🎭 “Le Pont du Nord”, Marie Fortuit danse avec les souvenirs

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© Élisabeth Carecchio

Sur fond de chanson populaire mais aussi de Schubert ou Beethoven, sans oublier les nombreuses rĂ©fĂ©rences au football, ce spectacle sensible et trĂšs personnel raconte comment le passĂ© remonte Ă  la surface lors des retrouvailles d’une jeune femme et de son frĂšre – avec, en point d’orgue, l’évocation d’un bal oĂč sa vie a basculĂ©.

Il y a ces fuites qui goĂ»tent du plafond recueillies tant bien que mal dans des seaux.  De quoi instiller en quelques secondes une atmosphĂšre mĂ©lancolique accentuĂ©e par la prĂ©sence d’un piano droit dont joue de temps Ă  autre un personnage qui pourrait appartenir Ă  une rĂ©alitĂ© parallĂšle.
De fait, Ă  peine le spectacle dĂ©marrĂ©, on se situe autant dans un espace rĂ©el que dans un univers mental propice Ă  toutes sortes d’évocations. À quoi s’ajoute une capacitĂ© Ă  conjuguer ensemble plusieurs temporalitĂ©s qui est pour beaucoup dans  le charme singulier de ce Pont du Nord oĂč le prĂ©sent abrite un faisceau de souvenirs en grande partie liĂ©s Ă  l’enfance, mais pas seulement.
Marie Fortuit, qui signe ce spectacle profondĂ©ment personnel crĂ©Ă© cet automne au CDN de Besançon entretisse par le biais d’une Ă©criture sismographique ultra-sensible diffĂ©rents thĂšmes gravitant autour d’un moment dĂ©cisif de la vie d’une jeune femme. Elle s’appelle AdĂšle. InterprĂ©tĂ©e par Marie Fortuit elle-mĂȘme, elle habite dans l’appartement de sa tante Sidonie rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ©e.
C’est lĂ  aussi que vit Kosta, le compagnon de cette derniĂšre. C’est lui qui joue du piano. TrĂšs vite, s’installe une sensation d’impermanence, sans doute liĂ©e Ă  la mort, mais surtout et assez curieusement au fait qu’AdĂšle est vĂȘtue d’un anorak comme si elle Ă©tait sur le dĂ©part. Impression paradoxale puisqu’en rĂ©alitĂ©, elle attend.

Retrouvailles

Une attente double, d’une part, il y a son frĂšre Octave, qui doit arriver par le train. Et d’autre part, il y a Sonia, son amie pilote de ligne qui s’apprĂȘte Ă  dĂ©coller pour Tokyo. Un sentiment trĂšs fort lie Sonia et Octave Ă  AdĂšle. Avec cet effet trĂšs touchant que chacun ou chacune habite les pensĂ©es de l’autre. Pendant que Sonia vole de Paris Ă  Tokyo puis de Tokyo Ă  Paris, AdĂšle et Octave vivent leurs retrouvailles dans l’appartement de la tante morte. Assis face au public, ils regardent Ă  la tĂ©lĂ©vision un match de foot opposant la France au Japon, en fond sonore on entend les cris de la foule dans les tribunes.
Adolescent, Octave jouait dans l’équipe locale Ă  Maresches dans le Nord. Un peu plus tĂŽt aprĂšs avoir disposĂ© des vases de fleurs pour recueillir l’eau qui coule du plafond, AdĂšle s’est souvenue de la façon dont, enfant, tout en regardant la tĂ©lĂ©vision, elle arrachait des bouts de mousse du fauteuil sur lequel elle Ă©tait assise. La tĂ©lĂ©, en ce temps-lĂ , c’était le miroir magique oĂč projeter ses rĂȘves de dĂ©part. Elle s’imaginait fuir loin du domicile familial, loin mĂȘme de cet Ă©cran tĂ©lĂ©. Ce qu’elle a fait plus tard sitĂŽt atteint la majoritĂ©.
Alors la voilĂ  Ă  prĂ©sent avec son frĂšre. Comme autrefois ils vont dormir dans la mĂȘme chambre. Ils vont se raconter des histoires. Le frĂšre est arrivĂ© en avance. “J’ai un train d’avance“, dit-il. Un parapluie neuf encore dans son emballage Ă  la main – pour se protĂ©ger des fuites d’eau? –, il explique qu’il doit se rendre Ă  un entretien d’embauche. À brĂ»le-pourpoint, AdĂšle lui pose des questions comme si l’entretien avait dĂ©jĂ  commencĂ©: quelles sont vos qualitĂ©s, vos dĂ©fauts
 Ils retrouvent leur complicitĂ© d’autrefois, Ă©voquent des souvenirs, les jeux tĂ©lĂ©visĂ©s, le loto, les cartes qu’on gratte pour savoir si on a gagnĂ©. Avec soudain la question d’Octave: “Pourquoi t’es partie?“.

