Le patrimoine fait rêver ceux dont la famille n’en a pas. A contrario, ceux qui en héritent sans lever le petit doigt trouvent cela encombrant…

Vengeance post-mortem

Par héritage, je n’entends pas forcément manoir classé ou royalties des Hallyday. Je pense davantage au patrimoine immatériel, celui qui est allégé en conflits familiaux.
Parce que sincèrement, quelle horreur d’avoir des parents qui possèdent du bien. C’est une poudrière après l’explosion de laquelle les relations fraternelles ne se rétabliront jamais. Et ce détonateur est d’autant plus fatal quand les parents ont le mauvais goût de décéder sans avoir organisé leur succession.
Dans ma Normandie, c’est tellement récurrent que je suspecte les anciens de vengeance post-mortem volontaire. C’est quand même pervers de refiler à sa progéniture cette patate chaude qui va les mobiliser pendant dix ans d’allers-retours entre notaires et banquiers, entre chagrin d’enfance et pièces rapportées qui soufflent sur les braises.
Les legs ont ici une valeur toute relative qui finit presque totalement engloutie dans les taxes majorées par le retard, ou les frais de conseillers et avocats. Après des années de bras-de-fer fratricide, la somme qui reste est non seulement peu élevée, mais amère.
Cela pourrait rester des discordes intrafamiliales, mais les successions bloquées transparaissent dans l’espace public: les champs restent inexploités à cause des indivisions. Ils finissent par s’embroussailler et même se boiser. Ils perdent de la valeur agronomique comme foncière. Les maisons, abandonnées pendant les années de négociation, sont rongées d’humidité, la toiture arrachée, les pièces squattées ou vandalisées…

“Old Mill, ferme abandonnée” (Photo Souterrain Lyon)

Redistribuer à temps …

Je suis contre le principe de l’héritage.
Ceux qui ont des parents fortunés ont déjà la chance d’avoir une enfance confortable. Ils sont nourris d’une bonne éducation, d’une ouverture culturelle, d’études longues et d’une confiance sociale qui seront leurs meilleurs outils. Ils sont parés d’atouts que nul ne pourra leur ôter et ils peuvent les faire fructifier à l’infini!
Mais ceux qui ont n’ont pas gagné au jackpot de la loterie de naissance, et qui ont eu une enfance précaire, ne mériteraient-ils pas davantage un coup de pouce financier au démarrage? Histoire de rétablir leur chance de s’en sortir. Une sorte de prime pour compenser le manque de diplôme, de réseau, d’ambition d’entreprendre.
Je présume qu’il est trop tôt dans le cheminement social français pour proposer de fusionner les legs afin de les redistribuer de manière égalitaire… En attendant, les valeurs éducatives me semblent l’héritage le plus utile pour s’en sortir. Bien plus qu’un testament à pinailler avec une fratrie jalouse, un demi-frère adopté, un enfant naturel et une vieille tante, selon une clé de répartition qui sera perçue comme injuste dans tous les cas.
D’autant qu’avec l’allongement de l’espérance de vie, on hérite quand on approche de la retraite. Est-ce vraiment le moment où l’on en a le plus besoin? C’est à 30 ans qu’on a besoin d’argent pour nourrir des projets familiaux et professionnels, pas à 60 ans.

 

La famille Duquesnoy versus la famille Groseille (“La vie est un long fleuve tranquille” d’Étienne Chatiliez)

Le bon geste …

Et puis, parallèlement à ces enjeux de succession existe un patrimoine immatériel invisible. Celui de la passion d’un métier, de gestes techniques, de savoir-faire.Ce patrimoine-là est plus difficilement tangible. Dans certaines disciplines nobles, il a pu être archivé dans des ouvrages ou des musées. Mais qu’en est-il des “petits métiers”? Ceux qui n’avaient pas nécessité de longues études et n’impressionnaient personne. Sans valeur et si quelconques, ces connaissances-là n’ont pas justifié qu’on les archive. Aux paysans et pour les métiers manuels, la transmission orale suffisait.
Je constate que l’univers dans lequel j’évolue depuis dix ans – la ruralité – est parsemé de trous de mémoire, comme un gruyère de dessin-animé.
L’élevage de moutons me permet de côtoyer des éleveurs âgés. Ils n’ont pas l’âge de mon père mais de mon grand-père! La génération qui nous sépare a fui cette vie inconfortable, et volontairement oublié ses souvenirs d’enfance. De vagues réminiscences mais pas d’écrit, peu de photos… Quel jeu de piste pour comprendre la réalité de l’élevage d’antan! Cette investigation est pourtant nécessaire: cinquante ans d’agriculture intensive ont laissé un cratère de bombe. Notre période est à la reconstruction. Mais sur quelles fondations? Où retrouver la connaissance ancestrale de l’agriculture vivrière et de l’artisanat local?
Les dictons météo et le faux patois folklorique, on peut s’en passer, c’est de l’habillage! Mais la précision d’un geste, cela ne se réinvente pas sans modèle.

