“Summerless”, l’entre les lignes d’Amir Reza Koohestani 🎭

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Avec une remarquable économie de moyens, le dramaturge et metteur en scène iranien campe à travers les relations entre quatre personnages réunis dans un même lieu – en l’occurrence une école de filles – un paysage émotionnel hautement significatif de la situation actuelle de son pays. Un spectacle la fois précis et subtilement impressionniste aussi émouvant qu’admirablement interprété.

Régulièrement, à sa manière, Amir Reza Koohestani nous donne des nouvelles de l’Iran. Cela ne veut pas dire pour autant que ses spectacles sont des reportages. De même, ce serait une erreur de croire qu’ils sont destinés d’emblée au public occidental. Au contraire, c’est parce qu’elles sont jouées sur des scènes iraniennes que les œuvres de ce metteur en scène et dramaturge ont pour nous une telle résonance. Et cela malgré ou à cause de la censure à laquelle il est confronté. 
Ce passage obligé par le regard du censeur – son premier lecteur et premier public en quelque sorte – est tellement systématique qu’il en est devenu un stimulant intellectuel et créatif. Poète, Koohestani nous invite à lire entre les lignes. Tout fait sens dans ses spectacles, chaque détail a son importance; mais pas forcément comme on s’y attendrait. 
Cela lui permet, par exemple, de mettre en scène dans Summerless, création présentée pour la première fois en Europe lors de la dernière édition du Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles, et maintenant à Avignon, un artiste peintre sans ressources financières. L’homme voudrait vivre de son art, mais ses tableaux ne se vendent pas. D’où la situation incongrue à de multiples égards dans laquelle il se trouve quand démarre la pièce. 
Son ex-compagne lui a dégoté un emploi temporaire dans une école de filles où elle-même est surveillante. Il doit peindre une fresque sur les murs de la cour. Il donne aussi des ateliers pour les élèves. Il est le seul homme à travailler, apparemment sans contrat, dans ce milieu exclusivement féminin. Ce qui en Iran contrevient aux règles en vigueur. 

 

Avant de réaliser son œuvre, il doit badigeonner les murs de blanc. Une mission loin d’être anodine: il s’agit en fait de faire disparaître les slogans de la révolution iranienne qui a porté Khomeini au pouvoir il y a presque trente ans. Il souffle dans l’école un vent de rénovation – mais pas forcément pour le mieux. La directrice a décidé d’augmenter les frais de scolarité. D’où son souhait de donner au bâtiment un aspect plus pimpant. 
Cette augmentation intempestive contraste avec le fait que l’homme n’a même pas de quoi s’acheter un téléphone portable. Quant à la surveillante, son salaire est tellement dérisoire qu’après leur séparation, elle est retournée vivre chez ses parents. 
L’art infiniment délicat de Koohestani consiste à exposer les enjeux du drame par des touches discrètes qui peu à peu composent un paysage humain dans toute sa complexité avec, en toile de fond, les effets de la crise économique d’un pays sous embargo. 
Dans la cour il y a un tourniquet bloqué depuis qu’une des élèves a eu un accident. Une fois les murs recouverts de blanc, l’homme est censé terminer sa fresque en deux mois. Chaque jour une heure avant la sortie des classes une mère s’assied sur le tourniquet. Elle le regarde peindre. Lui pose des questions. Une relation s’instaure entre eux. 
Le temps passe. L’œuvre n’est toujours pas terminée. Il y a comme un flottement. Le rythme se dilate ou s’étire. Une suspension du temps typique du théâtre de Koohestani où la réalité la plus prosaïque semble basculer parfois dans une rêverie vaporeuse comme si elle était perçue à travers les désirs confus des personnages.

Tourniquet et tour de vis

Au cœur de ce flottement indécis plusieurs événements surviennent. On apprend que la surveillante est enceinte. Le peintre est le père de l’enfant conçu avant leur séparation. Quant à lui, il a soudain disparu, laissant son travail en plan. Il serait parti en province. 
C’est là qu’intervient un quatrième personnage, une enfant de sept ans, Tiba. Elle a fait une fugue – pour partir elle aussi en province… Elle raconte des histoires bizarres au sujet du peintre. Il est évident qu’elle en est amoureuse. Quand celui-ci réapparaît, il a une discussion serrée avec son ex-compagne. On lui reproche d’avoir porté des élèves sur ses épaules, ce qui est contraire au règlement. 
Pendant son absence, la surveillante a recouvert la fresque de peinture blanche. Elle explique que les inscriptions transparessaient à travers la peinture. Cette difficulté à faire disparaître les slogans à la gloire de Khomeini et de la révolution chiite est une indication assez claire du sentiment qui prévaut aujourd’hui dans la population iranienne. De même on reproche à Tiba de refuser de mettre sa “cagoule”, autrement dit son voile. 
On lui reproche aussi d’avoir taché la fresque peinte par son professeur. Le public ne voit jamais ce que représente la fresque. On devine cependant ce qui a mis en colère la surveillante autant que Tiba. À parler jour après jour avec la jeune mère de Tiba – car c’était bien elle qui venait s’asseoir quotidiennement sur le tourniquet –, il a fini par peindre son portrait. 
Il pleut dans la cour; une pluie acide chargée de pollution. On apprend que le tourniquet va être enlevé. Or là encore la présence de ce tourniquet est tout sauf anodine. C’est un symbole fort de liberté et de joie comme en témoigne la scène merveilleuse où, l’ayant enfin débloqué, ils tournent tous les quatre comme des fous dans un état d’ivresse. On comprend alors que sa suppression signifie bel et bien un nouveau tour de vis à l’encontre des libertés. 
Une note pessimiste quant à l’avenir du pays d’autant plus forte que l’accident provoqué par le tourniquet évoqué plus haut s’était soldé par la mort d’une petite fille. Une petite fille qui aurait bien pu s’appeler Neda, comme cette jeune femme tuée lors des manifestations de juin 2009 en Iran. Autre façon de dire qu’après le printemps de la révolution, l’été auquel fait référence le titre de ce très beau spectacle se fait douloureusement attendre.
 
Summerless, de et par Amir Reza Koohestani, avec Mona Ahmadi, Saeid Changizian, Leyli Rashidi et Juliette Rezai
► 8 au 15 juillet à la Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon (Festival d’Avignon)
► 6 au 8 septembre au Théâtre du Loup, Genève (Suisse) dans le cadre du festival de la Bâtie
► 26 et 27 septembre au Künstlerhaus Mousonturm, Frankfurt am Main (Allemagne)
► 22 au 24 novembre au Théâtre National de Bretagne, Rennes
► 28 et 29 novembre au deSingle, Anvers (Belgique)

 

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