🎭”Chanson douce”: la nounou meurtriĂšre de LeĂŻla Slimani Ă  la ComĂ©die-Française

0
313

 

Cela commence par cela : le meurtre, les meurtres. Avec la prĂ©cision des mots, sans doute ceux de LeĂŻla Slimani elle-mĂȘme, de ce roman qui fut prix Goncourt en 2016 mais que nous n’avons pas lu. Slimani s’est inspirĂ©e d’un fait-divers amĂ©ricain, une nounou dominicaine tuant les deux enfants dont elle a la garde. Quelles sont les raisons d’un infanticide ? Ou plutĂŽt quel est le cheminement qui y conduit ? On suppose que c’est le sujet. A vrai dire on ne sait pas trĂšs bien


Les premiĂšres phrases sont terribles : il y a Ă  jardin Anna Cervinka, la mĂšre, Ă  cour Florence Viala, la nounou, en imper mastic, impressionnante. La mĂšre dit : “Le bĂ©bĂ© est mort”. La nounou dĂ©crit le meurtre dans les dĂ©tails : “Sa tĂȘte (de la petite fille) a heurtĂ© la commode bleue”. “Il y a des traces de lutte, des morceaux de peau sous ses ongles mous”.  “Le corps dĂ©sarticulĂ©, le tapis de princesse trempĂ© de sang”. La mĂšre (“Je suis en Ă©tat de choc”, on la comprend
) ajoute (car la nounou a tentĂ© de se tuer sans y parvenir) : “Elle n’a pas su mourir. La mort, elle n’a su que la donner”.

SĂ©bastien Pouderoux, Anna Cervinka, Florence Viala

Ce dĂ©but en forme de fin, et pas seulement Ă  cause de l’horreur du rĂ©cit, c’est peut-ĂȘtre le moment le plus fort du spectacle. Ensuite on reprend le fil, de ce couple que Pauline Bayle (et sans doute Slimani) a voulu le plus actuel, le plus “bobo” possible, avec son canapĂ© blanc, son verre de vin blanc rituel en guise d’apĂ©ritif du soir, la table oĂč c’est poulet-salade pour garder la ligne pendant que les enfants si sages dorment dĂ©jĂ . Mais madame veut reprendre son travail, sa vie d’avocate, mĂȘme si monsieur a du mal Ă  comprendre, monsieur est un papa, un Ă©poux d’aujourd’hui, qui sait faire la vaisselle, monter Ă  vĂ©lo avec le garçon le samedi. Adam, le garçon. La fille, Mila. SĂ©bastien Pouderoux fait (toujours) trĂšs bien ce pĂšre (et mari) moderne et modĂšle, dont la douce virilitĂ© cache questions et incertitudes. Et Cervinka, aux allures de jeune Juliette Binoche, est impeccable en mĂšre “aimante mais y a des limites, je n’ai pas fait une licence de changer les couches” (cette phrase-lĂ , elle ne la dit pas tout Ă  fait comme ça
)

Les parents, la nounou, veulent que l’autre, les autres, soient à eux

Donc on engage une nounou qui n’a pas d’obligation, seulement une fille lointaine et dĂ©jĂ  grande. Stricte, le chignon parfait, les vĂȘtements neutres. Elle raconte des histoires aux enfants, sur un ton joyeux, mĂȘme quand ça ne l’est pas, ils l’adorent. Commence alors un curieux ballet, mĂȘme pas de sĂ©duction mais d‘appartenance : c’est assez intĂ©ressant, cela, oĂč chacun, de son cĂŽtĂ©, les parents, la nounou, veulent que l’autre, les autres, soient Ă  eux. Ce n’est mĂȘme pas les enfants, l’enjeu. On aurait pu croire (pour comprendre) que la nounou allait vouloir ĂȘtre mĂšre de substitution des bambins qu’elle garde, mĂȘme pas.

