Théâtre. Besançon-Bagdad en passant par l’”Orestie”

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2018-19 CDN Besançon Franche Comté Répétitions la Fonderie Théâtre du Radeau LOOKING FOR ORESTEIA Chantier expérimental dirigé par Celie Pauthe et Haythem Abderrazak Traduction française : Florence Dupont Traduction arabe : d’après Youssef Seddik Avec Maimoon Al Khalidi, Marc Berman,  Yas Khdhaer, Judith Morisseau, Ikbal Naim, Hakim Romatif, Suha Salim, Violaine Schwartz Et les musiciens Sari Al Bayati, Khaled Al Khafaji Regard chorégraphique : Imen Smaoui Collaboration artistique et traduction : Arafat Sadallah et Hajer Bouden Création vidéo et régie : Mathieu Lontananza Régie lumière : Adèle Grandadam  Régie son : Mélissa

Depuis 2013, les metteurs en scène Haythem Abderrrazak et Célie Pauthe unissent leurs forces dans le cadre d’un projet hors normes rassemblant autour de l’œuvre d’Eschyle des acteurs français et irakiens. Une aventure faite d’allers-retours portée par le CDN de Besançon où la tragédie grecque devient le terrain de jeu d’une réflexion sensible sur l’état du monde contemporain. Reportage.

C’est la pause déjeuner. Entre deux répétitions des Euménides d’Eschyle, chacun prend place autour de la grande table à la cantine de La Fonderie, au Mans. Pendant le repas, les discussions vont bon train. On ne parle pas seulement d’Eschyle ou de la pièce mais du contexte particulier dans lequel s’inscrit le projet ambitieux mené par les metteurs en scène, Haythem Abderrrazak et Célie Pauthe de monter avec des comédiens irakiens et français Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides, soit sous l’intitulé Looking for Oresteia, une adaptation de l’intégralité de L’Orestie.
Ce contexte c’est la situation actuelle au Moyen-Orient alors que les armées russes et syriennes s’apprêtent à bombarder Idlib. Mais c’est aussi, bien évidemment, l’Irak contemporain, pays dont on peut dire que depuis plusieurs décennies, il n’a pas connu de repos, subissant non seulement la dictature de Saddam Hussein mais encore la guerre aussi longue que meurtrière contre l’Iran dans les années 1980 puis les interventions américaines des années 1990 et 2000, sans oublier la présence de Daech.
Beaucoup d’Irakiens n’ont jamais rien connu d’autre au cours de leur vie que ce climat d’instabilité. Rien d’étonnant du coup si François Tanguy, à la tête avec Laurence Chable de La Fonderie où les acteurs terminent une résidence de quinze jours, pose la question: “Pendant combien de temps au cours des cinquante dernières années peut-on dire que l’Irak a connu une période de calme?” Assis à ses côtés, le comédien Maimoon Al Khalidi  réfléchit quelques secondes avant de répondre: “De 1970 à 1980, on a eu une période de relative tranquillité où l’on pouvait mener une vie normale.”

