Des origines d’un nomadisme (2): Les carnets d’ailleurs de Marco et Paula #182

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Marco poursuit son exploration du temps passé – cette fois-ci, du temps passé à naviguer les allées d’une bibliothèque universitaire.

Le nomadisme que j’avais expérimenté sur la côte Ouest inspira peut-être, sans que j’en sois conscient, ma période de nomadisme intellectuel sur la côte Est, quand je rejoignis comme étudiant une petite université new-yorkaise ouverte aux étudiants avec un profil “moins traditionnel”.
 
La New School for Social Research avait été créée en 1919 par des universitaires et des intellectuels progressistes new-yorkais qui avaient en tête d’offrir, à des étudiants adultes, un enseignement gratuit. A la fin des années 80, si elle n’était plus gratuite, elle gardait – et garde toujours d’ailleurs – un certain cachet progressiste. Je me souviens d’étudiants allemands de gauche et aussi d’un étudiant coréen que j’avais du mal à comprendre mais avec qui je m’entendais bien, venu à l’École pour étudier Derrida et le post-modernisme. Bref, des nomades intellectuels.
 
En 1933, la New School ouvrit “The University in Exile“ pour accueillir les intellectuels européens qui fuyaient les dictatures européennes, puis, en 1940, l’École Libre des Hautes Études pour accueillir des intellectuels français (Jacques Maritain, ou Claude Levi-Strauss – qui en parle dans Tristes tropiques). Cette École Libre, après la guerre, se transplanta à Paris et devint, en partie grâce à des fonds de la Fondation Ford, l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, dont l’approche interdisciplinaire me fit rêver un temps d’y entrer.

 

Melting pot… 

Ainsi, après-guerre, la “New School devint”, en sciences sociales et en philosophie, une sorte de pont académique entre les cultures universitaires européennes et américaines, l’une plus encline à la théorisation, l’autre à un réalisme pragmatique. Cette culture européenne attirait les étudiants américains en quête d’un peu de diversité intellectuelle et d’une pratique plus critique. C’était, au temps où je m’y trouvais, la seule université des États-Unis où l’on donnait des cours d’économie marxiste (mais pas que, évidemment). Dans ses petits bâtiments sur la Cinquième Avenue régnait l’atmosphère éclectique des rassemblements des nomades de l’intellect.

De l’extérieur, l’intérieur du temple … 

Nous avions accès à la bibliothèque de New York University – the Elmer Holmes Bobst Library – une sorte de porte-avions académique de douze étages installé en plein cœur de Manhattan, sur Washington Square Park. Elle ouvrait tôt, fermait tard, comptait quelques millions de livres, et avait plus de quatre grands étages de rayonnages au milieu desquels nous étions libres de naviguer.
 
Et donc, muni des références des livres que je voulais consulter, je me lançais dans de petites explorations. En général, je regardais les titres de tous les livres du rayonnage à gauche et à droite de celui où se trouvait le livre que je cherchais, ce qui me permettait de découvrir des auteurs obscurs dont on ne me parlait pas en cours. Peut-être à raison, qui sait? Si j’avais le temps, j’allais chercher les ouvrages mentionnés dans les notes de bas de page qui avaient un air un peu intrigant, ce qui pouvait m’emmener dans des explorations labyrinthiques parfois assez éloignées du sujet sur lequel j’étais censé plancher.
 
Bref, ainsi s’agrandissait peu à peu, à mon insu, le champ de mon nomadisme.
 
  Tout Nomad’s land

 
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