Peut-on devenir paysan sans quitter sa chaise d’école? #84

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L'apprenti (2008)

Cette question est absurde. Mais sa réponse est hélas : oui, on peut accéder à la profession la plus concrète du monde sans avoir chaussé de bottes, sans avoir touché un animal ni être monté dans un tracteur. Et cela semble  officiel.

Tout a commencé quand j’ai compris que ma stagiaire du moment ne viendrait pas une seule journée en bergerie. C’est ballot pour une étudiante sans racine agricole qui souhaite être éleveuse. D’autant que le diplôme délivré par son lycée agricole permet de devenir exploitant ou technicien. Il est donc plausible qu’un jour, ma stagiaire qui n’a pas approché mes moutons, se retrouve à me donner des directives d’élevage depuis le bureau de l’administration où elle fera carrière.

Depuis ce constat ahurissant, je tourne et retourne dans ma tête les bugs dans le système. Dans l’idée d’analyser les profils accueillis depuis 9 ans, j’ai ressorti ma liste noire. Ce ne sont pas les stagiaires ou apprentis que je “blackliste”, mais leurs accompagnateurs. Qui n’ont a priori rien à faire sur ma ferme. Je déclare donc fermement bye-bye à :

  • Leur(s) chien(s)
  • Leur chat
  • Leur mec (futur ou en cours, et même ex)
  • Leur meilleur(e) ami(e)
  • Leur mère
  • Leur petite sœur
  • Leurs enfants déjà-nés
  • Leur enfant à naître dans un délai imminent

Ce qu’il y a d’incroyable n’est pas que je doive le préciser, mais que je me retrouve en position de le justifier. Car le stagiaire, se sentant brimé par cette forme d’atteinte à ses vœux, dénonce un  “stage liberticide”. Outre la question de l’assurance et de la convention, je n’ai trouvé qu’un seul argument : Cher apprenant, si tu effectuais ton stage dans une banque ou un cabinet dentaire, amènerais-tu ton chat, ton  mec, ta mère ou ta petite sœur au travail?
Et c’est dans cette phrase que réside toute l’incompréhension entre générations, tout l’écart culturel entre un agriculteur indépendant et le reste du monde, l’incommensurable différence de perception sur le déroulé d’un stage…

Le gros mot est lâché : il faut “travailler” !

Bien sûr aussi : découvrir, apprendre, participer aux tâches, se tester, expérimenter, analyser, etc… Mais tout cela passe un peu par « bosser » quand même. Parce que si on ne met pas les mains dans le crottin et l’huile de moteur, on ne saura jamais si s’engager dans cette carrière est une vision lumineuse ou une lubie crétine sans suite.

S. Leitenberger pour La France Agricole

Je déplore encore la communication trop esthétisante autour de la ruralité. Certes, l’imagerie de magazines tels que Village ou Flow idéalise la vision que les citadins ont de la nature. Mais venant d’élèves suivant un cursus agricole, j’attends une approche plus réaliste. Ils vont en cours pour apprendre la base d’un métier: produire des aliments, c’est du travail. Si tu ne produis rien, tu ne vends rien, donc tu ne gagnes pas d’argent pour payer tes charges de base.
Autrement dit, les stages en entreprise agricole ne sont pas dédiés à votre bien-être ou votre épanouissement personnel. Ils servent à apprendre un métier manuel et technique. Ils sont basés sur un échange avec un professionnel: vous participez au boulot, en retour de quoi il vous transmet ses connaissances. Vous découvrirez ainsi que l’essentiel du travail n’est pas glamour mais répétitif et trivial. Si vous ne venez pas rencontrer les animaux, vivre les gestes, apprendre ce savoir-faire, expérimenter les pics d’adrénaline et les échecs… alors votre vision restera superficielle et creuse. Et inutile, voire nuisible pour l’agriculture de demain.

Nuisible pour l’agriculture de demain ?

Le terme est un peu fort mais juste. Par exemple, j’ai précédemment relaté l’échec d’un projet d’écopâturage que j’ai mené pendant 6 ans (épisodes 30 et 31). Le gestionnaire était pourtant un “technicien”. Mais il avait fait installer une clôture DANS une rivière: les fils électriques plongeaient sous l’eau. “Desélectrifiés”, ils n’assuraient plus leur rôle. Mes demandes pour déplacer les piquets de quelques mètres ont été refusées. Face à un respectable technicien, j’apparaissais comme une zadiste incontrôlable. J’étais persuadée que le bon sens l’emporterait mais cela est monté jusqu’au préfet, qui a menacé de me retirer mes autorisations si je m’acharnais à contester le brave technicien. Epuisée par ce bras de fer administratif, j’ai retiré mes brebis. Financées avec plusieurs dizaines de milliers d’euros d’argent public, ces clôtures ne servent plus à rien.
C’est pour vivre régulièrement ce genre d’incohérences que je ne souhaite pas participer à la mise sur le marché de stagiaires “hors-sol”. Ce que je veux dire par là, c’est qu’une agriculture effectuée et régie par des  “techniciens” bien diplômés mais sans connaissance de la réalité, cela contribue à pousser l’agriculture dans le mur, au lieu de la réorienter dans le bon sens. Cela fait le lit des lobbys et décisions absurdes des technocrates lointains.

