Le blues des humanitaires: Les carnets d’ailleurs de Marco & Paula #193

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Le Badguando promulgue des dĂ©crets sans queue ni tĂȘte, et les humanitaires s’interrogent…

MĂ©susage de financement …

Cette fin de semaine, dans un hĂŽtel chic de la place, une grande rĂ©union Ă©tait organisĂ©e par le ministre de tutelle des Organisations Non-Gouvernementales Internationales (ONGI) actives au Badguando. Il voulait expliquer la rĂ©forme du cadre juridique des interventions des ONGI qui se rĂ©vĂ©lait pleine de surprises pour les chefs de mission pusillanimes qui s’en effarouchaient. Le lendemain se dĂ©roulerait la mĂȘme sĂ©ance d’explication pour les ONG nationales; on pouvait douter de la similaritĂ© des messages, d’ailleurs, rien n’en filtra. On apprit plus tard que la location de la salle de confĂ©rence avait Ă©tĂ© financĂ©e par la coordination humanitaire des ONGI Ă  la demande, d’ailleurs un peu penaude, du ministĂšre. D’aucuns pensĂšrent alors qu’il aurait fallu ne louer qu’une modeste salle de quartier sans climatiseurs avec des arachides et quelques sucreries comme il est courant sur le terrain au lieu de la salle luxueuse de l’hĂŽtel avec hĂŽtesses et petits fours. Puisque de mĂ©susage des financements, il allait ĂȘtre question.
La sĂ©ance commença avec quelques quarante minutes de retard car un ambassadeur d’un pays encore europĂ©en avait prĂ©fĂ©rĂ© s’entretenir en tĂȘte Ă  tĂȘte avec le ministre et non publiquement comme il avait annoncĂ© vouloir le faire. Dommage, une position dĂ©clarĂ©e d’un pays bailleurs aurait Ă©tĂ© la bienvenue, principalement sur la taxe de 1% prĂ©levĂ©e sur les projets humanitaires pour financer la direction du ministĂšre en charge des affaires humanitaires. L’humanitaire, c’est-Ă -dire l’urgence, finançant le fonctionnement d’un ministĂšre, c’est assez original.

La faute Ă  qui …

Cet aprĂšs-midi-lĂ  les chefs de missions dĂ©couvrirent que si le Badguando Ă©tait en queue de classement d’à peu prĂšs tous les indicateurs de dĂ©veloppement, c’était leur faute. Ils dilapidaient, mĂ©susaient les milliards qu’ils apportaient au pays, empĂȘchant le Badguando de caracoler en tĂȘte. Les chefs de mission furent troublĂ©s qu’on leur prĂȘta tant de pouvoirs. Seuls les “premiĂšres missions”* et encore, ont l’illusion de pouvoir sauver le monde.

Une carte épidémiologique de la rougeole

Par ailleurs les crises pour lesquelles ils Ă©taient lĂ  n’étaient en fait que menteries destinĂ©es Ă  faire fuir les investisseurs. Les vagues de rĂ©fugiĂ©s qui avaient dĂ©ferlĂ© de pays voisins plus qu’agitĂ©s, les Ă©pisodes de malnutrition aiguĂ«s dĂšs que la pluviositĂ© s’avĂ©rait capricieuse, les Ă©pidĂ©mies de rougeole qui coloraient en rouge les cartes des zones Ă  risque, les nombreux dĂ©placĂ©s fuyant des territoires que des rebelles rebellaient ou que des illuminĂ©s religieux voulaient remettre dans le droit chemin, tout cela n’était que calomnies pour nuire Ă  la bonne image du Badguando.
 
En revanche, ils furent soulagĂ©s d’apprendre que l’indice de capital humain (celui qui entre autres mesure le retour sur investissement de l’éducation) allait remonter dĂšs lors qu’ils proposeraient des postes d’expatriĂ©s aux Badguandais travaillant dans leurs ONGI qui partiraient ainsi s’enrichir ailleurs (en fait fuiraient leur pays mais ça fait moins chic). En rĂ©ponse Ă  la perplexitĂ© suscitĂ©e par de tels propos, un bailleur curieux aurait pu lanceur un appel d’offre pour une Ă©tude sur la diffĂ©rence subtile entre expatriation, fuite de cerveau et Ă©migration.

 L’usage calmant du chocolat … 

Le ministre s’emmĂȘla les pinceaux, peut-ĂȘtre parce qu’en fait, mal informĂ©, il dĂ©couvrait seulement Ă  ce moment les articles dĂ©lirants de ce dĂ©cret que prĂ©sentait un de ses sbires que, dans un joli lapsus, il s’obstinait Ă  appeler “Monsieur le directeur des ONG” (lequel sbire Ă©tant plutĂŽt le directeur de la direction des ONG du ministĂšre). Il annonça donc que tout ceci Ă©tait seulement un projet de rĂ©forme et qu’il fallait en discuter la traduction opĂ©rationnelle – jusqu’à ce qu’au moment des conclusions, il se reprenne et annonce que de dĂ©crets il s’agissait bien, dont l’application Ă©tait immĂ©diate et sans discussion (la salle avait bien observĂ©, goguenarde, le petit mot que lui avait glissĂ© un de ses collaborateurs).
 
La rĂ©union s’acheva dans la consternation tant elle n’avait servi Ă  rien. Pour s’en remettre il fallut aux chefs de mission quelques biĂšres, un grand nombre de discussions dĂ©sabusĂ©es et pour certains moultes plaques de chocolat.
Certains mĂȘme devinrent chef dĂ©mission.

 

* PremiĂšres missions: les expatriĂ©s qui travaillent pour la premiĂšre fois sur le terrain. En argot scolaire, on les nommerait bizuths. 

 
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