Sauve qui peut sur la toupie!Les carnets d’ailleurs đŸ‡ș🇾 de Marco et Paula #242

0
382
Rassemblement survivaliste en 2017 © Reuters/Stephanie Keith

Quand il s’ennuie, Marco joue avec une toupie; c’est, dit-il, une parfaite mĂ©taphore pour notre monde. 

Ces jours-ci, depuis notre retraite dans les bois de Virginie, nous contemplons le monde tournoyer plus que tourner, comme si nous Ă©tions assis sur la pointe d’une toupie dont on ne sait quand elle va se mettre Ă  osciller et perdre son Ă©quilibre.
La rĂ©animation de la candidature de Joe Biden Ă  la candidature dĂ©mocrate pour les prochaines Ă©lections prĂ©sidentielles a d’abord attirĂ© mon attention – en moins de deux semaines, le champ de bataille Ă©lectorale qui comptait un nombre inusitĂ© de candidats, et particuliĂšrement de candidates, s’est soudain vidĂ© pour ne plus laisser en lice que deux candidats. Bernie Sanders, qui se revendique candidat “socialiste-dĂ©mocrate”, a derriĂšre lui la jeunesse – ou, en tout cas, la frange de la jeunesse qui veut que les choses changent radicalement. Joe Biden, vice-prĂ©sident sous Obama et vieux routier de la politique, rallie les centristes, et en particulier les centristes rĂ©publicains qui veulent se dĂ©barrasser de Trump (mais pas assez pour envisager de voter Sanders); sa campagne jusqu’à ce moment ressemblait fort Ă  cette toupie dont je parlais. Biden a repris pied dans les primaires de Caroline du Sud, oĂč l’électorat dĂ©mocrate est majoritairement composĂ© d’afro-amĂ©ricains. Et les Ă©lecteurs afro-amĂ©ricains, qui votent Ă  plus de 80% dĂ©mocrate aux Ă©lections depuis que Lyndon Johnson a fait passer le Civil Rights Act en 1964, sont profondĂ©ment centristes, prĂ©fĂ©rant le candidat du moindre risque pour ne pas mettre en danger les progrĂšs chĂšrement acquis. Tout bien considĂ©rĂ©, c’est le pragmatisme afro-amĂ©ricain et le poids de l’histoire qui ont redressĂ© la toupie de Biden.

Et vint le coronavirus…

Puis mon attention a Ă©tĂ© attirĂ©e par les rĂ©actions Ă  l’arrivĂ©e du coronavirus sur le territoire des États-Unis. Ce virus touche une corde fort sensible dans la psychĂ© amĂ©ricaine: la fin du monde, ce pour quoi depuis fort longtemps des petits groupes se prĂ©parent avec dĂ©termination. On les appelle les “preppers”, ceux qui se prĂ©parent. On les appelle aussi les survivalistes, car beaucoup d’entre eux ont un penchant pour les scenarii dans lesquels il faut survivre au cataclysme. Ces AmĂ©ricains moyens sous tout rapport font des stocks de vivre pour plusieurs mois – voire plusieurs annĂ©es, prĂ©parent parfois jusqu’à trois refuges loin de tout mais atteignables tout de mĂȘme avec un seul plein d’essence, repĂšrent de multiples routes d’accĂšs qu’ils s’entraĂźnent Ă  prendre rĂ©guliĂšrement avec toute la petite famille, et se construisent un arsenal d’armes et de munitions pour se prĂ©munir contre les cigales qui, n’ayant rien prĂ©parĂ©, et l’hiver (nuclĂ©aire, climatique, etc.) Ă©tant venu, voudraient s’en prendre Ă  leurs rĂ©serves d’eau, de vivres ou de vidĂ©os. Le New York Times, dans son magazine hebdomadaire, vient d’ailleurs de faire le portrait d’une femme d’une cinquantaine d’annĂ©es qui propose des stages – de quelques jours Ă  quelques semaines, en fonction de votre niveau de terreur, sans doute – pour apprendre Ă  vivre comme aux temps de la prĂ©histoire, ce qui inclut d’apprendre Ă  chasser puis Ă  transformer la peau des animaux en vĂȘtements. Il y aurait quelques centaines de stages d’entraĂźnement de ce type offerts chaque annĂ©e.

Une brochure de la défense civile dans les années cinquante.

Ces survivalistes, selon Michael Mills – un anthropologue anglais qui les Ă©tudie depuis 2014 – ont connu leurs beaux jours sous Obama*, dont l’élection semble avoir dĂ©clenchĂ© des fiĂšvres paranoĂŻdes chez ces AmĂ©ricains se dĂ©clarant conservateur, rĂ©publicain d’extrĂȘme droite, ou libertaire. D’ailleurs, aprĂšs l’arrivĂ©e de Trump au pouvoir, une grande partie de ces “preppers” ont cessĂ© de se prĂ©parer pour la fin des temps, puisque de nouveau tout Ă©tait comme dans le meilleur des mondes. Mais, et il fallait peut-ĂȘtre s’y attendre, aprĂšs l’élection de 2016, des “preppers” libĂ©raux sont apparus, qui veulent eux se prĂ©munir contre le cataclysme que le narcissique de la Maison Blanche leur prĂ©pare**. Ils s’équipent de la mĂȘme maniĂšre que les survivalistes proto-fascistes, mais sur leur site Facebook (plus de 4 500 membres, dont plus de 500 enregistrĂ©s ces derniers trente jours), ils se prĂ©sentent comme libĂ©raux et de gauche, et insistent pour que les dĂ©bats se dĂ©roulent de maniĂšre courtoise. Mais eux aussi sont armĂ©s. Courtois, mais pas fous.

