“Institut Benjamenta”, la magie cinématographique des frères Quay 🎬

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Le film des cinéastes britanniques date de 1995. Il n’a pas pris une ride, il n’en prendra jamais: il est hors du temps.

C’est un étrange institut. On y forme des employés de maison, des majordomes haut de gamme, exclusivement de sexe masculin. Outre l’acquisition d’un savoir-faire de service d’exception, l’essentiel de l’enseignement consiste à apprendre la soumission totale aux futurs maîtres.
On est loin de tout repère, hors-sol, peut-être à la lisière d’une forêt profonde et inquiétante mais, pas sûr, on croira entendre un métro qui passe, une cloche d’église. On est sûrs de rien. Jakob arrive, c’est un nouvel impétrant à la formation de valet. Admis après avoir été examiné et mesuré sous toutes les coutures, le voilà soumis à l’instruction des tyrans du lieu: Herr Johannes Benjamenta à la stature impressionnante et sa sœur Fräulein Lisa, beauté sensuelle qui ne se sépare jamais de sa badine (ou baguette magique?) prolongée d’une patte de biche.
Il n’y a qu’une leçon, toujours la même, que les élèves récitent par cœur à l’infini, avant de la mettre en pratique dans de curieux ballets qui rappellent la mécanique troublante de ceux de Pina Bausch. Tous savent qu’ils ne seront que des riens dans la haute société qu’ils vont servir,  ici on inculque le divin devoir, une forme de bonheur inversé, celui d’avoir le droit d’obéir, donc une soumission heureuse.
Entre deux leçons, Jakob explore le palais délabré et mystérieux, arpente ses couloirs. Dans des clairs-obscurs effrayants, il découvre des objets, tous insolites, ésotériques, une machine célébrant le mouvement perpétuel ici, là une urne contenant de la poudre d’éjaculat de cerf en rut.
Bien que peu séduisant, Jakob va devenir un obscur objet de désir, semant le trouble dans le couple fraternel dont on pourrait avoir fantasmé une relation incestueuse. Ainsi, Johannes croit voir soudain en ce rien un Jésus auquel, soudain, il décide de se soumettre; Lisa, la sorcière lascive est à son tour ensorcelée et emmène celui dont irrésistiblement elle voudrait devenir l’amante dans le secret de ses appartements privés pour y implorer un baiser mortel.
L’institut pourra-t-il survivre à cette progressive inversion de l’autorité?

Magie cinématographique

Institut Benjamenta a pour sous-titre “Ce rêve qu’on appelle la vie humaine“, un aphorisme troublant autant que raffiné qui résume bien ce à quoi il faut s’attendre: rien de connu.
Inspiré de l’univers de l’écrivain suisse Robert Walser, les réalisateurs l’étirent vers l’onirisme ambigu qui caractérise les contes de fées, même quand ils sont terribles. Cendrillon et surtout Blanche-Neige sont malicieusement évoquées (pour les détourner) dans les sous-textes de ce rêve dont on essayerait de recoller les morceaux au réveil d’une nuit d’hallucinations. Il y a une perversion merveilleuse dans cette mise en abîme de la relation maître et esclave, quand soudain elle s’inverse pour s’ouvrir sur une impossibilité, un néant.
L’écrin cinématographique de cette fable est de l’ordre du prodige, le cinéma pur dans tout ce qui est impossible de raconter autrement qu’avec les outils du cinéma. Il y a au moins une idée renversante dans chaque plan. Un noir et blanc éthéré, la façon rappelle parfois les films muets mais les frères Quay sont aussi des joaillers du son.
Comme projeté par une lanterne magique, Institut Benjamenta est un film magique.

Institut Benjamenta (1995) – Frères Quay (GB) – 1h50
nouvelle sortie en salles

extrait:

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