Histoires de campagne … Les carnets d’ailleurs de Marco et Paula #174

0
119

Marco bat la campagne, se languissant de sa belle. Ce pourrait presque être une histoire médiévale.

Il a plu presque tout le week-end, ici, dans la campagne proche d’Arras où, au détour d’un chemin, on rencontre des cimetières militaires de “La Grande Guerre”, dans un paysage de vallons découpés en quadrilatères verts ou marrons. Ils sont démarqués par des lignes d’arbres et de bosquets où vont se réfugier les lièvres, les poules faisanes et les perdrix. La chasse est ouverte. Parce que j’ai de l’imagination et la nostalgie de la Californie, quand le ciel est bleu, je me déplace dans un tableau de Richard Diebenkorn. L’une de ses œuvres accrochée dans un musée de New York, vue peu après mon arrivée aux États-Unis, a déposé une empreinte indélébile sur mes synapses.

 

Privés de conversation …

Convalescent et contraint au repos forcé, je suis donc à des distances irréductibles de N’Djaména, loin de Paula et pour un temps indéterminé. Nos conversations sont à la merci des vicissitudes de l’internet tchadien. Et qu’y a-t-il de plus important, dans une relation, que la conversation? J’ai lu, à ce sujet, dans le puissant roman Le Sympathisant de Viet Thanh Nguyen – l’histoire d’un agent double Viêt-Cong qui, à la chute de Saigon, suit les exilés aux États-Unis – une phrase qui m’a percé la tempe comme une balle:

L’amour, explique un personnage que le narrateur va bientôt abattre, c’est être capable de parler à l’autre sans effort, sans se cacher, et en même temps ne voir absolument aucun inconvénient à ne pas prononcer le moindre mot.

Avec un soupçon de romantisme sans doute, Paula et moi nous étions d’abord imaginé que je pourrais l’accompagner au Tchad. Un très bon ami, qui lui aussi connaît bien l’Afrique, avait immédiatement qualifié cette idée de “débile“. Peut-être. Mais alors, nous aurions pu poursuivre notre conversation sans entraves, ce qu’une telle distance ne permet pas. Faut-il toujours être raisonnable? Ce n’est guère dans mes gènes de nomade, et pourtant je suis là à contempler une campagne paisible et tempérée.

Cityscape, Richard Diebenkorn

La fatigue surrénale est une pathologie connue depuis la fin du 19ème siècle, mais mal reconnue aujourd’hui; le traitement s’appuie sur un changement de régime alimentaire – suivant le principe de la médecine chinoise qui postule que nos aliments sont nos principaux médicaments, ainsi que sur le recours aux plantes (réglisse, ginseng, etc.) et un changement de style de vie. Rien dans tout cela qui ne profite aux compagnies pharmaceutiques, dont la littérature inonde les cabinets et les journaux médicaux, contribuant à laisser dans l’ombre ce type de diagnostic et de traitement.

Sans amers ni bouées …

 Me voici donc en campagne pour remettre en équilibre un système parti en vrilles. Je navigue avec ma convalescence sans amers ni bouées. Tout se joue à l’impression. Il s’agit de doser l’effort avec subtilité et sensibilité, ce qui n’est pas simple quand on a passé des années à faire juste le contraire, à poursuivre quel qu’en soit le coût, ce qui, sans doute pour bien des gens, devait apparaître comme des chimères. Mais ce sont ces chimères qui déchirent le voile de la monotonie et de l’ennui qui, autrement, engloutiraient dans la grisaille le nomade que je joue à être.
 
Le péril, dans cette affaire, c’est de me sentir bien. Il peut m’arriver, un matin, me sentant gaillard comme avant, de m’asseoir devant mon ordinateur, d’oublier de mettre le chrono sur 45 minutes, et partir dans un de ces tunnels dans lesquels j’ai le vieux réflexe de m’engouffrer. Deux heures et demie plus tard, j’ai la tête vide et embrumée, j’ai perdu la piste, et il ne me reste plus qu’à faire une sieste et passer le reste de la journée à bricoler. En revanche, si je réussis à fractionner mon temps et alterner les activités, si je peux oublier d’obséder sur les trop nombreux projets que mon imagination aime à poursuivre, si je peux concevoir pendant une heure ou deux qu’il n’y a rien de pressant à faire, alors la journée se passe bien et je ne suis plus affligé de ce bégaiement qui semble être un symptôme de ma fatigue.

À prendre son temps …

L’ordre du jour, c’est la nécessité de la transition. Je comprends, même si j’ai du mal à l’admettre, qu’une fois remis, je ne pourrai pas faire comme si de rien n’était. Je ne sais pas très bien à quoi la continuation de cette vie pourra ressembler, mais si je n’y prêtais garde et devais reprendre mes anciennes habitudes, je pourrais vite ressembler au transi du XVème siècle que j’ai pu contempler l’autre dimanche au musée d’Arras.

 

Transi de Guillaume Lefranchois, médecin et chanoine de Béthune, 1446. La décomposition du cadavre est en cours, les vers grouillent…

Pour la petite histoire: Le transi est celui “qui transite“; on dirait aujourd’hui qui trépasse. La sculpture funéraire des XIVème et XVème siècles a transformé le gisant et remplacé la représentation flatteuse du défunt par celle d’un cadavre, en décomposition et grouillant de vers. C’est un style qui, disent les historiens, s’est développé suite à la guerre de Cent Ans et aux épidémies de peste qui fauchèrent la moitié de la population.
 
C’est également à cette charmante époque que les habitants du lieu se mirent à creuser dans le sous-sol crayeux des “muches“, abris souterrains parfois fort développés qui servaient à mettre leurs récoltes, leur bétail et eux-mêmes à l’abri des bandes de soudards qui écumaient régulièrement la région. Elles servirent une dernière fois pendant “La Grande Guerre”, dont le mauvais souvenir plane toujours dans ses vallons et ses bosquets. 

 Tout Nomad’s land

 
 La page facebook desmotsdeminuit.fr Abonnez-vous pour être alerté de toutes les nouvelles publications.