La féminité vit une formidable révolution: les femmes peuvent enfin se rebiffer contre la dictature de la standardisation des corps. Il ne s’agit pas simplement de revendiquer d’avoir des mensurations réalistes, mais de reconnaître la beauté et le charme dans toute leur diversité: âge, couleur de peau et cheveux, proportions, origines culturelles et métissage…

La blonde filiforme aux yeux bleus, érigée en modèle par la société de consommation ne devrait pas se relever de ce putsch!
Cette nouvelle ère a frémi quand des marques telles que Dove ont décidé que les vraies clientes se reconnaîtraient davantage dans des modèles qui leur ressemblent, plutôt que dans des photos retouchées d’adolescentes manifestement sous-alimentées, mais la vague a mis du temps à atteindre le grand public.

 

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C’est désormais chose faite et les “décideurs” suivent: les agences de mannequins ont l’obligation de recruter des modèles quui semblent manger à leur faim, et les instagrameuses se photographient au réveil avec le #nofilter
Dans les pages des magazines, les modèles “Plus Size” sont aussi sublimes que les maigrichonnes, mais on ne peut plus leur reprocher leur manque de représentativité (n’oublions pas qu’elles bénéficient aussi d’éclairagistes, de coiffeurs et de maquilleurs dont le métier est aussi de rendre photogéniques capitons et vergetures.

Mais tout cela est quand même rassurant pour l’avenir de nos fillettes, pour leur relation à leur corps, à l’image et à la nourriture! Et encouragerait presque les “meufs” conditionnées par la standardisation de l’apparence (genre moi) à envisager de peut-être mettre un short en 2024 ou de sortir tous cheveux blancs dehors. La réappropriation de notre corps réél est en cours!

 

 

Mannequins “Plus size”

Et puis, je suis tombée sur une photo publiée par d’Anna O’Brien, une blogueuse américaine devenue “influenceuse” du courant Body Positive. Le choc provoqué par cette photo fut tel que je la tourne et retourne dans ma tête depuis dix jours, en quête d’une clé pour décrypter le phénomène.
Il s’agit d’un portrait d’elle-même, posant en maillot de bain dans le hall d’un hôtel de Las Vegas. L’activiste n’est pas juste ronde, elle est en état d’obésité sévère dont le bikini ne cache rien. Et cette photo n’est pas un cliché personnel anodin, mais un manifeste destiné à interpeller médias et réseaux sociaux.
Anna O’Brien explique que la séance de pose, très organisée, avait pour but de défendre le droit à se mettre en maillot de bain quel que soit son physique. Mais lors de la séance, des agents de sécurité lui ont demandé de se rhabiller, ce qu’elle interprète comme de la discrimination puisque des femmes plus minces étaient autorisées à circuler en maillot. Souhaitant dénoncer la grossophobie dont elle a été victime, elle utilise donc cette photo à une fin militante.
Militante, oui. Mais pour quelle cause exactement?

 

Depuis que je l’ai vue, cette photo me met mal à l’aise et j’essaye d’en comprendre les raisons.
L’énergie qui s’en dégage n’est pas celle d’une différence physique heureuse, contrairement aux autres visuels véhiculés par ce mouvement. Ces derniers sont sans doute soigneusement mis en scène, avec une gaieté peut-être factice, mais ces clichés illustrent une forme d’épanouissement. Ils se veulent décomplexants, fédérateurs et encouragent toutes les femmes à assumer la diversité de leurs beautés.
Mais Anna O’Brien ne s’inscrit pas dans cette démarche: elle ne feint pas de rire, de prendre une pose avantageuse ou d’atténuer la disgrâce de ses courbes avec une fanfreluche ou un spot de lumière. Elle offre frontalement à l’objectif toute la brutalité de son surpoids. Ce faisant, elle sort encore plus des codes induits par le Body Positive: des femmes certes hors des standards de beauté traditionnels, mais qui se présentent néanmoins à leur avantage avec sourire + œil pétillant + vêtements seyants.

 

La gaieté et les couleurs pastel paraissent ici un peu factices, mais le message est perçu comme positif: on trouve ces femmes belles (Joya Life)

Fustiger la dictature de l’apparence est évidemment nécessaire! Il est formidable de déplacer le curseur du poids considéré comme standard sur la frise de la féminité. Mais jusqu’où pousser ce curseur? En banalisant le surpoids extrême, Anna O’Brien fait-elle avancer sa cause? Rassurer les autres femmes en dangereux surpoids sur leur légitimité à se mettre en maillot de bain est-elle vraiment une cause progressiste et bienveillante? 
L’obésité ne relève pas juste de la gestion des kilos individuels, elle est officiellement reconnue comme un problème de santé publique, qui engendre de nombreuses pathologies létales. L’Organisation Mondiale de la Santé la qualifie “d’épidémie”. Elle touche 40% de la ppopulation américaine. 
Quand Anna O’Brien communique sur ce malaise de la société en utilisant les codes du Body Positive au même titre que si elle revendiquait d’avoir des taches de rousseur, des petits seins, des cicatrices, ou de ne plus s’épiler, n’en minimise-t-elle pas  la gravité morbide?
Je suis désarçonnée par le flou de l’assaut qu’elle mène en allant au front de cette manière. Son corps d’élite est son combat. Mais le corps des troupes suivra-t-il si la cause n’est pas claire? Où poser la limite entre militantisme et provocation destinée à heurter le regard encore lisse de la société?
Dans cette action, ériger l’obésité en “combat humaniste” relève de la façade… Quel est le véritable message d’Anna O’Brien?

♦ Stéphanie Maubé dans l’émission de France Inter On va déguster“: (ré)écouter (6 mai).

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