🐑 Fast and glorious. Une bergère en voiturette #87

Vitesse, prix de l’essence et Gilets Jaunes constituaient les enjeux de la mobilité rurale. Jusqu’à ce jour!
Ce matin, j’ai amené ma voiture au garage pour une révision. Ayant une distance de 10 km à parcourir pour rentrer chez moi, j’ai décidé de faire du stop. Autant par flemme de faire du vélo que par délice nostalgique de mes vacances d’ado à la campagne. Et puis aussi parce que je prends beaucoup d’auto-stoppeurs et j’estime que le flux routier normand me doit quelques trajets. Sortie de l’impersonnelle Zone d’Activité, je lève à peine le pouce qu’une voiture s’arrête.
Quand l’engin intrigue
Une voiturette sans permis! Oh la belle aubaine, c’est la première fois que je monte dans un de ces petits engins qui intriguent. Elle est conduite par une dame âgée, qui m’enjoint avant toute chose de prendre sur les genoux son mini chien, dont je vole la place passager. Je me réjouis de l’aventure. La dame m’explique qu’elle prend automatiquement les auto-stoppeuses pour ne pas qu’il leur arrive malheur. Je n’ose lui exposer ma théorie, selon laquelle les serial-killers vivent tous en Meurthe-et-Moselle, et que la douceur de vivre en Normandie prémunit de toute perversion. Je me contente de sourire aimablement au caniche qui me fixe d’un air soupçonneux (à défaut de le caresser, car il interprète visiblement cela comme une agression). La dame me donne une clé pour me faire accepter: « Faites semblant d’être le siège! ».
La question du sandwich
Le trajet est un jeu de rôle nouveau pour moi. Nous nous faisons évidemment dépasser par tout le monde, parfois à coups de klaxons énervés. Me retrouver prise en sandwich entre un car scolaire et un camion-citerne de collecte de lait génère la plus grande sensation de vulnérabilité que j’ai jamais ressentie. Voyant un rond-point arriver, je questionne la dame sur la pertinence d’en faire trois fois le tour, afin de fluidifier le trafic des dizaines de conducteurs qui pestent derrière nous.

Ma pilote m’explique que les insultes s’arrêtent net quand les automobilistes constatent qu’elle est une respectable dame âgée. L’interjection « Hey, sors pas aux heures de pointe, alcoolo! » meurt alors sur leurs lèvres. Ce qui ne fut pas le cas pour son fils quand il lui amena gentiment sa voiturette au garage. Un trentenaire au volant d’une voiture sans permis passe forcément pour un diminué du ciboulot, surtout s’il porte des lunettes. Il était revenu traumatisé, insistant pour que sa maman passe son « vrai » permis de conduire.
À l’assaut !
Mais elle n’en avait pas eu besoin pendant son mariage, et pour garder son autonomie depuis son veuvage, la voiturette était la solution la plus légère. Et aucunement frustrante, rien ne nous empêchait de dépasser! C’est ce qu’elle a tenu à me démontrer en voulant doubler un tracteur. Profitant d’une longue ligne discontinue et d’une vision dégagée, elle a ramassé ses forces, fait corps avec sa monture et s’est élancée sur la voie de gauche. Le moteur a vrombi si fort que je me suis demandé si le tracteur implosait sous le coup de l’humiliation. Le fermier qui le conduisait a tourné les yeux vers nous (c’est-à-dire qu’il a baissé la tête vers la gauche). Je ne saurais affirmer que j’étais collée à mon dossier par la vitesse de propulsion, mais enfin, je faisais corps avec le siège pour me faire accepter du chien. J’ai essayé de sourire poliment au conducteur du tracteur, mais voyager dominée par un caniche ôte toute crédibilité. Il a interprété notre tentative de dépassement comme un manque de respect de la part de greluches locales envers un bon paysan, et a accéléré. Nous sommes restées un bon moment à rouler côte à côte, ma pilote déterminée à me prouver qu’une voiturette peut doubler. En vain. Nous avons dû ranger notre mégalomanie et nous rabattre derrière le tracteur quand la ligne discontinue s’est arrêtée. En toute humilité.

Nous étions arrivées. Je l’ai chaleureusement remerciée et lui ai promis de retourner chercher ma voiture en vélo, sans faire de stop, oui c’est trop dangereux. Le caniche m’a lancé des éclairs en reprenant sa place toute chaude et elle a redémarré. Sur toute la largeur du pare-brise arrière s’étalait un autocollant: « Agneaux sans permis ». Agneaux est le nom d’une petite ville dans laquelle est implantée un concessionnaire de voiturettes. L’évocation est irrésistible et m’égaie à chaque fois.
Acheter à Agneaux sans permis
J’ai alors repensé à toutes les voiturettes « Agneaux sans permis » que j’avais doublées, amusée par leur visage impassible, la tête résolument tournée vers l’horizon, et non vers ceux qui les doublent avec des accélérations agacées. J’ai eu honte de toutes nos analyses sociologiques réductrices: si le conducteur est vieux, c’est qu’il est alcoolique ou aux fraises, et si c’est un jeune c’est qu’il a un déficit quelque part. Curieusement, on est plus clément avec les femmes: on leur prête des excuses financières (ce qui est hors sujet, car le prix d’une voiturette dépasse largement celui du permis de conduire) ou bien on les plaint de ce manque d’accès à l’autonomie – forcément la faute d’un homme.
Play mobile !
La voiturette pourrait donc être perçue comme un outil de liberté pour les profils qui ne rentrent pas dans le moule (j’en suis passée pas loin, il m’a fallu 110 heures de cours de conduite). Un outil libertaire doublé d’un manifeste slow transport, prônant une nouvelle approche de la mobilité. Moins pressé, moins loin. Parce qu’on y réfléchit à deux fois dans le choix entre deux boulangeries quand 5 km les séparent. C’est alors tout notre rapport avec l’espace qui s’en trouve modifié. Ce cheminement induit une boulimie raisonnée des kilomètres: ce qui équivaut à se déplacer en carriole à cheval? Une sorte de décroissance à l’esthétique Playmobil. Devient-on « locavore » par la force des choses? Ou devient-on au contraire « supermarchévore » en groupant toutes nos courses dans un seul endroit?

Est-il raisonnablement envisageable d’aller travailler à 40 km de chez soi ou franchement dangereux? Pourrai-je rester agricultrice si j’en conduisais une? Combien d’agneaux pourrais-je transporter à la fois? La voiturette contribue-t-elle à réguler les naissances? Elle n’a que deux places (mais un grand coffre). Est-elle compatible avec les revendications des Gilets Jaunes ou bien illustre-t-elle une expérience de solution? Et question cruciale: peut-on draguer en voiturette?
Après cette expérience de persévérance routière tout en dignité, j’affirme en tout cas que ces conducteurs ont toute leur place dans une Marche des Fiertés.
“Une bergère contre vents et marées”: tous les épisodes
♦ Stéphanie Maubé invitée de l’Emission # 578 (7/03/2019)
♦ Stéphanie Maubé, le film “Jeune Bergère” de Delphine Détrie (sortie: 27/02/2019)♦ Stéphanie Maubé dans l’émission “Les pieds sur terre” – France Culture: (ré)écouter (07/04/2015)♦ Le portrait de Stéphanie Maubé dans Libération (26/02/2019)
♦ Stéphanie Maubé dans l’émission de France Inter “On va déguster“: (ré)écouter (6 mai 2018)
♦ Le site de Stéphanie Maubé
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