“La derniĂšre bande” 🎭, pour Beckett Denis Lavant se met en Krapp

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© Pierre Grosbois

Le comĂ©dien se surpasse dans ce solo aussi drĂŽle que sarcastique Ă©crit pour un acteur et un magnĂ©tophone oĂč un homme plongĂ© dans la solitude mange des bananes et se confronte Ă  ses souvenirs fragmentaires enregistrĂ©s sur bandes magnĂ©tiques. Mis en scĂšne par Jacques Osinski, un spectacle d’une belle tenue, Ă  la fois sobre et finement interprĂ©tĂ©.

Le crĂąne dĂ©garni brille dans la lumiĂšre blafarde. L’homme est assis derriĂšre une table de travail. Dire qu’il attend serait exagĂ©rĂ©. MĂȘme si de te temps Ă  autre il regarde sa montre – une vieille montre gousset avec une chaĂźne qu’il colle presque contre son Ɠil de myope. Il ne parle pas et ne fait pas grand-chose sinon ĂȘtre-lĂ .
Il y a dans cette apparente passivitĂ© tout comme dans cette prĂ©sence silencieuse, quelque chose d’exceptionnel. Rien n’est plus difficile pour un comĂ©dien de thĂ©Ăątre que de donner corps au silence. Habiter l’espace par sa seule prĂ©sence, sans prononcer un mot, suppose une vraie force intĂ©rieure. Or le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à ce jeu pĂ©rilleux d’équilibriste Denis Lavant rĂ©ussit Ă  merveille dans cette interprĂ©tation de La derniĂšre bande de Samuel Beckett mise en scĂšne par Jacques Osinski.
PrĂ©cisons que Krapp, le hĂ©ros de la piĂšce, n’est pas muet ni mĂȘme mutique. D’ailleurs, rĂ©guliĂšrement, il enregistre ses souvenirs sur des bandes magnĂ©tiques – plutĂŽt que de les consigner par Ă©crit dans des carnets. Les bandes sont ensuite stockĂ©es et l’homme a ainsi la possibilitĂ© soit de rĂ©Ă©couter les enregistrements passĂ©s, soit d’en rĂ©aliser de nouveaux. C’est dire l’importance du magnĂ©tophone qui trĂŽne sur sa table, mais aussi des boĂźtes empilĂ©es autour de lui accumulĂ©es au fil des annĂ©es.

Banane

Le personnage assis devant nous a rendez-vous avec lui-mĂȘme. La façon dont il articule soudain le mot “Bobiiine!” en Ă©tirant le “i” en dit long sur la joie gourmande qui accompagne ce rituel solitaire. Comme tout cĂ©rĂ©monial, cette confrontation avec le passĂ© ne va pas sans de mĂ©ticuleux prĂ©paratoires. Et lĂ  Denis Lavant fait trĂšs fort.
Car Krapp avant mĂȘme de manipuler ses bandes magnĂ©tiques a d’abord fouillĂ© dans les tiroirs de son bureau n’hĂ©sitant pas Ă  y plonger la tĂȘte entiĂšre pour en extraire
 une banane. Le fruit en main, il le pĂšle avec une infinie dĂ©licatesse avant d’en jeter la peau nĂ©gligemment par-dessus son Ă©paule. AprĂšs quoi il en enfonce un bon bout dans sa bouche, sans mĂącher, dans un geste d’autant plus comique qu’il est Ă  la fois curieusement obscĂšne et rĂ©gressif. Debout, les yeux dans le vide, il s’attarde un certain temps dans cette position, la banane dĂ©passant de sa bouche arrondie. Enfin, au lieu de la manger, il la glisse dans la poche de son gilet, comme s’il voulait la garder pour plus tard.
Cela n’a l’air de rien, mais cette sĂ©rie d’actions minimales, le comĂ©dien les a accomplies comme nul autre ne l’aurait fait nous introduisant au passage dans un espace incertain oĂč affleurent les eaux troubles de l’inconscient. Dire qu’aprĂšs cela l’acteur nous tient, en quelque sorte, dans le creux de sa main est un euphĂ©misme. Car dĂ©sormais Krapp peut s’adonner Ă  son occupation favorite qui consiste Ă  la fois Ă  s’enregistrer et Ă  revenir sur lui-mĂȘme, quitte Ă  se dĂ©nigrer quand il remarque: “Viens d’écouter ce pauvre petit crĂ©tin pour qui je me prenais il y a trente ans, difficile  de croire que j’aie jamais Ă©tĂ© con Ă  ce point-lĂ .”
Pour se repĂ©rer au milieu de ce fatras de bandes magnĂ©tiques – mieux qu’un journal intime, sa vie entiĂšre enregistrĂ©e – il les a rĂ©pertoriĂ©es dans un catalogue qu’il consulte compulsivement. Toute sa vie est lĂ . Mais c’est quoi toute la vie? Ce sont des moments enfouis dans la mĂ©moire, dont le magnĂ©tophone est une mĂ©taphore Ă©vidente. Des fragments. Des scĂšnes oubliĂ©es. Des obsessions.
Et aussi la possibilitĂ©, comme le dit Krapp, de revenir Ă  soi, c’est-Ă -dire Ă  ces traces de soi-mĂȘme qu’il a ainsi semĂ©es et qui, imagine-t-il, lui survivront: “Je suppose que j’entends ces choses qui en vaudront encore la peine quand toute la poussiĂšre sera – quand toute ma poussiĂšre sera retombĂ©e. Je ferme les yeux et je m’efforce de les imaginer.”

Performance d’un acteur

© Pierre Grosbois

La voix rocailleuse de Denis Lavant ne rĂ©sonne pas tout Ă  fait de la mĂȘme façon selon qu’il parle en direct ou qu’elle est filtrĂ©e par le magnĂ©tophone. Appuyant fĂ©brilement tantĂŽt sur la touche avance rapide, tantĂŽt sur la touche retour en arriĂšre, il guette le moment crucial, l’épiphanie ultime autour de laquelle sa mĂ©moire semble dĂ©sormais graviter. Il s’agit d’un souvenir racontĂ© des annĂ©es plus tĂŽt. Une scĂšne d’amour sur un lac ensoleillĂ© oĂč une barque dĂ©rive parmi les roseaux. “Nous restions lĂ , couchĂ©s, sans remuer. Mais, sous nous, tout remuait et nous remuait, doucement, de haut en bas, et d’un cĂŽtĂ© Ă  l’autre.”
OĂč l’on comprend que toute la gesticulation de Krapp, ses manipulations, l’alcool qu’il siffle en douce dans la pĂ©nombre en fond de scĂšne – on entend Ă  chaque fois le bruit du bouchon –, tout cela converge vers la remĂ©moration de cet instant magique Ă  deux dans la barque bercĂ©e par le clapot. Comme si ce moment heureux, trait de lumiĂšre au milieu des tĂ©nĂšbres, concentrait le sel de toute une vie. AprĂšs Cap au pire, dĂ©jĂ  mis en scĂšne, en 2017, par Jacques Osinski, Denis Lavant confirme avec ce  nouveau spectacle une maĂźtrise rare et inspirĂ©e de l’univers de Samuel Beckett.

Entretien avec Denis Lavant (© Télérama)

La derniĂšre bande, de Samuel Beckett
mise en scĂšne Jaques Osinsky, avec Denis Lavant
> 7 au 30 novembre au thĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e, Paris