Théâtre. “Demi-Véronique”: pour Gustav Mahler Jeanne Candel va au charbon

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S’appuyant sur la cinquième symphonie du compositeur viennois, cette nouvelle création du collectif La vie brève ouvre tout grand les portes de l’inconscient via une immersion dans un paysage onirique dévasté. Un monde calciné où le noir le plus opaque est illuminé par la formidable inventivité, à la fois poétique et plastique, de trois clowns pétris d’un délicieux sens de l’humour.

Creuser le noir. Plonger au plus profond. Arracher à la nuit son lot de mystères. “Il y a dans notre âme une mer intérieure, une effrayante et véritable mare tenebrarum où sévissent les étranges tempêtes de l’inarticulé et de l’inexprimable, et ce que nous parvenons à émettre en allume parfois quelque reflet d’étoile dans l’ébullition des vagues sombres”, écrit Maurice Maeterlinck dans Confession de poète.
Reste à savoir comment entrer en contact avec ces zones mal définies d’où, pour citer encore Maeterlinck, “il nous est donné d’entrevoir, par moments, une lueur de l’être énigmatique, réel et primitif”. Pour opérer une telle immersion au cœur bouillonnant d’un maelström d’images oniriques souvent aussi folles que comiques Jeanne Candel et ses deux camarades Lionel Dray et Caroline Darchen ont trouvé dans la musique de Gustav Mahler le véhicule adéquat.

Sans paroles

Partant du constat qu’au-delà, ou en deçà, du langage articulé la musique agit sur nous en ouvrant la voie à un foisonnement de sensations inexplicables, ils se sont délibérément abandonnés à la cinquième symphonie de Mahler, laquelle constitue en quelque sorte la matrice de ce spectacle sans paroles.
Sans paroles, du moins à l’exception d’une ouverture aussi charmante que déjantée par un Monsieur Loyal vaguement désabusé qui s’adresse à la salle pendant que le public est en train de s’asseoir. Perché tant bien que mal sur des sandales à semelles compensées, il porte dans son dos un magnétophone à bandes qui émet le son d’un orchestre en train de s’accorder avant un concert. Vêtu de noir, le corps dégingandé de ce clown sorti tout droit des entrailles de la terre se détache sur une cape – à moins qu’il ne s’agisse d’une tenture – tout aussi noire.
Cette teinte charbonneuse est la tonalité dominante de ce spectacle par ailleurs tout sauf triste. Car s’il y avait une leçon à retenir des pérégrinations acrobatiques de nos trois comédiens du côté obscur de la force, c’est que l’inconscient possède un incontestable sens de l’humour. Son défaut principal étant par définition sa réticence à se laisser appréhender.
D’où la nécessité d’opérer par feinte et par esquives – comme dans la tauromachie à laquelle fait référence le titre de cette création, Demi-Véronique. La “demi-véronique” est, en effet, le nom d’une passe consistant pour le toreo à piéger le taureau dans l’éventail de sa cape. Ce n’est sans doute pas un hasard si ce titre rappelle également la précieuse remarque de José Bergamin au sujet de Juan Belmonte dans La solitude sonore du toreo, comme quoi non seulement celui-ci  “avait inventé une façon bègue de toréer”, mais il ne s’exprimait que “par demi-véroniques ou par esquives”. José Bergamin précise: “Quand Juan Belmonte parlait, un léger bégaiement donnait à ses phrases un sens plus court et plus serré, comme s’il toréait“.

Cirque baroque

Et c’est bien de cela qu’il s’agit dans cette désopilante excursion aux confins du dicible où l’on pourrait considérer qu’en matière de feinte et d’esquive, le rôle de la cape serait en quelque sorte joué par la symphonie de Mahler. Car ce spectacle admirablement mené de bout en bout avec un sens aigu de la frontière entre équilibre et déséquilibre, entre lumière et obscurité, n’illustre jamais la musique, mais travaille avec elle au contraire.
On y retrouve la passion de Jeanne Candel pour le baroque déjà présente dans ses précédentes créations: Le Crocodile trompeur, d’après Didon et Enée de Purcell, Le Goût du faux et autres chansons ou encore Orféo / Je suis mort en Arcadie, d’après Monteverdi. Sauf que cette fois son approche diffère sensiblement; plus radicale et volontiers orientée vers la performance d’inspiration circassienne telle qu’on la retrouve dans le cinéma muet, par exemple.
Tout passe par l’engagement du corps dans une série de figures dont la mise en jeu est d’autant plus frappante qu’elle s’appuie sur un formidable sens du raccourci. L’espace improbable dans lequel évoluent les comédiens évoque aussi bien une mine de charbon désaffectée, qu’une grotte obscure ou l’intérieur de quelque bidonville calciné au milieu d’un terrain vague. Un
 
Il y a ces sacs-poubelles d’où émane une fumée sulfureuse qu’un homme et une femme manipulent en s’embrassant sur la bouche comme si c’était la chose la plus naturelle du monde ou comme enivrés par les vapeurs méphitiques. Il y a ce poisson coriace attrapé dans une flaque d’eau et qui ne se laisse pas estourbir. Il y a ces chaussures dont la semelle s’enflamme comme un rien avec lesquelles l’homme allume sa cigarette sans même se déchausser. Il y a ces fragiles piles de biscottes sur lesquelles ils se tiennent assis en équilibre sans en casser aucune. Il y a ces oreilles que l’on tend au bout de la main comme des diapasons. Ou encore ce hachoir en feu que l’homme s’apprête indéfiniment à lancer sur la femme en prenant des poses à mourir de rire.
À chaque fois on est saisi par la puissance plastique de ce qui se construit sous nos yeux. Cela prend forme l’air de rien comme un sentiment ou une émotion pour se déployer avec toujours en sourdine une pointe d’ironie charmante qui emporte l’adhésion. Tandis qu’on se laisse entraîner dans ce clair-obscur primesautier avec ses suspensions dans le vide, ses faux-pas et ses aspérités, on ne sent pas le temps passer. Comme si toutes ces images qui se bousculent sur nos rétines ou à l’intérieur même de nos têtes appartenaient à une logique de rêve. Alors quand la lumière revient et que le public applaudit, on a l’impression d’avoir assisté à un mirage qui n’aurait duré que quelques secondes.
Une réussite d’autant plus emballante que Jeanne Candel ne s’était encore jamais aventurée aussi franchement dans ce type de théâtre aux frontières du burlesque et cirque.

 

Demi-Véronique, de et par Jeanne Candel, Lionel Dray et Caroline Darchen d’après la cinquième symphonie de Gustav Mahler

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