Champ de bataille

Maimoon Al Khalidi  sait de quoi il parle. Né en 1950, il a connu plusieurs régimes et a par ailleurs longtemps été membre du parti communiste irakien dont de nombreux militants n’ont pas été épargnés par Saddam Hussein. Ni lui ni Haythem Abderrrazak ne sont très tendres pour le dictateur que ce dernier compare à un chef mafieux qui avait mis le pays entier sous sa coupe. Aujourd’hui officiellement l’Irak est une démocratie avec des élections libres. Tel était le vœu des faucons américains lorsqu’en 2003 ils ont renversé Saddam Hussein: faire de l’Irak une nation auto-gouvernée. Mais ce changement de régime imposé par la force – la Syrie et l’Iran étaient aussi en ligne de mire – s’appuyait sur une approche un peu trop simpliste.
En s’imaginant pouvoir façonner le Moyen-Orient à son image, l’administration Bush non seulement n’a pas tenu compte du fait que l’Irak était un pays multi-national composé de différentes ethnies, mais s’est de surcroît employée à détruire tout ce qui restait du régime baasiste. C’est ainsi qu’un pays organisé autour d’institutions laïques est devenu le champ de bataille chaotique d’une lutte farouche entre chiites et sunnites.
Même si quinze ans plus tard la situation s’est relativement apaisée, Haythem Abderrrazak ne se fait pas d’illusions sur la démocratie irakienne. “Du fait que la démocratie soit arrivée d’un coup, elle a été aussitôt phagocytée par des factions politiques corrompues. Peut-être que la génération à venir aura un comportement plus démocratique. Il faut l’espérer, même si j’en doute. Pour le moment, le pays est miné par des radicaux ou des extrémistes qui voient dans la démocratie une menace vis-à-vis de leur existence ou de leur identité.”
“Nous avons vécu en Irak une longue période dominée par le radicalisme. On est socialisés par ce type de comportement au point que nous sommes systématiquement obligés de nous positionner par rapport à ça. Cela se retrouve à tous les niveaux de la société irakienne. Dans les milieux intellectuels ou dans les classes supérieures, on parle beaucoup de la démocratie, mais les comportements continuent d’être inflluencés par le patriarcat, un système tribal où domine l’allégeance familiale.”
Dans ce contexte tendu, Haythem Abderrrazak non seulement continue de monter des pièces de théâtre, mais en 1998 il a fondé le Training Space Workshop (ou Atelier Fada’ Atamrin almostamir) dans lequel il forme de jeunes diplômés des Beaux Arts de Bagdad à l’art dramatique.

 

Les langues et les corps

Sa rencontre avec Célie Pauthe s’est faite par le biais de Siwa, un organisme dont le but est de susciter des échanges entre des artistes, des intellectuels, des citoyens des mondes arabes et européens. “C’était à Erbil au Kurdistan irakien, un territoire protégé qui a l’époque était une base arrière des Américains. Haythem Abderrrazak présentait une mise en scène d’un texte de Heiner Müller inspiré d’Horace. En découvrant son travail, j’ai aussitôt pensé que nous pouvions faire quelque chose ensemble”, raconte Célie Pauthe.
Très vite elle lui propose de monter L’Orestie avec les mêmes comédiens, français et irakiens, pour les trois textes. Un tel projet ne se fait pas en un jour, c’est au contraire une œuvre de longue haleine initiée en 2013, avec notamment une nouvelle traduction en arabe du texte d’Eschyle par Youssef Seddik et, bien sûr, plusieurs temps de résidence en France et en Irak.
ll était très important pour nous que ce soit une histoire qui s’installe dans la durée, parce que prendre du temps est indispensable dans ce genre de rencontres, explique Célie Pauthe. Ce que nous aimerions à présent c’est que le spectacle restitue l’expérience sensible du travail mené ensemble. On a voulu que les langues, française et arabe, se répondent, même si parfois sans se comprendre – tout en se comprenant, bien sûr. Parce que cela passe avant tout par les corps. La façon dont les corps sont mis en jeu est, je crois, une des plus belles réussites de ce travail.”
Pendant les répétitions à la Fonderie, le plus frappant est de voir la façon dont, avec un minimum de moyens – une table basse recouverte d’un  tapis, des écrans en fond de scène, une baignoire –, quelque chose prend forme. Le passage travaillé reprend le moment où, dans Les Euménides, Athéna décide qu’un vote déterminera si Oreste doit être ou non puni du meurtre de sa mère Clytemnestre. “Ni anarchie ni tyrannie, telle est la règle”, dit la déesse qui par ces mots fonde un nouvel ordre.

