La mode du traditionnel et du rĂ©gional nous ferait-il perdre tout bon sens paysan ? P’tĂȘt ben qu’oui ! affirme une Ă©leveuse normande avec conviction (moi, et puis d’autres)

Depuis mon installation il y a 10 ans, l’un de mes engagements est la sauvegarde du Mouton Avranchin, l’une des races normandes. À ce titre, nous passons beaucoup de temps entre Ă©leveurs Ă  Ă©tudier le standard, Ă©laborer des schĂ©mas de sĂ©lection, comparer et noter nos animaux.
Nous allons aussi Ă  la rencontre d’éleveurs d’autres races pour Ă©changer pistes gĂ©nĂ©tiques et technicitĂ©. Nous nous sommes battus pour ĂȘtre Ă©ligibles Ă  la Prime Race MenacĂ©e de la PAC. Nous bĂ©nĂ©ficions du soutien de la Chambre d’Agriculture par la mise Ă  disposition d’une technicienne, et de l’Institut de l’Élevage par une gĂ©nĂ©ticienne.
Nous avons un stock de semence de béliers congelée, et nous sommes invités à des salons pour exposer au public nos animaux comme de précieuses reliques.
Nul doute: notre cause est officiellement reconnue comme noble.

 

MalgrĂ© cette dĂ©bauche d’énergie et de moyens, la race se meurt.
Les brebis sont de moins en moins productives, les agneaux se dĂ©veloppent difficilement, leur santĂ© est souvent prĂ©occupante, on traĂźne des sacs d’os souffreteux. OĂč sont les qualitĂ©s qui avaient fait leur rĂ©putation: productivitĂ© et rusticitĂ©?
Les Ă©leveurs ont timidement modifiĂ© le vocabulaire utilisĂ© pour communiquer. Nous avons aboli le terme “rustique” qui induisait en erreur, pour le remplacer par “herbager”. Je voulais utiliser le mot “fragile” mais il a Ă©tĂ© jugĂ© trop nĂ©gatif. Certains Ă©leveurs lucides osent pudiquement le terme “exigeant”.
Notre race n’est pas la seule Ă  se dĂ©vivifier, c’est le cas de presque toutes celles qui sont ultra locales. Cela pourrait-il s’expliquer par le fait qu’elles ont atteint leur “date de pĂ©remption”? Oui, d’une certaine maniĂšre. Car une race n’est pas une identitĂ© inamovible, c’est une invention humaine rĂ©cente!

 

La notion de race et d’homogĂ©nĂ©itĂ© esthĂ©tique des animaux, couplĂ©e avec une certaine attente de productivitĂ© bouchĂšre, est arrivĂ©e en France au siĂšcle dernier, sous l’impulsion des agronomes anglais et hollandais, qui avaient de l’avance sur la question. En France, nous avions des populations locales, c’est-Ă -dire un vaste fourre-tout d’animaux pas parfaitement assortis, mais prĂ©sentant des tendances convergentes, et adaptĂ©s Ă  leur terroir.
La plupart des races françaises sont ainsi nĂ©es de croisements avec des reproducteurs importĂ©s de l’étranger. Notons la trĂšs large contribution des races anglaises, considĂ©rĂ©es comme amĂ©lioratrices. Une fois le mouton parfait obtenu, on notait la recette dans le Flock Book et on fixait le standard officiel, auquel devraient se conformer tous les futurs animaux prĂ©tendant Ă  la race pure.
Le Flock Book du Mouton Avranchin date de 1928, date qui remet, je trouve, humblement en perspective la notion d’illustre hĂ©ritage de nos ancĂȘtres au fil des gĂ©nĂ©rations.

 

On va parfois jusqu’au nuancier pour vĂ©rifier si un animal peut ĂȘtre officialisĂ© dans la race.

Ce blabla gĂ©nĂ©tique pour expliquer que Guillaume Le ConquĂ©rant n’a pas connu nos moutons. Les moines copistes du Mont Saint-Michel non plus. Les Poilus de la PremiĂšre Guerre Mondiale toujours pas. Donc relativisons le culte de la “race traditionnelle”, non ?
Si l’on considĂšre que la race tourne en consanguinitĂ© depuis 1928, c’est peut-ĂȘtre le manque de sang neuf qui la dĂ©gĂ©nĂšre. Car le croisement c’est la vie! Les animaux issus de mĂ©tissage sont toujours plus vifs, mieux-portants et plus productifs.
Rien d’anormal donc, pas de raison de s’inquiĂ©ter? Si les avranchines sont devenues fragiles, il suffit de les chouchouter et de sĂ©lectionner les sujets les plus solides, et la race sera relancĂ©e?

La stratĂ©gie “Vivre et laisser mourir” 

Cette passivitĂ© conduit au dĂ©clin inexorable des troupes: mille brebis rĂ©pertoriĂ©es, et seulement deux bĂ©liers agrĂ©Ă©s cette annĂ©e dans le Centre de SĂ©lection! AĂŻe ça sent le sapin. C’est dire les ƓillĂšres des Ă©leveurs, et le poids de leurs certitudes. Certains arguent qu’il suffit de s’en occuper un minimum, c’est pas sorcier. Sauf qu’en Ă©tudiant leurs pratiques, on dĂ©couvre que les quelques brebis qu’ils possĂ©dent bĂ©nĂ©ficient du traitement de luxe d’un cheval pur-sang, qu’elles coĂ»tent un bras Ă  Ă©lever, et que leur mode d’élevage n’a plus rien de naturel.
En gros, ce sont leurs danseuses, qu’ils maintiennent sous perfusion de granulĂ©s, de biberons et de vermifuge chimique. Sans quoi les moutons dĂ©pĂ©rissent, ne parvenant plus Ă  transformer en Ă©nergie l’herbe qu’ils broutent ni Ă  lutter contre les parasites et les maladies. Sorte de petits animaux hors-sol posĂ©s dans une prairie, Ă  cĂŽtĂ© d’un panneau “Race d’Antan”.

