📚 Maylis de Kerangal au Festival LittĂ©rature et Journalisme Metz 2014 : cadavre exquis #06

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Une aventure se dit ici


“Son regard traça des diagonales sur le square d’en bas, des cercles concentriques jusqu’à repĂ©rer, ramassĂ©e, minuscule, inerte, la forme rouge auprĂšs du banc.”

#3 a Ă©coutĂ© #2 mais ignore tout du propos d’#1

#6 a Ă©coutĂ© #5 mais ignore tout du propos d’#4

#9 a Ă©coutĂ© #8 mais ignore tout du propos d’#7

Et ainsi de suite


 
Dure est la loi du surrĂ©aliste ! 

Quand il se retourne, l’étalon rouge du soir hennit dĂ©jĂ  dans les calcaires. “Merde! la gare est fermĂ©e.” Il maugrĂ©e et s’engage passage de l’amphithĂ©Ăątre.
Il ne verrait donc pas dans l’or du soir qui tombe, le fameux bas-relief qui orne la façade de la gare de Metz, bas-relief Ă©gyptien (deux chameaux, deux pyramides) qui l’avait tant fait rĂȘver dans son enfance. 
Il ne le vit pas, car la premiĂšre fois qu’il tenta de le voir, le train qui devait l’amener de Berlin dĂ©railla et la seconde fois, la guerre mondiale avait Ă©clatĂ© et les rĂ©seaux de la « Reichbahn Â»  Ă©taient entiĂšrement occupĂ©s par les acheminements militaires. Il ne le vit pas, mais ce bas-relief dĂ©termina toute sa carriĂšre d’égyptologue et c’est en fin de compte Ă  cela que nous devons la dĂ©couverte des plus beaux temples de Nubie.
Il dĂ©cida de changer totalement de perspective et dĂ©sormais, pour explorer le passĂ©, il s’engagea dans l’avenir, Ă  pied en marchant, en marchant assidĂ»ment, ardemment, sur la trace de tous ceux qui nous avaient prĂ©cĂ©dĂ©s et il lui sembla que loin de la mĂ©canisation du monde moderne, la guerre devenait improbable et que le chemin Ă©tait le chemin de la rencontre, de la dĂ©couverte et de la paix. 
Vacillant, incertain, il choisit donc de rentrer chez lui, de s’assoir et de ne plus bouger et de regarder par la fenĂȘtre.
Son regard traça des diagonales sur le square d’en bas, des cercles concentriques jusqu’à repĂ©rer, ramassĂ©e, minuscule, inerte, la forme rouge auprĂšs du banc.
Le point rouge se déplaça rapidement le long du banc, passa devant un pigeon qui se mit à le poursuivre en essayant de le picorer.
Il se retourna et, par-dessus les nuages, vit le visage souriant de sa grand-mĂšre, morte depuis un an. C’était comme si c’était hier.
Puis il fut pris d’une irrĂ©pressible envie de se laver le visage, il se dirigea vers l’abreuvoir, il plongea la tĂȘte, longtemps. Puis il la ressortit lentement en se mettant les cheveux en arriĂšre. Il entra dans la maison et se mit Ă  Ă©crire. Il Ă©tait temps de commencer Ă  raconter l’histoire.

Philippe Lefait
Mathias Enard
Olivier Rolin
Axel Kahn
Philippe Jaenada
Maylis de Kerangal
René Pétillon
Aurélie Filippetti
Patrick Bruel 

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