“On dirait le Sud…” (2): Les carnets d’ailleurs de Marco & Paula #187

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Pendant sa mission sur le terrain, dans le sud du Tchad, Paula a constaté, une fois de plus, que rien n’est gagné d’avance.

Les projets de notre mission peuvent se ranger dans deux catĂ©gories, d’une part l’EHA (eau, hygiène et assainissement, plus connue dans sa version anglaise: WASH) et d’autre part la SAME (sĂ©curitĂ© alimentaire et moyens d’existence)*, ce qui nous range dans deux “clusters” diffĂ©rents. Les clusters (il n’existe pas de traduction pertinente) sont des rassemblements d’acteurs intervenant dans une mĂŞme thĂ©matique; ils sont crĂ©Ă©s et coordonnĂ©s par les Nations Unies afin de limiter les doublons et les zones grises. C’est une approche adoptĂ©e après la DĂ©claration de Paris de 2005 sur l’efficacitĂ© de l’aide au dĂ©veloppement, dans le but vertueux d’harmoniser les interventions et permettre ainsi aux “pays hĂ´tes” de s’y retrouver un peu mieux dans le fourmillement des interventions. Nous – entendez les reprĂ©sentant des agences de l’ONU, des ministères et des ONG  â€“ nous rĂ©unissons donc chaque mois pour Ă©changer des informations et pour rĂ©seauter. Tout cela fonctionne plus ou moins bien selon les compĂ©tences du “coordinateur humanitaire pays”, souvent le responsable du PNUD** qui possède a priori un regard plus transversal. Ici, au Tchad, la coordination est somme toute bien faite. Bien sĂ»r, il existe quelques ratages dont quelques-uns savoureux comme un cluster programmĂ© le 25 dĂ©cembre qui est ici fĂŞte nationale. 

 

FĂŞte nationale et rĂ©silience … 

SAME et WASH ne sont heureusement pas si cloisonnĂ©s que ça, et cette annĂ©e nous avons prĂ©vu de les mĂ©langer allègrement: il faut de l’eau pour les salades et l’eau, mĂŞme fraĂ®che, ne nourrit pas. Cela paraĂ®t Ă©vident sur le papier, mais les besoins sont tellement importants qu’il est souvent difficile de trouver le bon dimensionnement. Dans l’humanitaire aussi, il faut gĂ©rer ses fonds et parvenir Ă  un coĂ»t rĂ©aliste par bĂ©nĂ©ficiaire. Les projets y perdent finalement du panache. Je viens d’en faire l’amère expĂ©rience: une diminution des fonds disponibles pour la mission en 2019 nous a Ă©tĂ© annoncĂ©e tardivement, et je dispose encore d’une semaine pour tailler dans le budget. Il faut choisir: moins de forages ou moins de villages concernĂ©s. Je peux Ă©galement nous lancer dans la recherche alĂ©atoire de bailleurs extĂ©rieurs supplĂ©mentaires. Il faudra alors faire rentrer des carrĂ©s dans des ronds, bien faire ressortir les grands thèmes porteurs comme “l’égalitĂ© des genres” et la “redevabilitĂ©”, intĂ©grer les stratĂ©gies des bailleurs pour gagner des points tout en dĂ©montrant que bien sĂ»r, le projet Ă©mane des bĂ©nĂ©ficiaires car on a bien pris en compte leur “capacitĂ© de rĂ©silience” (je vous avais prĂ©venus).

Un puits traditionnel 

Notre intervention WASH dans le sud tchadien vise à assurer la provision d’une eau consommable aux populations des villages qui, depuis quelques décennies, enflent comme le ventre d’une femme enceinte. Les afflux de réfugiés de la Centrafrique voisine additionnés à la natalité galopante imposent de forer encore et encore pour éviter aux villageois de prendre l’eau dans des puits douteux ou dans des rivières à l’eau pas très claire. Les forages sont équipés de pompes manuelles, mais une fois qu’elles sont installées, il faut en prévoir la maintenance.

