Décalages nomades: Les carnets d’ailleurs de Marco et Paula #206

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Le nomade, qui vit perpétuellement Ailleurs, à la marge des sociétés, voit le monde se dévoiler avec ses dangers et ses périls. 

Les peuples nomades ont toujours vécu à la marge des systèmes établis : les Peuls et leur pastoralisme à la marge des sociétés sédentaires en Afrique de l’Ouest des temps immémoriaux à aujourd’hui, les Touaregs et les Berbères hier à la marge nord des empires soudanais (*) puis coloniaux de l’Afrique sub-sahélienne, ou encore les Roms aux marges des grandes villes européennes.
Naturellement, quand on vit à la marge, il y a toujours des frictions, des tensions et des incompréhensions, les coutumes différent, et on ne se mêle pas. On est toujours l’Autre des “Bien-Établis”.
Les nomades modernes, dont les “nomades numériques“, qui posent et reprennent leurs malles d’un point du globe à l’autre, ne vivent plus dans une marge géographique mais à la marge, abstraite et normative, des conventions des sociétés qu’ils visitent, pas vraiment dehors mais pas dedans non plus. À l’occasion d’un retour à la source ils observent les “Bien-Établis” des sociétés où ils ont laissé quelques racines, et réalisent qu’ils ne sont plus d’ici non plus. Ils vivent dans un Autre monde, mal contourné, défini par réaction plutôt que par affirmation. C’est l’Ailleurs.

Gérard Gasiorowski

La méditation et son désagréable…

Vu d’Ailleurs, les coutumes, les opinions, les manières de faire, les habitudes, les modes de pensée, ou les attentes des Bien-Établis apparaissent dans une autre lumière et rendent parfois les nomades perplexes, et en tout cas icelui qui tient cette chronique.
Récemment, dans une lettre d’information populaire sur l’actualité de la recherche, étaient présentés les résultats d’une étude sur la méditation, avec cette trouvaille remarquable qu’environ un quart des personnes faisant l’expérience de la méditation éprouvaient des moments désagréables. La belle affaire, pensais-je. Une méditation sans quelquefois un moment désagréable, sans confrontation avec la tristesse, le désespoir, la honte, la colère ou la rage, ce n’est plus de la méditation, c’est de l’anesthésie. La méditation, m’a-t-on appris Ailleurs, permet d’ouvrir un espace dans lequel affronter, sans risque de dérapage vers des réactions incontrôlées et regrettables, les émotions et les peurs qui nous habitent. Peut-être, songeais-je, faut-il avoir quitté les repères d’un monde familier, laissé derrière soi le confort des certitudes sans fondement, pour savoir que la peur est un compagnon de vie, comme le sont la joie et la tristesse, l’extase et le désespoir. Dans le monde des “Bien-Établis”, de ce que j’en vois, la vie doit être sans aspérités et la méditation est la voie pour “être bien”.

Dans ce monde ci, la vie se planifie. Ma fille, qui termine l’université cette année, m’a raconté qu’un conseiller est venu expliquer aux étudiants que, comme ils entrent dans la vie active, il est important qu’ils ouvrent immédiatement un compte d’épargne retraite. Ainsi va la vie chez les “Bien-Établis”: c’est la retraite qui prime, c’est elle qui guide les choix. Il faut assurer les vieux jours, préparer dès aujourd’hui le moment où il sera temps de se retirer de la vie.
La vie, chez les “Bien-Établis”, est sacrée – on ne doit donc pas la risquer, ne pas la mettre en danger. Nous sommes bien loin de Félicité Robert de Lamennais qui écrivit “il manque toujours quelque chose à la belle vie qui ne finit pas sur le champ de bataille, sur l’échafaud ou en prison”, ou de Ronsard qui eut ce vers: “un beau mourir orne la vie humaine”**. Mais Ailleurs, la vie ne s’arrête qu’avec la mort, pas à la retraite.

Ailleurs, comme je l’ai vu, pour des foules trop grandes même pour hanter nos imaginaires, la vie qui se vit est souvent impitoyable, dangereuse, courte, brutale, cruelle, ou désespérante, tandis que chez les “Biens-Établis”, on veut prétendre que le monde est “Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfèvrerie, comme une bijouterie bariolée! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue.” ***

La mémoire d’autres guerres…

Certes la vie, Ailleurs, peut aussi être riche et belle, remplie de promesses, de plaisirs et de joies, d’espoir et de solidarité, mais ceux qui vivent Ailleurs n’oublient pas la part d’ombre de la vie, et n’ignorent pas la mort. Ils n’ont pas de plan retraite.
Pour conclure, petit aparté qui n’est peut-être pas sans lien. Je viens de lire le premier tome des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle (L’appel: 1940-42). Il y décrit avec la précision d’un chirurgien la gangrène qui, dans les années vingt et trente, s’était emparé de la société française, l’immobilisme des élites, la sclérose des vieux militaires qui refaisaient la “der des ders”, les politiques aveugles à la montée des périls et agrippés à un pacifisme à tout prix, les compromis, l’arrivisme, la frilosité, le conformisme. Pourtant, l’évidence était là, et faute d’avoir accepté de la voir et d’en tirer les conséquences nécessaires, “la plus forte armée du monde” s’écroula dans une déroute honteuse et l’Europe fut mise à feu et à sang.

Vivant Ailleurs, j’y lis un rappel: la catastrophe, l’effondrement ne sont pas des impossibilités, et j’ai l’étrange sentiment, en observant le déroulement de ces vingt dernières années, de voir, face à la montée des périls écologiques, la même impuissance, la même pusillanimité, un semblable aveuglement des élites, des politiques et des sociétés, la même paralysie. En 1939, la catastrophe, disait-on, ne se produirait pas. Que dit-on, encore, en 2019?

L’armée française en déroute en juin 1940 – le passé comme préfiguration de l’avenir?

*L’historiographie anglo-saxonne identifie trois empires africains soudanais (Sudanic African Empires) au cours de la période allant du 5ème au 16ème siècle dans ce qui est identifié comme le Soudan Occidental: l’empire du Ghana (5ème au 11ème siècle), puis l’empire du Mali (12ème au 14ème siècle) et enfin l’empire Songhaï (15ème et 16ème siècles), qui prospérèrent en grande partie grâce au contrôle des routes des caravanes.

**Tous deux sont cités dans la très belle préface de Stanley Hoffman pour la réédition en 1990 du livre de Marc Bloch “L’étrange défaite, Témoignage écrit en 1940”. Après la défaite Marc Bloch entra dans la Résistance et fut pris et fusillé en 1944, à l’âge de 58 ans, laissant derrière lui six enfants.

***L’invitation au voyage, Charles Baudelaire. Il s’agit ici non pas du célèbre poème connu pour ces deux vers: “Là, tout n’est qu’ordre et beauté // Luxe, calme et volupté”, mais d’un autre du même titre publié à titre posthume dans le recueil Le Spleen de Paris.

Tout Nomad’s land

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