đŸ“· Christian D.: le pĂšlerin chanceux et le bon samaritain anonyme…

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“De New-York Ă  Paris, en passant par bien d’autres lieux. J’ai dĂ©couvert des gens, et des objets magiques qui, dans de minuscules Ă©raflures, conservent les marques du temps. J’ai rĂ©alisĂ© les portraits de ceux qui protĂšgent ces empreintes de la disparition. Avec l’image de cette trace, j’ai prĂ©servĂ© la mĂ©moire de l’oubli.” H. B.

Je n’ai pas connu mon grand-pĂšre maternel, Ă©migrĂ© espagnol. Durant toute sa vie, il avait utilisĂ© un couteau ramenĂ© d’Espagne que l’on appelle une navaja. Ma mĂšre avait conservĂ© soigneusement ce couteau ainsi qu’une vieille lampe Ă  pigeon et quelques photos; modeste hĂ©ritage de son pĂšre. Lorsque ma mĂšre disparut, je rĂ©cupĂ©rai cet objet qui m’apparaissait dĂ©sormais comme sacralisĂ©. Auparavant, Ă  la mort de mon pĂšre, j’avais fait le vƓu de faire le chemin de Compostelle, seul, emportant avec moi des objets de grande symbolique. C’est ainsi que cette navaja prit part au voyage avec mon makila gravĂ© Ă  ma devise. Chaque jour, je prenais plaisir Ă  couper le pain, le saucisson et les fruits qui constituaient mes repas, sauf en cas de mauvais temps. Lorsque j’arrivai Ă  Saint-Jacques-de-Compostelle, Ă  la fois fier et serein, je rĂ©servai un vol de retour via Madrid. Cependant, il fallait que je trouve une solution pour mon makila qui, possĂ©dant une longue pointe acĂ©rĂ©e, serait interdit en cabine. Mon sac Ă  dos, trop court, ne pouvait contenir cette canne, et arrivĂ© Ă  l’aĂ©roport de St-Jacques, je dĂ©cidai d’envelopper le tout dans un film Ă©tirable. J’Ă©tais ainsi assurĂ© de retrouver mon makila Ă  l’arrivĂ©e Ă  Paris. AprĂšs avoir enregistrĂ© cet unique bagage, je me rendis Ă  la salle d’embarquement. C’est alors que je rĂ©alisai que j’avais conservĂ© dans une poche, comme toujours depuis mon dĂ©part du Puy-en-Velay, le fameux couteau de mon grand-pĂšre. Au contrĂŽle de sĂ©curitĂ© j’informai le garde civil car je ne voulais pas que l’on me le confisqua. J’expliquai l’attachement que j’avais pour cet unique souvenir. Les pĂšlerins jouissent en Espagne d’une grande considĂ©ration, c’est ainsi que le garde civil chercha une solution. Comme l’enregistrement des bagages Ă©tait terminĂ©, il Ă©tait impossible de rĂ©cupĂ©rer mon sac Ă  dos pour y glisser mon couteau. Mon voyage de retour ayant une correspondance Ă  Madrid, il fit la proposition suivante: il m’autorisait Ă  titre exceptionnel Ă  voyager avec ma navaja jusqu’Ă  Madrid oĂč je devais l’enregistrer au comptoir car il Ă©tait exclu que j’aurais la mĂȘme tolĂ©rance sur un vol international. C’est ainsi que j’embarquai dans l’avion avec mon couteau en poche. Ce garde civil avait vraiment fait preuve d’une grande confiance envers moi, simple pĂšlerin. Malheureusement mon vol prit du retard et le temps restant pour la correspondance Ă©tait trĂšs limitĂ©. Comme je devais sortir de l’aĂ©roport pour accĂ©der au comptoir d’enregistrement des bagages, et malgrĂ© ma course effrĂ©nĂ©e, j’arrivai trop tard pour faire enregistrer mon couteau. A nouveau, le dĂ©sarroi s’empara de moi: j’allais perdre ce souvenir qui Ă©tait devenu mon compagnon de route auquel je m’Ă©tait tant attachĂ©. NaĂŻvement, j’achetai en duty-free une boĂźte de chocolat Ă  l’intĂ©rieur de laquelle je glissai mon couteau. Peine perdue car, Ă©videmment, le contrĂŽle sĂ©curitĂ© aperçut sur son Ă©cran le couteau dissimulĂ©. Je dus alors expliquer Ă  nouveau l’histoire de mon navaja: l’hĂ©ritage, le pĂšlerinage, l’attachement au souvenir de mon grand-pĂšre espagnol. Rien ne faisait flĂ©chir l’agent de sĂ©curitĂ©. C’est alors qu’il eut l’idĂ©e d’en parler Ă  la police des frontiĂšres Ă  qui j’expliquai encore mon problĂšme. Un policier me demande de le suivre jusqu’Ă  la porte que les accompagnateurs de voyageurs Ă©taient interdits de franchir. Il repĂ©ra un couple de vieux espagnols et leur raconta ma mĂ©saventure. Tout naturellement et spontanĂ©ment, ce couple me demanda mon adresse en me promettant de me l’envoyer. C’est ainsi que je confiai mon prĂ©cieux couteau Ă  ces deux inconnus en qui je devais placer toute ma confiance. Huit jours aprĂšs mon retour, j’eus l’agrĂ©able surprise de retrouver mon cher couteau dans ma boĂźte aux lettres, mais malheureusement sans l’adresse de l’expĂ©diteur attentionnĂ© que je n’ai jamais pu remercier.

Christian D. – Paris 75012 – fĂ©vrier 2019

Christian D. – Paris 75012 – fĂ©vrier 2019

© “Le Laboratoire de LumiĂšre” – 2018

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