đŸŽŒ John Coltrane. Sortie d’un nouvel album… Oui, vous avez bien lu!

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Vu mon Ăąge, parmi les choses impossibles de ma carriĂšre de journaliste: j’étais sĂ»r d’ĂȘtre arrivĂ© trop tard pour faire un reportage sur Pablo Casals ou interviewer Lennon, ou encore pour chroniquer la sortie d’un nouveau disque de John Coltrane. Et bien, si pour les deux premiers ça me semble dĂ©finitivement cramé  figurez-vous que pour Coltrane…

 

Imaginez deux secondes que l’on retrouve, tout Ă  coup, exhumĂ©s de nulle part, un nouveau roman de James Joyce, une sĂ©rie de tableaux inconnus de Picasso, ou un film inĂ©dit de Bergman. Vous imaginez la dĂ©flagration? Et bien, avec la sortie ce 29 juin 2018 de Both Directions at once de John Coltrane, album perdu durant 54 ans, c’est exactement ce qui se passe. La rĂ©surrection inespĂ©rĂ©e d’un trĂ©sor oubliĂ©.
Laissez-moi vous raconter cette histoire folle et trĂ©s jazz…

Voici la pochette.

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D’habitude, quand on entend, annoncĂ©e Ă  grand coups de promotions, la dĂ©couverte d’enregistrements inĂ©dits d’un musicien de lĂ©gende, avant de passer Ă  la caisse, faut se mĂ©fier. On connaĂźt la chanson. Restes d’enregistrements jugĂ©s indignes de publication par les crĂ©ateurs eux-mĂȘme, prises pirates au son amateur, bouts de morceaux, chutes
et dĂ©ceptions. Avec la sortie miraculeuse de ce Both directions at once de John Coltrane, ce n’est absolument pas le cas. Il s’agit de la publication de sept titres, dont deux compositions inĂ©dites, sur bande master de studio. Date: 6 mars 1963. Manquait plus que le pressage et la photo de couverture pour que cet enregistrement s’envole vers ses auditeurs. Mais, pourtant, il restera au fond d’un tiroir, sans autre auditrice que Naima, la premiĂšre femme du maĂźtre absolu du saxophone.

Flash back :

Nous sommes le 6 mars 1963. Demain John Coltrane a une date Ă  New-York, au club le Birldland. Mais ce soir, vu qu’il y avait un petit trou dans l’agenda dĂ©ment de ce gĂ©nie prolixe, il a convaincu ses potes (Mc Coy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones) d’aller dans le New-Jersey, enregistrer dans le mythique studio de Rudy van Gelder.  Dans un an, il gravera dans ce mĂȘme lieu l’un des sommets de l’art du XXe siĂšcle : Love Supreme. Mais ce soir, juste trois complices, une voiture et un studio. La nuit leur appartient. On leur laisse les clĂ©s ou presque. Les voilĂ  face aux micros.

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OĂč en est la vie John Coltrane en cette soirĂ©e de 1963?

Il est au sommet de son art. Finies les drogues et la mauvaise vie qui rongent les nuits des musiciens. Il est dĂ©sormais embarquĂ© dans une quĂȘte spirituelle puissante qui dĂ©sorganise et organise sa recherche musicale. Il est enlevĂ© comme on le dit d’un mystique. Chaque jour, chaque soir, il joue et invente, brise et redĂ©finit tous le codes d’interprĂ©tation non seulement du saxophone, mais aussi du jazz, et ce, pour les quarante ou cinquante prochaines annĂ©es. Chacun de ses solos ressemblent Ă  la dĂ©couverte d’un nouveau pays Ă  dĂ©couvrir. Il enregistre plusieurs disques par mois. Sa vitesse de composition est surnaturelle. Il est un artiste furieux et apaisĂ©. Un vivant et fertile oxymore. 1963, c’est l’époque charniĂšre de son Ɠuvre, son passage en beautĂ© du post-bebop aux aventures les plus radicales. Il crĂ©e et donne Ă  entendre la musique de demain. Les rĂ©volutions aussi. Ni plus, ni moins.

20 heures. Début de la séance

La petite lumiĂšre rouge ne s’éteindra qu’au bout de la nuit, quand 14 morceaux brĂ»lants auront Ă©tĂ© dĂ©posĂ©s avec fureur et tĂ©mĂ©ritĂ© sur la bande magnĂ©tique. Puis ils Ă©teindront les lumiĂšres, Coltrane prendra la bande avec lui et chacun des musiciens repartira chez lui. As usual, comme on dit dans le mĂ©tier.
Coltrane a dĂ» arriver au petit matin dans le Queens, lĂ  oĂč il vivait avec Naima sa femme. On peut imaginer qu’il l’a rĂ©veillĂ©e pour lui faire entendre la musique de cette nuit du 6 mars, mais rien n’est moins sĂ»r. Avant d’aller enfin se coucher, il a rangĂ© le prĂ©cieux enregistrement dans un tiroir de bahut, pour plus tard, et
 l’a oubliĂ©. Mais comment est-ce possible, ce trou noir? Faut le comprendre. Dans moins de dix heures, il allait lui falloir remonter sur scĂšne pour s’y retrouver, face au public, face Ă  lui-mĂȘme. Rallumer la chaudiĂšre. Et puis, il avait tellement de musique dans sa tĂȘte, et cette maudite insatisfaction qui ne l’abandonnait jamais, night and day.
C’est la famille de Naima, qui a, 53 ans plus tard, retrouvĂ© ce trĂ©sor oubliĂ© dans un fond de tiroir. ArchĂ©ologie hasardeuse du jazz. Une bande, en excellent Ă©tat d’enregistrement, comportant 14 titres, dont deux compositions entiĂšrement inĂ©dites.
C’est Ravi, le fils de John, qui a choisi parmi les 14 prises de ce 6 mars 63, lesquelles devaient sortir. RĂ©sultats: 7 morceaux comme autant de chefs-d’Ɠuvre.

Qu’entend-t-on ?

Coltrane est principalement au soprano. A 38 ans, il est en pleine possession de son art. On dĂ©couvre et reconnaĂźt cette technique lumineuse qu’il a inventĂ©e et perfectionnĂ©e, faite de nappes de sons, jouant dans de longues sĂ©quences, oĂč ses notes dĂ©bordent en un long flot continu. Durant les solos, il tourne autour du thĂšme comme on jette des guirlandes de lumiĂšre dans un feu, “jonglant comme un magicien entre le langage modal et tonal”, comme l’a Ă©crit le philosophe-guitariste Daniel Soutif. Et toute cette modernitĂ© qui dĂ©routa tant le public de l’époque, peut aujourd’hui ĂȘtre comprise pour ce qu’elle est: L’aventure musicale la plus puissante et parfois dĂ©sespĂ©rĂ©e de la grande musique afro-amĂ©ricaine du XXe siĂšcle. Et notre comprĂ©hension de cette vague se retrouve aujourd’hui enrichie par ce cadeau inespĂ©rĂ© et inspirant. AprĂ©s Naima, Ă  nous, enfin de l’entendre, cette session du 6 mars 1963. .
Assez patientĂ©…
Ladies and gentlemen, tonight, The John Coltrane Quartet, live from the past… 

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