“Joueurs, Mao II, Les Noms”, Julien Gosselin au plus haut avec Don DeLillo

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En transposant sur les planches trois romans de l’écrivain américain, le metteur en scène emprunte à l’esthétique des séries télé pour nous projeter dix heures durant dans un monde chaotique où les technologies de la communications entrent en collision avec la menace terroriste dans une atmosphère de catastrophe admirablement restituée.

Ce que la caméra partage avec les spectateurs, c’est l’appréciation d’une ruse optique. Le sentiment de n’être pas vu.” Cette remarque de Don DeLillo dans Joueurs nous éclaire à plus d’un titre sur la paranoïa diffuse qui imprègne la plupart de ses livres. C’est quelque chose qui relève autant du voyeurisme que de de la surveillance généralisée, car les caméras – et cela intègre aussi les appareils photos – sont partout et tout est susceptible d’être filmé.
C’est donc une arme à double tranchant. Celui qui, se croyant muni d’un tel anneau de Gygès s’imagine évoluant à son gré invisible parmi les images qui défilent sous ses yeux, participe en vérité d’une réalité plus complexe. Se pose alors la question de l’angle mort, de ce qui échappe forcément au regard puisque cela n’apparaît jamais dans la lumière. Avec en corolaire là encore l’omniprésence du soupçon et le sentiment obscur d’une menace plus ou moins précise.

Enthousiasmant

En choisissant d’adapter à la scène trois romans de Don DeLillo, Joueurs, Mao II et Les Noms, Julien Gosselin a parfaitement saisi l’enjeu de la caméra. De fait pendant les dix heures que dure le spectacle presque tout est filmé en direct et diffusé simultanément sur plusieurs écrans à l’avant scène. Précisons qu’il n’y a pas d’entracte, mais que le public peut entrer et sortir de la salle à sa guise.
Le rôle de la caméra est tel qu’on se surprend en tant que spectateur à guetter autant que possible ce qui se passe sur le plateau comme pour établir une relation entre ce que l’on voit à l’œil nu et sa contrepartie à l’écran. Ce qui n’est pas toujours possible évidemment compte tenu du dispositif scénographique, lequel là aussi restitue judicieusement cette sensation essentielle à l’atmosphère des livres de Don DeLillo d’un arrière-fond qui échappe.
Disons le d’emblée la tentative de transposer à la scène ces trois romans relève de l’impossible. Cela n’en rend que plus méritoire et enthousiasmant le projet fou de Julien Gosselin, lequel après avoir réussi une adaptation magistrale des Particules élémentaires de Michel Houellebecq et une autre plus inégale mais quand même brillante de 2666, le roman fleuve de Roberto Bolano était incontestablement armé pour entreprendre une telle aventure.

 

S’il y avait une réserve à émettre sur la forme, ce serait l’usage parfois excessif d’une bande-son envahissante comme s’il fallait à tout prix surligner une tension dramatique qui n’en demande pas tant. Il en résulte un effet de saturation soutenue dont la nécessité n’est pas flagrante. Surtout quand on sait qu’un des cinéastes préférés de Don DeLillo est Michelangelo Antonioni. Il y a dans des films comme L’Avventura ou dans Le Désert rouge, par exemple, une aura de mystère, pour ne pas dire une opacité, dont il est évident qu’elle a influencé le romancier.
Jean-Luc Godard a aussi été une influence importante. Gosselin reprend d’ailleurs dans la première partie du spectacle le dialogue de La Chinoise filmé dans le train entre Anne Wiazemski et le philosophe Francis Jeanson. Que cette discussion entre une étudiante tentée par la lutte armée et son professeur se situe à ce moment-là n’est pas anodin. Trader en rupture, Lyle Wynant, le héros de Joueurs s’embarque de façon plutôt inattendue aux côtés d’un groupe terroriste dont le but est de déstabiliser Wall Street et dans la foulée mettre à terre la finance mondiale. Or ce n’est pas tant par conviction que par ennui, semble-t-il, que Lyle a franchi le pas. Comme s’il était en quête de sensations fortes que ses succès en bourse ne lui procurent plus. Ou comme s’il voulait échanger une frénésie pour une autre.