Maintenance … 

Elle se fait – au moins sur le papier – en organisant des groupements d’utilisateurs qui rĂ©colteront l’argent nĂ©cessaire Ă  l’entretien basique – en espĂ©rant qu’ils ne l’utiliseront pas Ă  autre emploi estimĂ© plus important, et en formant et outillant des rĂ©parateurs. On y ajoute un peu d’assainissement, principalement en favorisant la construction de latrines; d’ailleurs 2019 sera au Tchad “l’annĂ©e de la Fin de la dĂ©fĂ©cation Ă  l’air libre” – si, si, c’est le nom officiel, apposĂ© sur des panneaux oĂą l’on voit un monsieur accroupi les fesses Ă  l’air au-dessus d’un charmant cĂ´ne marronnasse). Parfois, je pense qu’on prend les gens pour des idiots, parfois, je dĂ©sespère devant leur absence d’initiative, leur attentisme. Je sais que l’extrĂŞme pauvretĂ© enferme les personnes dans une case Ă©triquĂ©e oĂą l’impĂ©ratif de la satisfaction des besoins de base cumulĂ©e Ă  une insĂ©curitĂ© permanente bloque tout. Quelle vie est-ce cela? Je ne parviens pas Ă  l’apprĂ©hender.

 

Un potager de case

Notre intervention pour la “SĂ©curitĂ© alimentaire” est pratiquĂ©e Ă  petite Ă©chelle, comme avec les potagers de case dont le but est de permettre aux familles de manger – parfois – des lĂ©gumes qui sont trop chers pour ĂŞtre achetĂ©s sur le marchĂ©. Les potagers de case – enfin ceux qu’on m’a montrĂ©s – sont rĂ©jouissants, d’autant que les voisins s’y mettent aussi, sans incitatif de notre part. 
 
Nous nous adressons Ă  des familles “très vulnĂ©rables” dont les membres âgĂ©es ou malades n’ont pas la capacitĂ© physique d’aller cultiver des champs (c’est ce qu’on appelle un projet “inclusif”, autre mot bien Ă  la mode de chez nous). Pour les bien-portants, on crĂ©e des projets agricoles avec des groupements de producteurs. Ailleurs, on propose des foyers amĂ©liorĂ©s pour raccourcir les temps de cuisson, limiter la dĂ©forestation et allĂ©ger le travail quotidien des femmes encore et toujours responsables de la tambouille familiale.

PĂ©rennitĂ© …  

Ces projets assez classiques requièrent du temps, et ne rentrent donc pas vraiment dans le cadre des programmes d’urgence. C’est ainsi qu’est sorti du chapeau des penseurs le “nexus humanitaire-dĂ©veloppement” ou comment prĂ©voir dès l’intervention pour gĂ©rer la crise (programme d’urgence), le passage au dĂ©veloppement. Sur le papier, lĂ  encore c’est une excellente idĂ©e, mais les logiques de financement, pour nous les ONG humanitaires, ne permettent gĂ©nĂ©ralement pas de dĂ©passer les dix-huit mois, alors que pour consolider les dynamiques, tester les mĂ©canismes, laisser Ă©merger les “bonnes pratiques” (c’est-Ă -dire pour entrer dans une logique de dĂ©veloppement), le temps long est nĂ©cessaire. Toutefois, il existe une rĂ©elle recherche dans ce domaine, qui chemine avec le fort dĂ©veloppement de la protection sociale, une vraie bonne idĂ©e, camarade.
 
Les jours fastes, je pense que, tout de mĂŞme, je participe Ă  l’amĂ©lioration du bien vivre de quelques personnes, les jours maigres, je me demande « Ă  quoi bon Â».
 
 * Le monde humanitaire adore les sigles, acronymes et mots valises, qui ne sont comprĂ©hensibles, bien Ă©videmment, que par une poignĂ©e d’initiĂ©s (et mĂŞme pas toujours, vu l’extrĂŞme fluiditĂ© de ces choses).

** Programme des Nations Unies pour le DĂ©veloppement
 
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