#Fond #de #pensée: #une #bergère #contre #vents #et #marées 🐑… #94

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Épluchez grossièrement votre pensée. Retirez nœuds, pépins et paradoxes.  Émincez-la puis blanchissez-la pour la ramollir. Faites réduire, servez.

Pas besoin de couverts, ni même de dents, pour avaler un pensée aussi réduite et aussi molle! Le petit fond d’idée qui reste, ersatz consensuel et prédigéré de la réflexion de départ, n’a plus aucune saveur ni originalité. Mérite-t-elle encore d’être exprimée?
Cette réduction dramatique des émotions, idées et expressions, je la découvre depuis 3 semaines. Depuis que j’ai ouvert un compte Instagram.

Pourquoi céder à une nouvelle tyrannie de l’écran?

J’ai déjà un profil Facebook, doublé de trois pages sur le même réseau, liées à différents projets. La création de tout ce contenu est suffisamment chronophage… Quel besoin de développer ma présence numérique? J’avoue avoir été séduite par la jeunesse prétendue des utilisateurs d’Instagram (versus “Facebook c’est pour les vieux“) et son orientation esthétique. Cette dernière semble cohérente avec mon univers de travail, composé de paysages, plantes, animaux photogéniques, nuages de bord de mer et bouffe terroir. Avec cela, il m’a semblé que je cochais toutes les cases de l’exercice attendu.
Et puis comme les deux sont corrélés et numériquement liés (Facebook a racheté Instagram), on peut faire d’une pierre deux coup: publier sur un support nourrit automatiquement l’autre support, pas besoin de doublonner les posts. Et surtout, les interlocuteurs de mon univers y sont actifs, les gens cool ont une vitrine Instagram plus éloquente qu’une carte de visite, on s’étonne régulièrement que je n’en ai pas. J’existais d’ailleurs passivement sans avoir de compte sous la forme d’un # à mon nom, d’où l’envie de reprendre la main sur les publications m’identifiant.
Forte de ma certitude d’être une internaute pleine de discernement, j’ai ainsi cédé aux sirènes de ce nouvel outil. Bilan après 3 semaines: cerveau atteint, pensée limitée, mode d’expression réduit de jour en jour.
Je suis aussi épouvantée de ce constat qu’incapable de faire marche arrière: je suis embrigadée dans le game!

Comment cela a-t-il commencé?

J’ai élu mon coach en Instagram, un ami avisé plein de distance sur l’utilisation de cette plate-forme. Sa devise: Halte-là malheureuse, ne te lance pas seule!  Pour optimiser  l’outil de manière efficace et ciblée, on va répertorier les # pertinents pour toi.
Premier tronçonnage en rondelle d’une idée: pour exister dans l’inventaire infini des références, on ne se réfère pas à #MoutonDePrés-Salés, trop peu universel. En code Instagram, on scinde en #Mouton #PrésSalés #SaintGermainsurAy #Cotentin #Cestbeaulamanche #Normandie #Sheep, afin que tous les utilisateurs intéressés par un de ces concepts puissent être “reroutés” vers notre compte. L’objectif réside dans notre capacité de rabattage du maximum d’internautes vers notre publication, les ébahir par la beauté de la photo et les charmer par la fraîcheur du propos. Ils s’abonneront donc à notre page afin de suivre toutes nos futures publications.

Extrait de mon compte ou la découverte qu’un selfie nécessite 76 prises et d’innombrables essais de filtres

Après trois posts publiés sur ce principe, mon cerveau s’est conditionné à produire des descriptions par mots-clés. La faculté d’adaptation de l’esprit est incroyable: je ne sais déjà plus penser autrement qu’en choix de vocabulaire réduit, digne du mode d’expression d’un enfant qui entre en maternelle. Les mots ne s’articulent même plus en phrase ou en idée, ils sont juste égrenés derrière un hashtag.
Il est cependant de bon ton de rédiger une phrase d’accompagnement. Rien n’empêche de faire une tartine spirituelle longue de 20 lignes, mais le support d’utilisation (un petit écran de téléphone) freine soigneusement l’envie de lire un roman. D’ailleurs, tout est petit sur cet écran, excepté la photo. Seule la première ligne du texte apparaît. Pour le lire entièrement, il faut cliquer du bout du doigt sur le mot “suite” qui mesure si peu de millimètres qu’un index adulte l’atteint difficilement. Le découragement l’emporte assez vite et on ne fait même plus l’effort de cliquer sur la phrase entière. Après tout, la puissance évocatrice de la photo est censée se suffire à elle-même.
Puisque le texte d’accompagnement ne sera pas lu, à quoi bon l’effort de l’écrire? Je comprends assez vite que s’il se structure en une phrase trop compliquée, il ne sera pas regardé (ni compris, car les utilisateurs ne sont pas là pour philosopher, leur cerveau est en mode “je feuillète un livre d’images”). Je réduis donc la légende d’une photo à une seule phrase. Parfois sans verbe, pour qu’elle soit vraiment digeste.