Terrorisme

Parce que cette première partie du spectacle est menée à un train franchement chaotique entre montées d’adrénaline, soirées arrosées, hystérie et bousculades affolées quand à la suite d’un attentat un homme est assassiné au World Trade Center où travaille Pammy, l’épouse de Lyle. Les relations entre Lyle et Pammy ne sont pas mauvaises. Un couple apparemment sans histoire – c’est peut-être là le problème –, avec les petites blagues vachardes de rigueur. Quand Pammy demande à Lyle ce qu’il compte lui offrir pour la Saint-Valentin, il répond d’un ton neutre : “Une vasectomie .”
Il se masturbe aussi en douce sur son lit pendant que Pammy sirote un verre dans le living room. En fait, ils vivent l’un comme l’autre dans un univers tellement bien réglé qu’il y manque peut-être l’essentiel, comme en témoigne cette remarque de l’auteur au sujet de Pammy: “Elle se rappela ce qui l’avait contrariée, la vague présence. Sa vie. Elle détestait sa vie. Mais c’était un point mineur, une petite contrariété. Elle avait tendance à oublier.”
À partir de là on comprend que Joueurs est aussi l’histoire d’un écart, la tentative d’échapper à quelque chose ou peut-être de vivre pour de bon quelque chose. Par ennui Pammy fait l’amour avec un des ses amis homosexuel, tandis que Lyle s’égare dans la clandestinité d’aventures pseudo-initiatiques. Par un étonnant mouvement de caméra on le voit glisser progressivement vers le bas de l’écran comme s’il s’abîmait en lui-même ou sombrait tout simplement. Quelques secondes plus tard, en gros plan, une fille lui lèche le visage depuis le menton jusqu’au front.
S’il y a un lien qui unit les trois livres qu’a choisi d’adapter Julien Gosselin, c’est le terrorisme. Le fait que Don DeLillo ait imaginé un attentat dans le World Trade Center est évidemment du au hasard. D’aucuns ont voulu y voir une prophétie des événements du 11 septembre. Ben Laden était-il un fan de l’écrivain? C’est peu probable. Comme tout grand romancier DeLillo a des antennes. Julien Gosselin fait d’ailleurs allusion au 11 septembre, mais sous la forme d’une plaisanterie au détour d’une conversation entre deux personnages dans un bureau.
Qui aurait pu envisager qu’une telle attaque soit possible? Même pas l’auteur qui ressentait pourtant l’importance symbolique des deux tours au point d’y faire allusion aussi dans Mao II. Mais c’est de façon plus globale que se déploie son intuition. Ce qui permet à un des interlocuteurs de Bill, le romancier qui fuit le monde dans Mao II de faire cette remarque dont on mesure aujourd’hui toute la portée: “Vous composez votre code à Bruxelles et faites exploser un immeuble à Madrid. Tel est le vœu sinistre que comble l’industrie de la télécommande .”
Bill (interprété par Frédéric Leidgens) vit en reclus dans un lieu secret. Il travaille depuis plusieurs années sur un roman qu’il ne se décide pas à finir. Il est protégé par deux assistants. Scott, qui après avoir lu tous ses livres a retrouvé sa trace et a du même coup acquis le droit de veiller sur le maître. Et Karen, une rescapée de la secte Moon, la compagne de Scott.

Isolement

Cette deuxième partie du spectacle s’ouvre d’ailleurs sur des images de Moon haranguant une foule fanatisée. Curieusement alors que Bill vit en reclus, il est obsédé par les masses et les grands mouvements collectifs. Les images projetées à l’écran sont cette fois en noir et blanc. On y voit un travelling sur des herbes dans la campagne tandis qu’un texte est diffusé où il est question d’un otage au Liban surveillé et torturé par un garçon cagoulé. DeLillo met évidemment en rapport les deux réclusions, celle de l’otage et celle de Bill. Mais Bill, lui, va plus loin quand il compare le romancier et le terroriste. Le second ayant en quelque sorte remplacé le premier dans sa capacité à imprégner l’imaginaire collectif.
Une idée développée aussi par Scott. “Nous nous tournons donc vers les nouvelles, qui créent une humeur ininterrompue de catastrophe. C’est là que nous puisons l’expérience émotionnelle introuvable ailleurs. Nous n’avons pas besoin du roman. Pour citer Bill. Nous n’avons même pas nécessairement besoin de catastrophes. Nous n’avons besoin que de comptes-rendus, de prédictions, d’avertissements.”
Ce qui pousse Bill et Scott a s’exprimer avec autant de verve, c’est la présence d’une photographe, Brita, qui a été exceptionnellement autorisée à faire une série de portraits de l’écrivain. D’une certaine manière Bill éprouve le besoin de rompre avec son isolement. Il accepte de participer à Londres à une conférence pour la libération de l’otage, en l’occurrence un jeune poète, ce qui accentue la symétrie. La conférence est interrompue par un attentat. Plus tard Bill heurté par une voiture est hospitalisé. Il doit se rendre à Athènes, puis à Beyrouth.
De plus en plus alcoolisé une certaine confusion règne. Il est en relation avec un intermédiaire mystérieux qui fait le lien avec le groupe terroriste. Bill se demande s’il ne serait pas question d’un échange entre lui et l’otage, l’un prenant la place de l’autre. Mais ce n’est pas clair. DeLillo, et Gosselin à sa suite, brouillent volontiers les pistes. Pendant ce temps-là, Brita s’est à son tour rendue à Beyrouth pour faire un reportage photo sur Abu Rashid, l’auteur de l’attentat.

