.

Le grand royaume des ombres, 2019.

Au mitan de la Seconde Guerre mondiale, auprĂšs du lac autrichien de Mondsee, le jeune soldat viennois Veit Kolbe goĂ»te quelques mois de convalescence. Au cƓur de ce paysage alpin qui ferait presque oublier les combats, et grĂące Ă  l’amitiĂ© qu’il tisse avec sa voisine Margot,
les forces lui reviennent.
Mais la menace rĂŽde comme une ombre et peut s’abattre de la façon la moins attendue. Dans le camp pour jeunes filles Ă©vacuĂ©es installĂ© au bord du lac, une adolescente disparaĂźt soudainement, mettant la petite communautĂ© en Ă©moi, tandis que les Ă©chos de la guerre, qui paraissaient pourtant lointains, se font plus rĂ©guliers et inquiĂ©tants.
Tissant ensemble les voix de personnages complexes et attachants auxquels il est difficile de ne pas s’identifier, Arno Geiger nous rĂ©vĂšle leur quotidien Ă  mesure que la dĂ©faite approche. Roman Ă  la fois sensible et Ă©pique, intimiste et historique, Le grand royaume des ombres brosse subtilement le vaste portrait d’une sociĂ©tĂ© sur le point de vaciller et nous montre comment la vie, mĂȘme dans les moments les plus terribles, peut laisser Ă©clore une forme de douceur.
© Gallimard


Hier, au hasard de ses romans prĂ©cĂ©dents traduits par l’excellent Olivier Le Lay, on aime August, le pĂšre de l’auteur rattrapĂ© par la maladie d’Alzheimer dans un rĂ©cit trĂšs autobiographique.

” En mĂȘme temps Alzheimer est un symbole de l’Ă©tat de notre sociĂ©tĂ©. Nous ne nous y retrouvons plus, le savoir disponible est immense, des innovations perpĂ©tuelles nous dĂ©sorientent et nous font craindre l’avenir. Parler d’Alzheimer, c’est parler de la maladie du siĂšcle pĂšre est symptomatique. Il se trouve que la vie de mon pĂšre est symptomatique de cette Ă©volution. Sa vie commença son cours Ă  une Ă©poque oĂč les piliers Ă©taient nombreux et solides (famille, religion, structures de pouvoir, idĂ©ologies, rĂŽles dĂ©volus Ă  chaque sexe, patrie) et dĂ©boucha dans la maladie lorsque la sociĂ©tĂ© occidentale se trouvait dĂ©jĂ , tous piliers effondrĂ©s, dans un champ de ruines.
Au vu de cette dĂ©couverte, qui se fit jour en moi au fil des annĂ©es, il n’y a rien d’Ă©tonnant Ă  ce que je me sois senti de plus en plus solidaire de mon pĂšre.”

Le vieux roi en son exil, 2012.

Nous arrivent aussi Sally et Alfred – elle au dĂ©tour rĂ©jouissant de l’adultĂšre; lui diariste compulsif et amoureux dĂ©finitif -; Philipp, hĂ©ritier de la maison d’Alma et Richard ses grands parents et occasionnellement Johanna dans une romance Ă  Ă©clipses. Ingrid et Peter, ses parents, Sissi, sa sƓur….
Comme une litanie des fĂȘtes Ă  souhaiter dans un calendrier des postes viennoises!
Arno Geiger pour qui la fiction est un “instrument de prĂ©cision pour inventer des histoires ordinaires de gens ordinaires”, sĂšme aussi dans ses lignes des objets comme autant de marqueurs de banalitĂ©, de routine ou d’obsessions : un bas de contention, un dentier, un vieux boulet de canon au bas d’une rampe d’escalier, “rien de plus dĂ©sespĂ©rant qu’une bouteille de vin dans du papier cadeau avec un ruban dorĂ© autour du cou”. À moins que ce soit, Ă  l’occasion, un hippopotame nain Ă  garder au dĂ©tour d’un roman de formation. Il ne manque pas d’humour.
Il Ă©crit prĂ©cisĂ©ment et tout en dĂ©tails , sans jugement, souvent en empathie, des vies communes et des essais de communautĂ©s de vie, les mĂ©lancolies qui vont souvent avec. Les siennes sont autrichiennes. Il est nĂ© en 1968, se partage entre Vienne et Wolfurt, la ville oĂč il a grandi, et bĂątit une Ɠuvre remarquable. Elle dit une sociĂ©tĂ©, ses mƓurs ou son dĂ©litement, son histoire, ses anciennes grandeurs impĂ©riales et ses mĂ©tastases. L’Anschluss en est une…