 

Or, c’est tout l’inverse de ce qu’un Ă©leveur professionnel recherche! Un Ă©leveur herbager attend que ses moutons soient capables de survivre dans une prairie naturelle, de faire naĂźtre des agneaux et les Ă©lever en les allaitant sans avoir Ă  les gaver artificiellement (maĂŻs, soja, cĂ©rĂ©ales). Un mouton qui ne nĂ©cessite pas de soins vĂ©tĂ©rinaires sur mesure pour rester en vie. Un mouton qui permette Ă  une exploitation de produire de la viande naturelle et de qualitĂ©. 
Et comme ce n’est plus le cas du Mouton Avranchin, peu de professionnels en Ă©lĂšvent (nous sommes trois Ă©leveurs pro) car c’est un exercice de luxe qu’on ne peut se permettre que si l’on bĂ©nĂ©ficie pas d’un revenu complĂ©mentaire. Ou que l’on vit des primes agricoles et pas seulement de la production de viande. Mais alors, vivre de primes europĂ©ennes, ne pas produire de viande et faire de l’acharnement vĂ©tĂ©rinaire sur des animaux fragiles au motif d’une tradition historique discutable, a-t-il vraiment un sens dans l’agriculture ?
Le dĂ©rĂšglement climatique nous montre que l’élevage de demain valorisera le bĂ©tail rustique et capable de s’adapter Ă  l’évolution vĂ©gĂ©tale. Et la question alimentaire mondiale nous pousse Ă  cultiver moins de surface destinĂ©e Ă  nourrir des animaux de ferme.

 

Des moutons vraiment rustiques (photo http://ouessant-mouton.over-blog.com)

S’acharner Ă  sauver une race consanguine en phase terminale, branchĂ©e sur un goutte-Ă -goutte artificiel, est-il compatible avec une agriculture paysanne, nourriciĂšre, rĂ©munĂ©ratrice et autonome?
Je prĂ©sume que ma position est explicite: je trouve snob et creux cet acharnement. Voire d’une lĂ©gĂšre malhonnĂȘtetĂ© intellectuelle car l’aura de race locale menacĂ©e engendre une demande commerciale. Au motif de la raretĂ© gĂ©nĂ©tique, certains vendent chers des animaux mal dĂ©veloppĂ©s, qui ne survivront pas en vraies conditions d’élevage, ou ne seront jamais aptes Ă  se reproduire.

MalgrĂ© ces dĂ©rives, la question des races locales a du sens. En tout cas, on peut lui en redonner en se demandant ceci:

  • Ă  quel climat et Ă  quelle vĂ©gĂ©tation ce mouton est-il rĂ©ellement adaptĂ©?
  • qu’est-ce qui a fait sa force, et Ă  quel moment de l’histoire agricole?
  • quelles sont ses qualitĂ©s qui prĂ©sentent un intĂ©rĂȘt pour l’agriculture de demain?
  • si la race actuelle ne prĂ©sente plus les qualitĂ©s attendues, dans quelle race cousine les retrouver?
  • comment veut-on positionner la race dans la sociĂ©tĂ©, Ă  quoi sert-elle? Produire du lait, de la viande ou de la laine, entretenir des sites naturels, faire joli dans les concours ou les jardins, l’inscrire dans une gastronomie rĂ©gionale?
La clĂ© est de rĂ©inventer ces races en reprenant les ingrĂ©dients d’origine: un peu de bĂ©lier ceci, un peu de brebis cela, on mĂ©lange pendant plusieurs gĂ©nĂ©rations, on ajuste, on rectifie. On n’obtiendra pas le mouton parfait, il n’existe pas! Mais on peut aboutir Ă  des nĂ©o-avranchins, qui certes ont le museau un peu moins standardisĂ© que sur la photo du grand-pĂšre, ou une tache rose sur l’oreille, mais qui prĂ©sentent le net avantage de survivre dans une vraie prairie!  Bref, qui sont rĂ©ellement adaptĂ©s Ă  leur territoire, afin de se positionner avec rĂ©alisme dans l’avenir.
L’idĂ©e de la race, l’esprit de l’avranchine, bien portante sur son territoire d’origine, ne prĂ©vaut-elle pas sur l’enfermement dans un moule factice fait de gabarit et de nuancier?

 

 

C’est la vision ouverte que j’ai quand on dĂ©crĂšte qu’il faut sauver la race! Je dĂ©fends la libĂ©ration de cet esprit terroir, en adĂ©quation avec le cheminement et le bon sens de nos ancĂȘtres, en analysant davantage l’adaptation du mouton dans son Ă©cosystĂšme plutĂŽt que la nuance de couleur de ses oreilles
 devant une auge pleine de maĂŻs et de soja.

♩ StĂ©phanie MaubĂ© dans l’Ă©mission de France Inter On va dĂ©guster“: (rĂ©)Ă©couter (6 mai 2018).

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