 

De l’Amérique on s’est ainsi peu à peu déplacé vers le bassin méditerranéen et le Proche Orient. Or c’est justement dans cette zone géographique que se situe Les Noms, troisième séquence qui projette ce spectacle marathon vers d’autres horizons. C’est incontestablement la partie la plus réussie de ce triptyque ambitieux. Le sentiment de menace diffuse et inquiétante n’a pas disparu, mais l’atmosphère est différente. Le rythme déjà s’est ralenti. L’écran ne capte plus aussi systématiquement l’attention. Et si la trame des événements apparaît plus que jamais nimbée de mystère, on en ressent autrement la présence.
Peut-être parce qu’on se trouve cette fois à plusieurs endroits en même temps – à Athènes, dans les îles grecques, en Jordanie ou en Israël – , confronté à des expatriés, américains pour la plupart. Il y a cette réplique amusante au tout début d’un des membres de ce groupe d’employés de différentes sociétés internationales, qui dit ne pas comprendre l’intérêt de monter sur l’Acropole. “Pour y voir quoi ?”, rigole-il.
Gosselin nous tient en haleine dans ce qui ressemble à la fois à l’évocation de vies pulvérisées où les héros sont plus ou moins à la dérive ne sachant pas très bien pourquoi il sont là plutôt qu’ailleurs; mais aussi à une quête obscure des origines à travers une interrogation sur le langage en lien avec une angoissante série de crimes rituels.
Deux figures en particuliers ressortent dans cette constellation de vies comme des îles à la dérive. Il y a d’un côté Jim (Adana Diop), père de famille attachant, séparé de son épouse, Kathryn, et de leur fils Tap. Kathryn travaille sur un chantier de fouilles archéologiques dans une île. Tap un jeune garçon visiblement précoce écrit un roman. De l’autre côté il y a Owen (Frédéric Leidgens) qui dirige le chantier de fouilles.
Déchiffrer des inscriptions anciennes gravées dans la pierre semble être la raison de vivre d’Owen. Il est le premier à attirer l’attention sur les crimes rituels. Des hommes ou des femmes dont les cranes sont à chaque fois défoncés à coup de marteaux. Sur le plateau un empilement de corps ensanglantés suggère l’ampleur de ce qui ressemble à un rituel perpétré sur un mode identique à des endroits divers, pas seulement en Grèce, mais aussi en Jordanie, en Inde, au Pakistan.

Une immense fresque

Gosselin réussit fort bien à restituer la façon dont cette histoire de meurtres rituels ne se détache jamais de la trame plus générale du récit; comme elle n’en était qu’un élément, un fond angoissant et lointain sur lequel se déploie le quotidien de ces hommes et de ces femmes avec leurs histoires personnelles, leurs lubies, leur alcoolisme, leurs liaisons extra-conjugales. Avec l’arrivée de Frank Volterra, cinéaste de renom et vieil ami de Jim et de Kathryn l’enquête sur les meurtres se précise. Frank prend un temps l’affaire en main. Conseillé par Owen, il veut rencontrer les assassins. Peut-être rêve-t-il même de filmer leur rituel macabre.
Le spectacle prend une autre dimension quand Jim à son tour part sur les traces d’Owen. Il y a cette scène affolante où un homme baignant dans son sang parle du culte et des dogmes de la secte dans une langue incompréhensible. Il y a ce long récit d’Owen où il raconte son enfance dans une communauté religieuse où les croyants pratiquaient la glossolalie, comme si la divinité s’exprimait à travers eux.
C’est l’origine de la fascination d’Owen pour le langage et plus particulièrement pour les noms. Dans la kabbale il est enseigné que le monde a été créé par une certaine combinaison de lettres. La secte semble avoir interprétée de façon quelque peu dévoyée cet enseignement.
On le voit, l’affaire n’est pas simple. Le mérite de Julien Gosselin est d’autant plus grand d’avoir su transposer cet intense réseau de destinées humaines et de spéculations métaphysiques dans ce qui ressemble à l’arrivée à une immense fresque qui se conclut en apothéose par une scène qui pourrait ne jamais finir où tous parlent dans des langues incompréhensibles tandis qu’une pluie s’abat doucement sur eux. Un point d’orgue intense et poétique d’une grande beauté.
 
Joueurs, Mao II, Les Noms, d’après Don DeLillo
mise en scène Julien Gosselin avec Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, 
Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Maxence Vandevelde
► jusqu’au 13 juillet au Festival d’Avignon
► 6 et 7 octobre Le Phénix, Valenciennes
► 14 – 20 octobre au Théâtre du Nord, Lille
► 17 – 22 décembre à l’Odéon, Paris, dans le cadre du Festival d’Automne
► 23 – 30 mars 2019 au Théâtre National de Bretagne, Rennes

 
vidéo: un teaser du spectacle:

 

 

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