... j’aime TolstoĂŻ, c’Ă©tait un auteur admirable, il Ă©crit irrĂ©vocablement dans les pages de son journal que les romans ne doivent pas s’achever sur le mariage de l’hĂ©roĂŻne et du hĂ©ros, mais commencer par cette fin , car en finir par la description description d’un mariage, nous dit TolstoĂŻ, c’est comme si l’on faisait le rĂ©cit du voyage d’un homme et qu’on l’interrompait au moment oĂč il tombe aux mains des brigands, c’est vrai, bien entendu, les dĂ©buts, mon Dieu, que dire d’extraordinaire au sujet des dĂ©buts? au dĂ©but nous Ă©tions trĂšs heureux, si heureux que c’Ă©tait Ă  peine croyable, puis il y eut bien d’autres bonheurs encore… puis la roue a tournĂ©, l’histoire est partie dans une autre direction, c’Ă©tait la guigne, la poisse, que peut-on y faire…

Tout sur Sally, 2015.

… Écrit dans son journal Alfred. On peut y voir une rĂ©fĂ©rence Ă  une maniĂšre de faire de Geiger tout en enchĂąssements de lieux et d’Ă©poques, de guerres des familles et de guerre tout court:

Manifestement rien de tout cela n’est pĂ©nible pour son gendre, ce fantoche qui ne sait pas ce qu’est la fiertĂ© familiale, ce sĂ©ducteur Ă  la petite semaine, socialiste dĂ©lavĂ© qui sĂ©vit dans les greniers d’autrui et n’y trouve jamais qu’un reliquat inerte, parce que son propre passĂ©, nazisme oblige, a Ă©tĂ© dĂ©blayĂ©, non, liquidĂ©…

Tout va bien, 2008.

Arno Geiger est bien l’Ă©crivain bien intranquille de la vie ordinaire.

Le cafĂ© refroidit. Le refroidissement du cafĂ© et la consumation lente du soleil sont Ă  peu prĂšs la mĂȘme chose. Mais Ă  quoi bon, il pĂ©rore et vaticine et ne remplit jamais son carnet que d’allusions et de contradictions.

NĂ© en 1968 Ă  Bregenz, Arno Geiger vit Ă  Vienne. Tout va bien (Du monde entier, 2008) a reçu en Allemagne le Prix du meilleur roman Deutscher Buchpreis, et son rĂ©cit Le vieux roi en son exil (Du monde entier, 2012) a battu tous les records de vente dans les pays germaniques. Arno Geiger est aujourd’hui traduit en 27 langues, ce qui fait de lui l’un des auteurs germanophones les plus lus dans le monde. Dernier roman traduit en français : Le grand royaume des ombres (Du monde entier, 2017). Tous ses livres sont traduits par Olivier Le Lay.

Mot Ă  mot enregistrĂ© au studio Alain Vautier
Merci à Cornélia Geiser pour la qualité de ses traductions
RĂ©alisation: Quentin Herlemont
Montage: Élise Raymond Aurensan
RĂ©daction en chef : RĂ©my Roche
Coordination : Marie-Odile Regnier
Entretien : Philippe Lefait

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