Film L’Apprenti de Samuel Collardey (2008)

Je présume que ce ne sont pas les étudiants qu’il faut blâmer mais le système (c’est toujours pratique d’incriminer le système). Le stagiaire argue par exemple que ses dates de stage ne correspondent pas aux périodes de travail de la ferme. Le prof répond qu’il peut les déplacer mais qu’il aurait fallu le demander avant. Le directeur d’établissement ajoute que la refonte des formations par le Ministère enlève beaucoup de souplesse. Les parents soulignent qu’il ne faut pas forcer un jeune qui ne veut pas. Et que je devrais me montrer reconnaissante de cette main d’œuvre bénévole.
Comment leur expliquer que leur mouflet me suit comme un poids mort sans curiosité ni passion, rivé à son smartphone, qu’il me complique la vie pour lui montrer des tâches diversifiées, le nourrir de repas équilibrés et le lâcher à l’heure comme un fonctionnaire? Qu’il ne constitue aucune main d’œuvre puisque lui montrer les gestes, sur le peu de temps qu’il vient, ne permet pas de le rendre autonome. Que ses impératifs d’horaires pour ses loisirs, je m’en fiche, car il y a des brebis échappées et qu’il a intérêt à rassembler toutes ses forces vitales – même s’il pleut – pour aller ouvrir une barrière.

Je suis tellement scotchée par leur vision superficielle du métier et leur rejet du travail, que je me demande qui peut entretenir l’illusion qu’ils seront agriculteurs un jour?

Et s’il s’agissait d’un problème plus vaste sur l’approche du travail? Suis-je une affreuse réactionnaire de m’horrifier de cette renonciation générale, qui consiste à leur en demander de moins en moins, au motif qu’ils n’ont pas une grande capacité d’attention ? Dans La Civilisation du Poisson Rouge (Ed. Grasset), Bruno Patino explique que notre capacité de concentration est descendue à neuf secondes à cause de notre addiction aux écrans. Et ces pauvres milléniaux ont-ils une telle peur de l’avenir que ça les empêche de lever leurs fesses du canapé? Leur inertie “ramollo” est-elle une fatalité au point que les profs n’osent plus les emmener hors de leur zone de confort, de peur qu’ils fassent un burn-out et qu’une plainte soit déposée contre l’établissement?
Mais enfin, c’est quand même noble le travail! N’est-il pas exaltant d’aller au bout de soi, de se dépasser, de puiser au fond de ses tripes des ressources insoupçonnées, de se sentir grandi par l’expérience?

Des passionnés, au Campus des Métiers Nature de Coutances (© Ouest France)

Sinon  les autres, à part les séries Netflix, de quoi leur vie est-elle remplie? Ils ont des objectifs, un idéal, un engagement? (à part trois hyperactifs qui manifestent pour le climat ou contre ParcourSup) Puisqu’ils n’expérimentent rien, ils s’écrivent quoi dans leurs interminables conversations What’s app?

Le cumul de ces cas pittoresques m’a apporté de la matière pour rédiger la Charte du Stagiaire, que je tiens à disposition de mes collègues paysans et artisans. A faire signer à tout jeune avant qu’il glisse ses orteils dans une botte neuve. Cette charte commence ainsi :

Je m’engage à venir travailler sans :

  • Mon chien
  • Mon chat
  • Mon mec
  • Mon meilleure amie
  • Ma mère
  • Ma petite sœur
  • Mes enfants…
Mon adorable stagiaire Julia, venue apprendre le métier pendant 2 ans (photo extraite du documentaire Jeune Bergère de Delphine Détrie). La beauté des grands espaces, c’est la récompense après des jours de travail peu spectaculaire et peu gratifiant.

 

 “Une bergère contre vents et marées”: tous les épisodes


♦ Stéphanie Maubé invitée de l’Emission # 578 (7/03/2019)
♦ Stéphanie Maubé, le film “Jeune Bergère” de Delphine Détrie (sortie: 27/02/2019)♦ Stéphanie Maubé dans l’émission “Les pieds sur terre” – France Culture: (ré)écouter (07/04/2015)♦ Le portrait de Stéphanie Maubé dans Libération (26/02/2019)
♦ Stéphanie Maubé dans l’émission de France Inter On va déguster“: (ré)écouter (6 mai 2018)

♦ Le site de Stéphanie Maubé

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