© Élisabeth Carecchio

Bal tragique

AdĂšle ne rĂ©pond pas Ă  la question. Les souvenirs continuent de remonter Ă  la surface comme des Ă©piphanies. Des scĂšnes, des images, des moments fugitifs au milieu desquels flotte une chanson, Le Pont du Nord – connue aussi sous le titre Le Pont de Nantes. Il y est question d’un bal oĂč une jeune fille veut se rendre contre l’avis de sa mĂšre, “non ma fille tu n’iras pas danser“. Dans la chanson, le pont s’effondre et la sƓur et son frĂšre qui sont allĂ©s danser meurent noyĂ©s. Or c’est aprĂšs un bal, le bal du Pont du Nord, que la vie d’AdĂšle a basculĂ© le soir du 21 juillet 1998.
Sortant de derriĂšre un rideau, on entend les chuchotements du frĂšre et de la sƓur. C’est la nuit. Nous sommes la veille du bal. Ils doivent chanter ensemble une chanson de Joe Dassin Et si tu n’existais pas. Leur Ă©motion est palpable, un mĂ©lange d’excitation et d’apprĂ©hension. Ils n’arrivent pas Ă  dormir. Cette scĂšne Ă  voix basse est un des moments les plus prenants de ce spectacle Ă  haute tension Ă©motionnelle. Le reste, ce qui va se passer lors du bal, c’est au spectateur de le dĂ©couvrir.
Car il y a dans l’écriture de Marie Fortuit une perception intuitive de la temporalitĂ© oĂč l’instant prĂ©sent est toujours gros d’une potentialitĂ© d’autant plus prĂ©gnante qu’elle renvoie Ă  des Ă©vĂ©nements qui ont dĂ©jĂ  eu lieu. Un peu comme dans un demi-sommeil, ses phrases semblent animĂ©es par une musique intĂ©rieure quand elles ne sont pas traversĂ©es par des mĂ©lodies populaires. Il y a une stratĂ©gie dans cette Ă©criture, on pourrait mĂȘme parler de dramaturgie puisqu’on est au thĂ©Ăątre, qui lui fait mĂ©nager ses effets en anticipant une suite possible.

Football

Rien d’étonnant du coup si ces dribbles verbaux, ces entrecroisements et autres passes que sont les dialogues renvoient souvent au vocabulaire du football. C’est d’ailleurs assis Ă  une tribune comme s’ils assistaient Ă  un match que l’on retrouve AdĂšle et Octave dans la derniĂšre partie de ce trĂšs beau spectacle.
Marie Fortuit, qui met pour la premiĂšre fois en scĂšne un de ses textes, connaĂźt d’autant mieux l’univers du foot qu’elle a elle-mĂȘme jouĂ© au Paris Saint-Germain. AprĂšs avoir hĂ©sitĂ© Ă  se lancer dans une carriĂšre de footballeuse professionnelle, elle a finalement optĂ© pour le thĂ©Ăątre. Ce qui, Ă  en juger par cette crĂ©ation, est incontestablement un bon choix.

Le Pont du Nord, de et par Marie Fortuit
avec Mounira Barbouch, Antoine Formica, Marie Fortuit, Damien Groleau

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