Passé, présent, futur

Au milieu du plateau, une boîte en carton figure l’urne où chacun va déposer son bulletin. Pour Haythem Abderrrazak, la pièce fait écho à la situation au Moyen-Orient notamment par la façon dont elle souligne l’allégeance à des liens tribaux – Oreste soutenu par Apollon demande en outre l’arbitrage d’Athéna. “Dans cette soumission aux décrets des dieux qui ne tolèrent pas de discussion, je vois une continuité historique entre ce qu’évoque la pièce et ce que nous vivons aujourd’hui. Quand Athéna a pris sa décision c’est définitif, aucune discussion n’est possible. Mais ce qui est extraordinaire en même temps dans ce texte, c’est la façon dont Eschyle modifie la perspective vis-à-vis du crime: la question la plus importante n’a plus trait au châtiment, mais aux motivations du meurtrier.”
“La manifestation de cette nouvelle approche, c’est le tribunal démocratique instauré par la déesse avec la pluralité des voix. C’est une transformation essentielle. C’est pour ça que dans le spectacle nous avons décidé de dire ce texte à la fois au passé, au présent et au futur. De même, je ne souhaitais pas que le spectacle se conclue par une solution définitive. Tout simplement parce que le problème est toujours là.”
Dans un autre passage travaillé par les comédiens, Athéna s’éloigne et disparaît en fond de scène tandis que les Erinyes s’avancent et, d’un geste ample, envoient valdinguer l’urne, comme pour exprimer un désaccord avec ce qui vient d’avoir lieu ou comme si le vote n’était désormais plus d’actualité une fois la décision prise. On entend des coups de tonnerre et le bruit de la pluie qui commence à tomber. Sur les écrans défilent des images de circulation intense sur une avenue quelque part à Bagdad. Mais le plus étonnant dans ce film, c’est la multiplicité des affiches électorales.
Depuis deux ans, la vie a repris un cours à peu près normal à Bagdad, explique Célie Pauthe. Les gens recommencent à sortir. Il y a une vie nocturne. On a rencontré beaucoup de jeunes acteurs. Pour cette jeune scène locale, le théâtre est à la fois un refuge et une catharsis. Cela se traduit par des spectacles très bruts, avec une forme de violence que j’ai parfois trouvée difficile à encaisser. C’est un théâtre où le mot est rare, il n’en reste que des bribes. Mais qui est aussi d’une grande puissance physique. Un théâtre où le corps raconte plus que le mot.”
Haythem Abderrrazak confirme cet intérêt très fort de la jeune génération irakienne pour l’art dramatique dans un pays où les théâtres détruits par les bombardements américains n’ont toujours pas été reconstruits. “À Bagdad et dans le reste de l’Irak, il y a actuellement beaucoup d’écoles d’art dramatique. Je pense que si les Irakiens continuent de s’intéresser autant au théâtre malgré toutes les difficultés que connaît le pays, c’est parce qu’ils aiment la vie et que dans le théâtre il y a quelque chose qui donne de l’énergie pour vivre. Je crois que si le théâtre ne s’est jamais arrêté en dépit de la situation compliquée c’est parce que le théâtre est un espace de liberté privilégié, un lieu où il est encore possible de s’exprimer, que ce soit sur un mode symbolique ou de façon plus directe.

 

(Traduction de l’arabe: Arafat Sadallah)

Looking for Oresteia (Une Orestie franco-irakiennne), d’après Eschyle, mise en scène Haythem Abderrrazak et Célie Pauthe
► 20 au 22 septembre à Besançon. Avec Maimoon Al Khalidi, Marc Berman, Yas Khdhaer, Judith Morisseau, Ikbal Naim, Hakim Romatif, Violaine Schwarz. Musiciens: Sari Al Bayati, Khaled Al Khafaji. Dans le cadre de Focus Irak #1 au CDN de Besançon

A suivre:
Focus Irak #2 Bagdad Festival du 24 au 27 janvier 2019 à Besançon
Focus Irak #3 La Maladie du Machrek en juin 2019 à Besançon.

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