La Covid et le rêve américain 🇺🇸 Les carnets d’ailleurs de Marco et Paula #252

L'Amérique, l'Amérique, je veux la voir ...
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Plus de 10 000 personnes attendaient en voiture ce jour-là à San Antonio Texas pour un carton de nourriture © William Luther/AP

Marco regarde les photos d’actualité et se demande si la Covid ne va pas rendre les Américains idiots.

Les Américains font aujourd’hui en voiture ce que les Soviétiques faisaient à pied dans l’ère précédente (terminée en 1989) : ils font la queue pour les nécessités de base, ou pour se faire tester pour le coronavirus. Les files de voitures devant les banques alimentaires se sont mises à apparaître au mois de mars, signe de la dureté des temps — le 9 avril, plus de 10 000 personnes ont attendu dans leurs voitures pour une distribution de nourriture à San Antonio, au Texas*. Avant la crise, seulement 400 personnes se présentaient chaque semaine sur ce site de distribution**. La crise actuelle ne fait que mettre à jour une réalité qui était là depuis longtemps, mais quasi invisible. Selon une étude récente, environ 15 % de la population américaine a eu recours aux banques alimentaires en 2015.

Le temps revenu des queues et des coupons alimentaires …

Certaines des personnes qui se sont présentées à ces distributions avaient sans doute déjà recours aux bons alimentaires*** et plus de quarante millions d’Américains ont bénéficié en 2018. Les “food stamps” font partie du système social américain, et font l’objet d’âpres batailles politiques depuis des décennies, témoin la fameuse expression utilisée par Ronald Reagan en campagne électorale en 1981, vilipendant les “Welfare Queen”**** qui, disait-il, tiraient des dizaines de milliers de dollars du système et roulaient en Cadillac. Mais ces “food stamps”, pour lesquels il faut faire une demande, ne sont attribués qu’aux personnes qui, si elles sont valides, travaillent au moins trente heures par semaine et gagnent moins de 1 245 dollars par mois. La personne éligible reçoit des bons d’achat qu’elle peut utiliser en faisant ses courses au supermarché; c’est relativement discret, vous les glissez avec vos dollars et les caissiers et caissières savent que vous n’êtes pas le seul, loin de là. Les banques alimentaires, elles, marquent une plus profonde déchéance. 

Ces images me laissent songeur: non seulement elles illustrent le degré de fragilité sociale de la société américaine, mais elles renvoient aussi aux images tirées des archives sur la “Grande Dépression” des années trente, qu’aucun Américain — même en 2008 — n’aurait imaginé voir ressortir des livres d’histoire. Et je me demande ce que peuvent ressentir ces dizaines de milliers de personnes, à attendre des heures dans leur voiture pour un carton de nourriture, et à quel degré la honte (ferment politique dangereux) de cette déchéance va marquer la psyché de millions d’Américains. Une nouvelle époque se dessine sans doute avec ces files de voitures qui s’étirent à perte de vue.

File d’attente pour du pain en Russie en 1953-54 (photo prise par le Major Martin Manhoff, qui travaillait à cette époque à l’ambassade américaine)

You talkin’ to me ?

Dans un autre registre, tout aussi américain: au Texas, des hommes, armes automatiques en bandoulière, sont allés défendre la réouverture de leur bar favori, mais quand le shérif est arrivé, ces matamores se sont évidemment retirés sans tirer. Ils font partie de cette frange d’extrémistes qui, depuis quelques semaines, et à l’appel du “Grand menteur”, vont manifester contre les gouverneurs démocrates et exiger le redémarrage immédiat de toutes les activités économiques. Derrière le rideau de ce théâtre politique se glisse l’ombre de l’inquiétude et du désemparement; plus d’un est allé sans doute le lendemain faire la queue dans sa voiture pour un carton de nourriture.

Là aussi se découvre une faille de la société américaine: le rejet de l’autorité quelle que soit sa légitimité et un individualisme chronique. Ces protestataires qui se réclament de la liberté, et bien sûr de la Constitution, représentent l’écume d’une société qui n’a pas su ni voulu prendre le débat politique et le bien public au sérieux — c’est-à-dire la nécessité de construire une société dans laquelle, avant de revendiquer ses libertés, il faut participer à la création ou la protection de services comme la santé publique, l’éducation gratuite et la solidarité sociale. Les Américains n’ont pas cherché à réaliser l’idéal grec antique; c’est ce qu’a fait remarquer le chroniqueur Umair Haque **** — un jeune Pakistanais passé par Harvard — qui rappelle que pour les Grecs un idiốtês était un “homme vulgaire, sans éducation, sot, qui ne participe pas à la vie politique de sa république”. Pour lui les Américains sont devenus des idiots, prônant la suprématie de leur liberté sur le bien public (dans ce cas-ci, ne pas propager plus encore la pandémie, qui au dernier décompte a fait aux États-Unis 92 258 morts en à peine trois mois).

C’est l’un des paradoxes de l’Oncle Sam: ses ancêtres ne sont pas des Grecs policés, ses ancêtres sont des extrémistes religieux, les “Pilgrims” en quête d’une nouvelle Jérusalem ou d’une terre promise, loin du bras armé du roi d’Angleterre. La Constitution américaine, qui est un pur fruit des Lumières du 18e siècle, n’a pas résulté d’un vaste mouvement citoyen: son élaboration au Congrès de Philadelphie en 1787 tenait fort d’un coup d’État discret concocté par des élites qui lisaient Platon et Aristote et se méfiaient des passions populaires et religieuses. Mais ceci est une autre histoire.

Manifestation pour la réouverture de l’activité économique (photo Synthian Sharp, publiée sur le site Eudemonia & Co

* Voir ce témoignage sur Franceinfo

** Information tirée du journal britannique The Guardian dont j’admire le professionnalisme, l’éthique et la pugnacité dans la recherche de l’information. The Guardian et The New York Times sont les deux organes de presse qui me font garder espoir quant à l’avenir de l’information dans nos sociétés (vous pouvez mettre ça sur le compte d’une nostalgie d’ancien journaliste).

*** Les “food stamps” sont devenus en 2008 le “Supplemental Nutrition Assistance Program” (SNAP).

**** Si l’expression n’est pas utilisée en français l’idée, elle, est familière: celles et ceux qui reçoivent l’aide sociale ne sont que des tire-au-flanc qui exploitent le système et se gaussent des honnêtes travailleurs, bref, ce serait ce “cancer de l’assistanat” évoqué par l’homme politique de droite Laurent Wauquiez (déclaration du 8 mai 2011. Il était alors ministre des Affaires européennes.

*** “How Freedom Became Free-dumb in America – Why the World is Horrified by the American Idiot”

Tout Nomad’s land

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