La petite musique des conversations… Les carnets d’ailleurs de Marco & Paula #226

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"The Conversation" by Barrington Watson, National Gallery

Marco laisse traĂźner ses grandes oreilles, Ă  l’écoute des bruits du monde, d’un autre monde que celui dans lequel il croit vivre.

À force d’errer sur la planĂšte et d’habiter sur un continent puis un autre, j’ai rĂ©alisĂ© qu’il Ă©tait difficile d’avoir des idĂ©es simples, Ă  moins que ce tour d’esprit ne me soit venu Ă  force de musarder dans les couloirs des universitĂ©s. Et naturellement, quand on n’arrive pas Ă  avoir des idĂ©es simples, que ce soit par esthĂ©tisme ou incapacitĂ© fonciĂšre, on hĂ©site Ă  se lancer dans le chaudron des discussions pour donner un avis dĂ©finitif et pĂ©remptoire sur comment les choses sont, ce qui ne tourne pas rond et pourquoi, le tout assaisonnĂ© avec du « yaka ». Les dĂ©bats tĂ©lĂ©visĂ©s m’apparaissent vraiment comme les portes de l’enfer.
Je me lance donc rarement dans les mĂȘlĂ©es rhĂ©toriques ; j’écoute, j’observe et dĂ©cortique, et finis toujours avec un large puzzle complĂ©tement fragmentĂ© dont je ne sais quoi faire. Mais pas toujours. L’autre soir, sortant de ma rĂ©serve, je rĂ©torquai Ă  un compagnon de table qui venait d’affirmer que l’Afrique changeait beaucoup, que, oui, elle changeait matĂ©riellement, mais que ses structures sociales et sa texture culturelle, elles, restaient inchangĂ©es. Je crois bien avoir Ă©tĂ© content de ma petite formule. Mais je me trompais. Évidemment.

Deux jours plus tard, j’observais un Ă©change entre un vieux praticien de l’Afrique et une jeune femme de 25 ans qu’il rĂ©ussissait habilement Ă  faire parler. Elle avait 25 ans et un enfant, Ă©tait sĂ©parĂ©e du pĂšre, et expliquait que toutes ses collĂšgues – elle travaillait dans un club de fumeurs de cigares, ce qui donnait Ă  la scĂšne un petit je-ne-sais-quoi dĂ©calĂ© – jeunes elles-aussi, avaient un ou deux enfants et s’étaient dĂ©barrassĂ©es du ou des pĂšres. À leurs yeux les hommes, en tout cas ceux de leur gĂ©nĂ©ration, ne valaient rien. Nous gravitions loin de la planĂšte de la famille traditionnelle et Ă©tions plutĂŽt en route vers une Afrique moderne.

© Thierry Tomety

Elle raconta que, plus jeune – elle devait avoir 17 ans, si j’ai bien entendu – elle avait surpris dans un avion une conversation entre deux femmes, conversation qu’elle n’avait alors pas vraiment comprise. L’une disait Ă  l’autre, “ma chĂ©rie, c’est simple, il te faut deux hommes. Un homme pour le choc, et un homme pour le chĂšque”. L’un jeune, et l’autre sans doute moins. C’était un propos de femme qui considĂ©rait le plaisir comme une affirmation de soi. Notre jeune interlocutrice nous confia qu’aujourd’hui elle saisissait mieux tout le sens de ces confidences volĂ©es.
Le chĂšque, c’est parce qu’il faut pouvoir bien Ă©lever les enfants qui sortent du choc. Des enfants qui ne sont pas considĂ©rĂ©s comme des accidents. Elle souhaitait en avoir un second et acceptait cette revendication de maternitĂ©, ressentie, expliquait-elle, comme fondatrice de l’identitĂ© de la femme africaine. Ce n’était pas un discours que j’eus imaginĂ© entendre dans la bouche d’une femme europĂ©enne ou amĂ©ricaine. Mais peut-ĂȘtre me trompĂ©-je. Sans doute me trompĂ©-je.
On pourrait entendre là, péremptoirement, des propos de femmes appartenant à une minorité privilégiée. Mais la réalité est plus large.

Une jeune femme rencontrĂ©e il y a une dizaine d’annĂ©es au Burundi, quand elle travaillait chez un mĂ©decin chinois qui traitait ma sciatique, m’a contactĂ© il y a dix jours par WhatsApp. C’était une belle surprise. D’elle, je me souvenais surtout qu’elle frĂ©quentait alors une Ă©glise protestante. Elle s’y trouvait d’ailleurs au moment prĂ©cis oĂč elle me textait, attendant que la pluie s’arrĂȘte. Elle me donnait de ses nouvelles ; elle avait perdu son dernier emploi quand la thĂ©rapeute pour laquelle elle travaillait avait Ă©tĂ© chassĂ©e du pays, et elle avait une petite fille de cinq ans. Elle Ă©tait, disait-elle, “fille mĂšre”, Ă  quoi je rĂ©pondis “non, tu es une mĂšre cĂ©libataire”. Un petit fossĂ© sĂ©mantique que l’on pourrait remplir de longues pĂ©roraisons. Mais je prĂ©fĂšre Ă©couter la petite musique des conversations.

Fabienne Verdier, Grotte – GenĂšse, 2016

 

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