Non. Myriam et Paul “possĂšdent” Louise comme on possĂšde un bien, mais aussi un ĂȘtre qu’on protĂšge : ils l’emmĂšnent en GrĂšce, Paul lui apprend Ă  nager, Louise est Ă©blouie, par “ces soirĂ©es roses, ce sable qui brille comme de la poussiĂšre d’or”. Elle est alors totalement Ă  eux, mais Ă  sa maniĂšre. Et son rĂȘve, elle qui n’est pas, n’est plus seulement nounou, qui “nettoie, cuisine, raccommode, trie, jette”, c’est de “les mettre sous cloche. Je serais Ă  eux, ils seraient Ă  moi”. Bien sĂ»r elle parle des parents. Si on ne connaissait pas la fin on se dirait : c’est eux qu’elle va tuer !

Et Ă  ce stade (le spectacle fait une heure 20, c’est dĂ©sormais une habitude au Studio-ThĂ©Ăątre qu’on soit proche du temps d’une reprĂ©sentation normale alors qu’au dĂ©but, et c’était un peu dans l’”ADN” de la salle, on Ă©tait Ă  une heure Ă  peine), oui, Ă  ce stade, on est encore assez confiant. Les comĂ©diens sont trĂšs bien, la mise en scĂšne est claire et limpide, il y a bien ce principe un peu agaçant de faire jouer aussi les enfants ou quelques autres personnages par le pĂšre et la mĂšre (et en plus le pĂšre joue la fille et la mĂšre le fils !) mais on ne perd jamais le fil. MĂȘme s’il eĂ»t Ă©tĂ© plus net d’en rester Ă  ce trio, Ă  ce triangle.                  

Enigme

Sauf que lĂ  va arriver un Ă©vĂ©nement extĂ©rieur, perturbateur, qui pourrait justifier le meurtre (car c’est cela qui nous retient vraiment : comprendre
) mais dont les parents ne sont en rien responsables. Il va arriver une dĂ©rive, une confusion dans l’esprit de Louise, mais que nous n’avons absolument pas ressenties comme ce que dĂ©crit Pauline Bayle dans ses intentions : “processus nourri de colĂšre et d’un dĂ©sir de vengeance”. Serait-on dans une version sƓur des “Bonnes” de Genet ? Un remake du meurtre sauvage des sƓurs Papin ? Un enlĂšvement qui aurait mal tournĂ© ? Rien de tout ça. Et on va en rester Ă  l’énigme initiale malgrĂ© le jeu formidable de concentration, d’immobilitĂ© inquiĂ©tante, de Florence Viala qui, en plus, d’une phrase, Ă  la fin, dĂ©truit son personnage ! A se demander, Ă  la fin de ce spectacle pas dĂ©sagrĂ©able, ce qu’il apporte au roman ; et Ă  se dire que n’auront pas besoin de le voir ceux qui l’ont lu, et que ceux qui ne l’ont pas lu n’auront plus forcĂ©ment envie de le lire.

Une vague d’adaptations Ă  la ComĂ©die-Française

Cela semble devenu par ailleurs une Ă©trange habitude de la ComĂ©die-Française, lieu oĂč tant d’entre nous ont dĂ©couvert le thĂ©Ăątre et continuent de le dĂ©couvrir, de nous proposer des adaptations, comme s’il n’y avait pas de grands textes thĂ©Ăątraux ou qu’il n’y en avait plus Ă  dĂ©couvrir, y compris de contemporains.

C’est ainsi qu’en ce moment, dans chacune des trois salles, sont prĂ©sentĂ©s le scĂ©nario d’un film tournĂ© (“Fanny et Alexandre” de Bergman : trĂ©s rĂ©ussi)), le scĂ©nario d’un film jamais tournĂ© (“Le voyage de Giuseppe Mastorna” de Fellini : ratĂ©), l’adaptation d’un roman contemporain (ce “Chanson douce”). Leur valeur n’est pas en cause (et le fait que les mises en scĂšne soient dues Ă  trois femmes est plutĂŽt une bonne nouvelle), mais un peu de vrai thĂ©Ăątre de nouveau, dans cette vieille et grande maison de thĂ©Ăątre, nous ferait du bien.