Loup y-es-tu ? đŸ‡ș🇾 Les carnets d’ailleurs de Marco et Paula #246

L'homme est un loup pour l'homme... Quoique!
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© Daniel Stahler, NPS pour Phys.org

Il y a quelques semaines Marco est tombĂ© sur un article qui Ă©voquait la rĂ©introduction des loups gris dans le parc naturel de Yellowstone. Depuis, des meutes de loups lui trottent dans la tĂȘte.

Au dĂ©but du 20Ăšme siĂšcle Ă  travers tous les États-Unis, les loups furent exterminĂ©s par la sainte alliance des chasseurs et des Ă©leveurs – les Ă©leveurs fournissant le motif et les chasseurs la force de frappe. En 1907, annĂ©e de frĂ©nĂ©sie meurtriĂšre, la sainte alliance appuyĂ©e par le gouvernement fĂ©dĂ©ral abattit 1 800 loups et plus de 39 000 coyotes. AprĂšs avoir massacrĂ© plus de 80% des populations indiennes, les pionniers s’étaient donc mis Ă  mettre la faune en coupe rĂ©glĂ©e, et la liste des exterminations ressemble Ă  un trophĂ©e de chasse du 19Ăšme siĂšcle: bisons, loups, ours noirs, grizzlis, lions des montagnes, lynx, pumas, cougars
 etc. Bref, tous les prĂ©dateurs non humains qui empĂȘchent d’élever des vaches tranquillement furent Ă©liminĂ©s par l’avancĂ©e de la civilisation: “Et Dieu les bĂ©nit, et leur dit: croissez, et multipliez, et remplissez la terre; et l’assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux des cieux, et sur toute bĂȘte qui se meut sur la terre”. Amen!

Haro sur les bĂȘtes !

De 1926 Ă  1995 on n’entendit plus un seul loup hurler dans le parc ou ses alentours. Seuls les wapitis bramaient. LaissĂ©s Ă  paĂźtre en paix grĂące Ă  la protection indirectement offerte par leurs cousins bovidĂ©s, nos cervidĂ©s prospĂ©rĂšrent et se multipliĂšrent – c’est une vieille histoire biblique – et l’écosystĂšme de Yellowstone se dĂ©grada progressivement, ce qui passa longtemps inaperçu, les premiers parcs nationaux amĂ©ricains ayant Ă©tĂ© crĂ©Ă©s surtout pour protĂ©ger les paysages gĂ©ologiques pittoresques. Beaucoup de ces premiers parcs sont d’ailleurs des dĂ©serts: Le parc de la VallĂ©e de la mort (Californie et Nevada), le parc de la forĂȘt pĂ©trifiĂ©e et son jumeau le parc du Painted Desert (Arizona), le parc du Grand Canyon (Arizona), le parc de White Sands (Nouveau Mexique), le parc des Guadalupe Mountains (Texas), le parc des Arches (Utah), le parc des Badlands (Dakota du Sud), etc. Pas moyen d’y mettre une vache.

Mais revenons Ă  nos loups. À la fin du XXĂšme siĂšcle, face aux ravages laissĂ©s dans leur sillage par l’industrie et sa cadette l’agro-industrie, les mentalitĂ©s Ă©voluĂšrent et l’on commença Ă  se prĂ©occuper plus sĂ©rieusement de l’environnement (anecdote historique un peu acide: le premier rapport sur le rĂ©chauffement climatique fut dĂ©posĂ© en 1965 sur le bureau du PrĂ©sident Johnson, malheureusement distrait par la guerre du Vietnam). À la faveur de cette nouvelle ouverture des esprits, un groupe de scientifiques de la CĂŽte Ouest dĂ©cida de rĂ©introduire le loup dans l’écosystĂšme de Yellowstone. Je vous passe les dĂ©tails sur les hurlements de la sainte alliance des Ă©leveurs et chasseurs face Ă  cette intrusion sur leur territoire. Vous voulez parier qu’ils firent rĂ©fĂ©rence Ă  la Bible?