Un piège d’identité

Au bout de plusieurs jours, je ressens un mélange de satisfaction et de honte. Satisfaction car il n’est pas déplaisant pour le cerveau de restreindre mes efforts de communication à une seule image. Il suffit de brandir le téléphone vers une plante, un mouton ou un nuage, et d’en sortir une image de meilleure qualité que toutes celles prises avec mon appareil photo. Le format carré confère une aura franchement cool, et le choix possible entre 20 filtres pour modifier l’équilibre chromatique, permet de transformer en choix artistique tous les ratés. La honte vient de l’impression de déjà-vu de chacune de mes photos. Le formatage de mon univers quotidien aux codes de ce réseau me donne assez vite l’impression que mon individualité s’est diluée.
Ce constat se double vite de l’automatisme de trouver chaque jour un prétexte à publication. Même quand je ne fais rien d’exceptionnel et que le ciel ne se pare pas de nuages spécialement merveilleux. Il faut “occuper l’espace”, fournir notre publication quotidienne. Tout en élaborant consciencieusement l’esthétique de la page bien sûr. Faut-il réfléchir à utiliser toujours les mêmes filtres? Le même camaïeu de couleur? S’astreindre à une récurrence des sujets, par exemple une alternance entre 1 paysage + 1 autoportrait + 1 mouton + 1 détail terroir. Alterner les intérieurs et les extérieurs? Quid de l’utilisation des émoticônes?

Cette stratégie me conduit naturellement à utiliser l’outil comme un média publicitaire. Mais pour vendre quoi au fait? Moi je sais ce que je veux rendre visible: mon militantisme paysan, la défense des femmes indépendantes dans le monde agricole, l’élevage de moutons de races locales, la nécessité de préserver les paysages naturels, la richesse de la vie rurale, la Normandie sauvage, etc.
Mais les autres, c’est quoi la sauce qu’ils veulent vendre? Je ne vois pas tellement apparaître de vraies photos personnelles. Mon fil d’actualité est phagocyté par des petites marques artisanales ou des entreprises commerciales: uniquement des comptes qui cherchent à vendre quelque chose (une idée, un produit, un service). Je ne vois pas passer les photos de doigt de pied en éventail auxquelles je m’attendais ou de gâteau d’anniversaire. Les seules images culinaires émanent soit de bloggeuses food & lifestyle (qui essayent de nous attirer), soit de photographes (qui voudraient qu’on achète leur livre ou leur magazine).

Quand une marque de maquillage intègre les codes d’Instagram dans son marketing produits (publicité Kiko)

Les vrais gens de la vraie vie ont-ils fini par se lasser de rendre publiques des photos de leur quotidien qui ne sont likées que par leurs amis et famille du monde réel? Ont-ils abouti à la conclusion qu’il était inutile de les partager avec le reste de la planète, puisque le reste de la planète s’en fout?
Ceux qui restent sur Instagram ont visiblement une raison mercantile ou électorale de continuer à nourrir la bête. Ils font de cette plate-forme un immense panneau publicitaire qui se déroule au rythme où notre doigt fait défiler l’écran. Utiliser ce “réseau” n’est plus rien d’autre que choisir les publicités dont on veut se remplir le cerveau. Boire du cyanure oui, mais en choisissant la photogénie du verre, en somme.

😇😇😇…


Dernière stupéfaction: après l’anéantissement du vocabulaire et de la construction d’une phrase, c’est la diversité des émotions qui est visée. Comment? En proposant de moins en moins d’émoticônes. Si l’auteur d’une publication peut piocher dans le vivier habituel d’émojis, ceux qui réagissent par un commentaire n’ont le choix qu’entre 8  d’entre eux. Ils peuvent exprimer qu’ils aiment, qu’ils rigolent, qu’ils sont tristes ou étonnés. Ils peuvent applaudir ou brandir des mains tendues. Il y a enfin un dessin “flamme”. Est-il polyvalent au point d’exprimer tout à la fois la canicule, le désir sexuel, la difficulté d’un challenge, le fait que le dîner cuise, l’incendie de Lubrizol à Rouen?
Le champ des émotions humaines réduit à huit pictogrammes a constitué un seuil de non-retour à mes yeux, l’envie de fuir ce catalogue d’images mondiales mais consensuelles, sucrées et pré-mâchées, copiées-collées à l’infini les unes sur les autres, dénuées de nuance comme de vision humaniste. Juste dictatoriales d’un lifestyle unique.
Et puis j’ai constaté que bizarrement, mes publications passées par la moulinette Instagram recueillaient plus de succès quand elles arrivaient sur Facebook (logique, la machine est conçue pour)! Mon audience étant ainsi améliorée, mon objectif militant paysan est mieux atteint. #CercleVicieux voire #ParadoxeMoral ou carrément #PriseAuPiège?

J’envisage donc de continuer dans cette voie-là. Ce faisant, mon vocabulaire s’appauvrira sans doute. Les présentes chroniques seront le témoin de la réduction de ma pensée, de la disparition de tout concept subtil ou ambivalent. Mais les photos, aux couleurs saturées et très esthétisées y pallieront surement. Cependant, quand je franchirai le cap – rédiger une chronique en utilisant uniquement 8 pictogrammes – c’est qu’il sera temps de l’arrêter…

“Une bergère contre vents et marées”: tous les épisodes


♦ Stéphanie Maubé invitée de l’Emission # 578 (7/03/2019)
♦ Stéphanie Maubé, le film “Jeune Bergère” de Delphine Détrie (sortie: 27/02/2019)

♦ Stéphanie Maubé dans l’émission “Les pieds sur terre” – France Culture: (ré)écouter (07/04/2015)
♦ Le portrait de Stéphanie Maubé dans Libération (26/02/2019)
♦ Stéphanie Maubé dans l’émission de France Inter On va déguster“: (ré)écouter (6 mai 2018)

♦ Le site de Stéphanie Maubé

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