🏝 Ma meilleure vie (2). Deux dans l’üle #13

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C’est au tour de ZoĂ© de passer quelques jours Ă  Paris et d’y mettre Ă  l’épreuve sa nouvelle vie. Une tranche d’incrĂ©dulitĂ© et, entre gratitude et soupçon, l’hĂ©sitation.

« Je pense donc je suis Â»

Qu’est-ce qu’on gagne Ă  vivre ce qu’on vit aujourd’hui avec Robin? Une maison avec “jardin”, un endroit Ă  vivre beau, spacieux, sauvage et confortable comme on ne pourra jamais s’en offrir dans d’autres conditions, accompagnĂ© d’un salaire pas dĂ©gueu. C’est important! Mais ça nous est finalement extĂ©rieur, comme accessoire. Tangible et cependant Ă©phĂ©mĂšre, vaporeux. Ce qui me semble opĂ©rer en nous un changement rĂ©el, c’est surtout la place pour penser que cette opulence dĂ©gage. Elle est grande cette place, je rĂ©flĂ©chis beaucoup. En rond souvent mais je cogite.
Je suis absolument d’accord avec le dernier article de Robin: l’importance de se dĂ©localiser temporairement de son lieu de vie pour l’apprĂ©cier autrement et la chance que nous avons lui et moi de pouvoir le faire presque comme ça nous chante, l’insatisfaction chronique qui nous caractĂ©rise, la plĂ©nitude que la vie sur l’üle suscite, l’incroyable luxe et plaisir qu’il y a Ă  pouvoir organiser son temps comme on le souhaite, prendre le temps d’apprendre, de chercher, d’oublier, d’observer le monde alentour. J’ai aimĂ© son article et je partage toutes ses Ă©motions et son dĂ©sir de cultiver le sentiment de rĂȘve que notre nouvelle vie nous inspire. Et pourtant
 je diffĂšre. Evidemment: le rĂȘve, ce n’est pas la rĂ©alitĂ©. Comment rĂ©ussir Ă  croire en cette vie?

Vue du dimanche, pour le petit-déjeuner, bien entourée. © R&Z

PrĂ©caritĂ© du rĂȘve

J’adore l’üle et ce qu’elle exige, mais j’avais hĂąte et j’étais excitĂ©e Ă  l’idĂ©e de retourner quelques jours Ă  Paris. Une fois sur place, j’ai Ă©tĂ© frappĂ©e par l’impression de ne plus y ĂȘtre chez moi. Si vite, je ne m’y attendais pas. ArrivĂ©e gare Montparnasse, mes tickets de mĂ©tro ne fonctionnent plus, je les sais valides, j’insiste, j’en essaie plusieurs. Ma persĂ©vĂ©rance rompt le rythme cadencĂ© de l’ouverture et de la fermeture des barriĂšres et je sens dans mon dos le souffle exaspĂ©rĂ© de ceux qui souhaitent s’engouffrer dans les couloirs du mĂ©tro et que je semble m’évertuer Ă  gĂȘner. Je renonce enfin et cherche du regard un distributeur de tickets. Mes yeux se perdent dans la densitĂ© des trajectoires qui se croisent et me voilĂ  un peu perdue. Quelqu’un m’accoste pour me vendre je ne sais quoi et je me sens agressĂ©e. Ce sentiment d’agression, si prompt, m’épate: me voilĂ  donc de nouveau provinciale! Je n’en reviens pas.
Quelle importance, n’est-ce pas? Car j’ai un chez moi, sur l’üle, il est beau et je m’y sens bien. Sauf que ce n’est pas chez moi
 c’est Ă  Paris que je me suis rendue compte que ma nouvelle vie me semblait prĂ©caire. Plus prĂ©caire que celle de Paris oĂč je ne possĂ©dais pourtant rien et voguais de CDD en CDD. PrĂ©caire parce que si je ne fais pas l’affaire, ou si je change d’avis, c’est toute ma vie qu’il me faudra refonder. Ma maison c’est mon travail. Je n’avais pas anticipĂ© l’étrangetĂ© que cela pourrait gĂ©nĂ©rer. Si je ne travaille pas, je n’ai plus de maison. Ma maison n’est pas sĂ»re, une dĂ©cision et je n’en ai plus. C’est un sentiment difficile Ă  traduire puisque quand on loue un appartement, la situation semble similaire. Et pourtant la maison et le travail sont gĂ©nĂ©ralement des champs distinguĂ©s. Si on dĂ©cide de changer de travail, ou si le travail ne veut plus de nous, ça ne remet gĂ©nĂ©ralement pas en question le foyer. Et puis, il faut bien dire qu’on n’occupe pas n’importe quel foyer. Jamais je ne pourrais reconstruire un foyer si
 tout.

La vie peut ĂȘtre tempĂ©tueuse comme la mer. La mer me fait peur. ©R&Z

Winter is coming

Ainsi, si Ă  Paris j’ai Ă©tĂ© accueillie, cĂ©lĂ©brĂ©e mĂȘme, par mes amis, ravis de me voir, de m’entendre raconter mes aventures, de me laisser squatter leur maison, je me suis perçue voguant de place en place et ai Ă©prouvĂ© mon dĂ©racinement. Paris est devenue un lieu de passage oĂč plus rien ne m’appartient. L’üle ne m’appartient pas non plus, j’y suis tolĂ©rĂ©e tant que le soin que j’y apporte est apprĂ©ciĂ© et nĂ©cessaire. Je n’ai donc plus de place, plus de lieu de repli.
Deux attitudes face Ă  ce qui ne peut qu’ĂȘtre, en effet, notre “meilleure vie”. Celle de Robin, lumineuse cigale qui souhaite savourer chaque moment dont cette si belle vie nous rĂ©gale. Celle de ZoĂ©, sombre fourmi, qui apprĂ©hende l’hiver Ă  venir, comme un refus face Ă  la beautĂ© de ce qui lui est offert. (Je m’excuse un peu pour ce parallĂšle facile avec la fable de La Fontaine mais la possibilitĂ© de placer ce sous-titre me fait trop sourire pour que j’y renonce!)
Cogitations insensĂ©es? Peut-ĂȘtre. L’écriture de ces articles me rend sensible le rapport visiblement conflictuel que j’entretiens avec la sĂ©rĂ©nitĂ©. Je ne m’envisageais pas si pĂ©nible
 Que c’est fatiguant ces esprits torturĂ©s qui ne peuvent apprĂ©cier l’instant prĂ©sent, tranquillement. Oui, mais c’est intĂ©ressant, aussi, toutes ces idĂ©es qui me traversent l’esprit. Je pense que je les entretiens, elles me gardent en vie.
Le repos, c’est pour les morts, non? On se rassure comme on peut


Une vie aussi simple que deux paires de bottes reposant au soleil. © R&Z

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