Quant aux riches …

Quant aux riches, ils fonctionnent de la mĂȘme maniĂšre, mais sur un mode diffĂ©rent ***. Certains prĂ©voient de se rĂ©fugier en Nouvelle-ZĂ©lande ou dans d’autres lieux exotiques Ă©loignĂ©s des centres urbains en proie Ă  la panique et oĂč ils pourront se rendre Ă  bord de leur avion privĂ© (ce qui pose un problĂšme cornĂ©lien: que faire de la famille du pilote?). Un entrepreneur du Kansas a eu l’idĂ©e brillante de racheter les silos des missiles nuclĂ©aires intercontinentaux qui ont Ă©tĂ© dĂ©saffectĂ©s aprĂšs la fin de la guerre froide et d’y construire des appartements Ă  trois millions de dollars piĂšce, avec gardes armĂ©s et patrouilles en vĂ©hicules blindĂ©s pour venir vous rĂ©cupĂ©rer dans un rayon de 300 kilomĂštres. N’appelez pas, tout est vendu. Ces solutions radicales doivent permettre de se mettre au vert quelques mois mais certains planifient pour quelques annĂ©es. Ne pensez pas qu’il s’agit d’une poignĂ©e de lunatiques; selon Steve Huffman, milliardaire fondateur de Reddit, la moitiĂ© des super-riches de la Silicon Valley ont mis au point des stratĂ©gies de fuite de ce type. Steve Huffman s’est d’ailleurs fait opĂ©rer des yeux pour ne plus avoir Ă  porter de lunettes ou de lentilles de contact, que l’on ne pourrait plus trouver facilement en cas d’écroulement du systĂšme. Le plus radical est bien Ă©videmment Elon Musk, le fondateur de Tesla, qui veut lui aller se rĂ©fugier sur Mars aprĂšs avoir fait fortune en vendant des voitures Ă©lectriques qui devraient pourtant nous aider Ă  Ă©viter la catastrophe climatique Ă  venir.
Tous les riches ne vont pas se rĂ©fugier au bout de la terre ou de l’univers. Max Levchin, fondateur de Paypal et Affirm ne supporte pas cette attitude “aprĂšs moi le dĂ©luge” et quand il surprend des discussions sur ce thĂšme il demande Ă  ses interlocuteurs quand ils ont pour la derniĂšre fois fait un chĂšque aux refuges pour les sans-abris, ou d’autres bonnes causes. PlutĂŽt que fuir, dit-il, traitons le problĂšme.

VoilĂ  donc Ă  quoi ressemblent les poussĂ©es de peur de l’AmĂ©ricain moyen et moins moyen, qui semblent plus inspirĂ©es par les mythes de la frontiĂšre du Far-West que par une stratĂ©gie de rĂ©ponse aux quatre cavaliers de l’Apocalypse (la guerre, la famine, la mort et les Ă©pidĂ©mies). Les racines de cette peur sont profondes. Les pĂšlerins venus peupler l’AmĂ©rique au 17Ăšme et 18Ăšme siĂšcles avaient souvent avec eux une copie du livre The Day of Doom: or, A Poetical Description of the Great and Last Judgment (le jour de l’apocalypse, une description poĂ©tique du Jugement Dernier), devenu un best-seller dans l’Angleterre puritaine aprĂšs sa publication en 1662, et un livre de rĂ©fĂ©rence en Nouvelle Angleterre (le Nord-Est des États-Unis), oĂč selon certaines estimations cinq pour cent de la population en avait achetĂ© un exemplaire.
Dans ce cas aussi, c’est le poids de l’histoire qui fait tourner et vaciller la toupie.

Les cavaliers de l’Apocalypse, gravure sur bois d’Albrecht DĂŒrer (1497-98)

* Voir son article “Obamageddon: Fear, the Far Right, and the Rise of “Doomsday” Prepping in Obama’s America” publiĂ© par Cambridge University Press. 

** Voir l’article “The new doomsayers taking up arms and preparing for catastrophe: American liberals” par Matthew Sedacca (2017)  

*** “Doomsday Prep for the Super-rich” par Evan Osnos, publiĂ© dans le New Yorker

â–șTout Nomad’s land

â–ș Nous Ă©crire : desmotsdeminuit@francetv.fr
â–ș La page facebook desmotsdeminuit.fr Abonnez-vous pour ĂȘtre alertĂ© de toutes les nouvelles publications
â–ș@desmotsdeminuit