Le retour du prédateur

En 1995 aprĂšs bien des pĂ©ripĂ©ties une quarantaine de loups et louves furent camionnĂ©s du Canada et d’autres rĂ©gions (hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© gĂ©nĂ©tique obligeant) et relĂąchĂ©s dans le parc. Ils se mirent en chasse et en une dĂ©cennie, les wapitis durent rĂ©apprendre la rude vie de la proie. Les scientifiques se mirent Ă  l’affĂ»t, pour apprendre Ă  enfin connaĂźtre ces loups dont, du fait des prĂ©jugĂ©s liĂ©s Ă  leur rĂ©putation de maudits et de crĂ©atures du diable, on ne savait en fait presque rien, et pour comprendre les dynamiques d’un Ă©cosystĂšme dans la foulĂ©e du retour d’un grand prĂ©dateur.

Bobsleigh avec une cage contenant l’un des loups rĂ©introduits en 1995 © NPS Jim Peaco

Les wapitis n’ayant plus le loisir de faire ce que bon leur semblait – comme traĂźner sur les berges des riviĂšres et points d’eau et boulotter tout ce qui dĂ©passait – l’écosystĂšme de Yellowstone se mit Ă  prospĂ©rer Ă  la suite des rĂ©actions en cascade provoquĂ©es par la pression mise par les meutes de loups sur le style de vie des wapitis. Les colonies de castors, qui avaient presque entiĂšrement disparu en raison des dĂ©gĂąts causĂ©s par les wapitis, se multipliĂšrent (ils doivent ĂȘtre bons chrĂ©tiens, sans doute), les grizzlis reprirent pied dans le territoire, les saules repoussĂšrent, etc… Enfin, c’est en tout cas ce que disent certaines Ă©tudes, mais ce que d’autres Ă©tudes contredisent, comme il se doit.

MĂąle ou femelle alpha …

Yellowstone offre un terrain d’observation unique pour Ă©tudier les loups et les chercheurs ont dĂ©couvert que les meutes de loup sont le plus souvent dirigĂ©es par des femelles alphas (le conte s’est donc trompĂ©, il fallait parler de la grande mĂ©chante louve), que le principal prĂ©dateur du loup est le loup – ce qui Ă©claire l’expression de Thomas Hobbes “l’homme est un loup pour l’homme” – que les guerres de meutes sont monnaie aussi courante que les guerres tribales humaines, et qu’un loup, ou une louve, n’hĂ©sitera pas Ă  tuer les petits d’une rivale, ou Ă  tuer sa rivale et adopter ses petits (on se croirait en Argentine au temps de la dictature). Enfin, le loup est fidĂšle, et s’isolera pour hurler Ă  la mort de son compagnon.  

Quand je lis dans la presse grand public les descriptions faites des loups ou d’autres mammifĂšres et prĂ©dateurs qui captivent l’imagination, ce qui me frappe c’est Ă  quel point certains traits de l’animal sont mis en avant, avec cette idĂ©e perverse derriĂšre la plume que, finalement, ils nous ressemblent, n’est-ce pas. C’est bien sĂ»r tout l’inverse, c’est nous qui leur ressemblons, puisqu’au profond sous notre vernis humain nous sommes encore des animaux. Nous avons passĂ© les douze mille derniĂšres annĂ©es Ă  essayer de nous persuader du contraire, que nous sommes diffĂ©rents, que nous avons ce je ne sais quoi qui nous distingue de la bĂȘte (en gĂ©nĂ©ral, c’est Ă  ce moment-lĂ  que l’on vous brandit la Bible, le Kamasutra, Mozart ou Picasso).

Eh bien, non, nous sommes des bĂȘtes, et je crois bien que nos prĂ©tentions Ă  l’humanitĂ© risquent fort de nous perdre. Comme le constate Toby Ord, philosophe de l’universitĂ© d’Oxford*, dans une interview accordĂ©e rĂ©cemment “nous avons le pouvoir de nous dĂ©truire sans avoir la sagesse de nous assurer que nous ne le ferons pas” (We have the power to destroy ourselves without the wisdom to ensure that we don’t).

C’est pour cela sans doute que j’ai des loups qui me trottent dans la tĂȘte; nous leur ressemblons, mais ils sont plus sages que nous, ils n’ont pas la bombe et le reste de l’arsenal.

Loup solitaire © National Parks Service/Jim Peaco

* Tony Ord est l’auteur du livre The Precipice: Existential Risk and the Future of Humanity.

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