 

Sans le savoir …

Cette semaine, je me suis retrouvée dans plusieurs situations qui m’ont fait comprendre l’importance de “réinventer” une courroie de transmission.
Je suis allée trier la laine d’un éleveur. Un éleveur historique de brebis avranchines, sans doute le meilleur. Il a transmis sa ferme à ses fils, qui ont fait fructifier le troupeau de vaches mais ne s’intéressent pas au mouton, ce parent pauvre de l’agriculture. Les deux fils ont mon âge et ont grandi là, dans une ambiance de labeur fermier. Ils se moquent gentiment de la passion de leur père pour les brebis, et ce dernier réduit le troupeau au rythme de son âge qui avance. Il est pourtant la mémoire vivante des moutons avranchins, dernier éleveur capable d’en transmettre l’histoire. Nous avons besoin de lui  pour ancrer la race dans l’avenir. Ma rencontre avec ses fils était drôle: Ils étaient étonnés que je me passionne pour les moutons de leur père, si longtemps perçus comme inutiles par le monde agricole moderne. Et moi, j’étais éberluée de la connaissance précieuse qu’ils avaient accumulée passivement pendant leur enfance, tout en se défendant de s’intéresser à cet animal. Je rêve évidemment que le virus du mouton les rattrape et qu’ils reprennent le beau troupeau de leur père.
 
Le soir, j’avais rendez-vous dans la maison vide de Chantal, une tisserande professionnelle disparue il y a quelques semaines. Avant son décès, elle avait fait part à sa fille de son désir de “transmettre” ses connaissances et son matériel. Sa fille n’avait pas héritée de cette sensibilité à filer et tisser la laine, mais était imprégnée de sa mission de passeuse. C’était une entrevue émouvante, dans l’atelier où était soigneusement préparé ce qu’elle désirait partager: ses rouets et fuseaux, ses ouvrages de références, ses carnets de point de tissage, ses expériences et notes personnelles sur la laine… Dans la continuité du vœu de Chantal, je tiens disponibles ces notes et ouvrages pour celles et ceux qui voudraient consulter le travail de la dernière tisserande en activité de la Manche.

 

Visite de l’ancienne filature du Mesnil-Tôve pour la faire revivre …

Saisir l’opportunité … 

Et enfin, cette semaine est la dernière d’un conflit juridique pour l’achat d’une ancienne filature. A l’abandon depuis quarante ans, elle a été vendue par le département. Différents projets ont été déposés, dont le mien axé sur la laine (conjointement avec un autre sur la gastronomie) qui a emporté la vente. Une candidate malheureuse a déposé un recours, estimant que son projet avait plus de légitimité. Avocate bretonne, elle est mieux armée qu’une bergère pour monter au créneau devant un Tribunal.

Je suis évidemment persuadée que ma vision d’une filière laine normande est la meilleure, tout en trouvant incroyable que ce projet n’intéresse que nous deux, qui ne sommes pas nées ici. Et je me demande sur quels critères le tribunal se basera pour décider à qui attribuer ce site? Nos cheminements diffèrent beaucoup, mais convergent vers cette filature dont nous revendiquons chacune l’héritage…
La “transmission” cherche une nouvelle définition? Car au-delà de ce site précis, la ruralité regorge d’opportunités à réinventer. Patrimoine recherche projet libéré. Approche déracinée acceptée.

 

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♦ Stéphanie Maubé dans l’émission de France Inter On va déguster“: (ré)écouter (6 mai).

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