“Entre-deux” 🎭, entre Ivana Müller et Gaëlle Obiégly une rencontre cousue main

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© Arya Dil

L’une est chorégraphe et performeuse. D’origine croate, elle a vécu aux Pays-Bas avant de s’installer à Paris. L’autre a écrit plusieurs romans. Venues d’horizon différents, elles confrontent dans ce spectacle leurs expériences respectives du langage et de la gestuelle à travers une pratique commune de la broderie doublée d’un art subtil de la conversation.

Du fil et une aiguille, une toile de tissu blanc – comme une page non encore écrite ou comme un écran que l’on déroule… Parfois il n’en faut pas plus pour faire un spectacle. Sur ces bases minimales, Ivana Müller et Gaëlle Obiégly renouent avec une forme artisanale d’autant plus attachante qu’elle se pratique sans tapage ni effet de manches: la broderie.
Ce qui frappe d’emblée avec cette performance présentée en septembre à Marseille dans le cadre du festival Actoral c’est qu’elle est tout sauf spectaculaire. Pour autant, cette discrétion apparente ne va pas sans ambiguïté. Après tout, ces deux jeunes femmes s’exposent bel et bien face à un public. L’idée paradoxale étant en l’occurrence de se montrer dans une situation qui exclut a priori le regard extérieur; ce qui est évidemment un leurre.
Cette position ambivalente s’avère d’autant plus incongrue que le public y participe amplement ne serait-ce que par sa présence, mais aussi parce que la performance se révèle dans le fond plus démonstrative qu’il n’y paraît au premier abord. Il est important de noter à ce propos qu’Ivana Müller, née à Zagreb en Croatie, est à la fois chorégraphe, dramaturge et metteure en scène. Ses réalisations, à lisière du théâtre, de la performance et des arts plastiques, explorent la question du langage et des codes. Gaëlle Obliégly, quant à elle, est romancière. Elle travaille aussi régulièrement avec des plasticiens comme Pierre Weiss, Valérie Mréjen ou Boris Achour.
Les voilà ensemble avec, à la clef, une forme ne ressemblant à rien de connu, même si elle évoque une situation familière: deux amies en train de broder des lettres sur un tissu tout en parlant de choses et d’autres. Certes la broderie peut sembler une pratique d’un autre temps, pour ne pas dire désuète – on imagine facilement quelque tableau du XVIIe siècle représentant une brodeuse –, mais il semblerait qu’elle a aujourd’hui de plus en plus d’adeptes. Détail significatif, Gaëlle Obiégly raconte elle-même, dans le spectacle, avoir pris récemment des cours pour apprendre la broderie.
Alors, tandis que s’esquissent peu à peu sur le tissu des lettres qui deviendront éventuellement des mots avant de former des phrases – mais cela n’est pas obligatoire –, on comprend qu’une des vertus évidente de ces mouvements à la fois très simples et répétitifs consistant à coudre des motifs, c’est la lenteur même du processus.

© Arya Dil

L’art de la conversation

Car, au fond, broder, cela consiste peut-être avant tout à prendre son temps. Aussi pendant que l’on manipule du fil à coudre et des aiguilles rien n’empêche de dialoguer avec l’autre, de dire ce qui vous passe par la tête. Il apparaît du coup que cette performance n’est pas tant une démonstration des joies de la broderie, qu’une défense et illustration de l’art de la conversation.
En ce sens ce à quoi s’adonnent Ivana Müller et Gaëlle Obiégly est un exemple pas si banal du plaisir que l’on peut avoir à discuter librement. Ou, dit autrement, à broder sur un sujet. Se révèle alors une nouvelle dimension paradoxale de cette performance quand on découvre incidemment que ni l’une ni l’autre n’articule le moindre mot, mais que leur conversation est préenregistrée.
L’effet est d’autant plus étrange que leurs propos semblent tout à fait spontanés. Et pourtant cette conversation si naturelle que l’on croirait presque improvisée est en réalité comme suspendue en l’air. Où l’on retrouve le double jeu évoqué plus haut visant à démasquer discrètement les codes de la représentation. C’est-à-dire ici à offrir au public une série de dialogues en quelque sorte échantillonnés, comme mis en boîte.
Cela est d’autant plus curieux que les deux performeuses semblent bien attraper les mots comme à la volée, jouant avec les associations d’idées, rebondissant chacune sur ce qu’a dit l’autre, sautant du coq-à-l’âne, allant enfin “par bonds et par gambades“, comme disait Montaigne. Cela tandis que se dessinent sur la toile des embryons de lettres, des mots, des phrases qui naissent, hésitent, disparaissent, dédoublant en quelque sorte de façon ironique, les tergiversations et autres contradictions d’un échange sans but précis.
En donnant une version volontairement décalée, comme saisie dans le reflet d’un miroir, du mouvement apparemment spontané d’un dialogue suivant un fil aussi libre que capricieux, Ivana Müller et Gaëlle Obiégly réhabilitent avec une délicieuse pointe d’humour l’art de la conversation.

Entre-deux, de et par Ivana Müller et Gaëlle Obiégly
> 19 au 21 novembre à La Ménagerie de Verre, Paris 75011
Dans le cadre du festival Les Inaccoutumés du 12 novembre au 7 décembre

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